Hongkong

De l'Empire britannique à la Chine

Sur les sept millions d'habitants que compte Hongkong, près de deux millions étaient descendus dans la rue le dimanche 16 juin 2019 pour exiger le retrait de la loi d’extradition initiée par la Chine et la démission de la chef de l’exécutif, Carrie Lam, jugée trop favorable au gouvernement central de Pékin.

Le 1er juillet, lors du 22e anniversaire de la rétrocession du territoire à la Chine, le soulèvement a pris une ampleur inégalée lorsque des centaines de manifestants ont réussi à pénétrer dans le Parlement hongkongais et l'ont saccagé.

Cette tragédie témoigne de ce que les Anglais, quand ils ont colonisé et peuplé l'îlot de Hongkong (on écrit aussi Hong Kong en anglais), ont réussi à inculquer à ses habitants leurs principes démocratiques et les vertus de l'État de droit. Difficile d'y renoncer...

Charlotte Chaulin

Des manifestants brandissent un drapeau colonial hongkongais et défigurent le logo de HongKong à la chambre législative, le 1er juillet. KIN CHEUNG / AP

La « guerre de l'opium » prive la Chine de Hongkong

En 1513, l'explorateur portugais Jorge Alvares fut le premier Européen à s'aventurer dans le delta de la rivière des Perles, en aval de la très riche cité de Canton, capitale de la Chine du sud et de la province du Guangdong. Cette région du monde pourvoyeuse de biens rares (laques, porcelaines, soieries, thé...) ne tarde pas à séduire les Portugais. Ils installent un comptoir en 1557 à Macao, une péninsule de 15 km2 située à l'extrémité du delta.  La souveraineté portugaise sur Macao sera reconnue par le gouvernement chinois en 1885 mais le port, voué au jeu et aux trafics interlope, végétera jusqu'à sa rétrocession pleine et entière à la République populaire de Chine en 1999.

Carte présentant la situation géographique de Hong Kong et Macao en 1841. Source : Atlas Historica.Il en ira tout autrement de l'île de Hongkong, sur l'autre rive du delta. Elle est annexée par l'Angleterre par le traité de Nankin du 29 août 1842 qui met fin à la « guerre de l'opium ». C'est le premier d’une série de « traités inégaux » qui vont nourrir un ressentiment aigu à l’égard des Européens.

Au milieu de toutes les clauses humiliantes que doit accepter la Chine (ouverture de cinq ports aux importations d’opium, paiement d’une indemnité de 21 millions de dollars, accord de l’extra-territorialité aux ressortissants britanniques etc.), il y a donc la cession de Hongkong.

Londres récupère donc cette enclave de pêcheurs, surnommée le « Rocher stérile ». Elle possède un magnifique havre naturel propice à l'accostage des navires mais dispose d'une surface d'à peine 80 kilomètres carrés et, surtout, est dépourvue de ressources en eau potable.

Le gouvernement anglais a besoin d'élargir l'emprise de la colonie à l'arrière-pays pour lui assurer un espace propice à son développement et une autonomie en eau potable. Par le traité de Pékin qui met fin à la « seconde guerre de l'opium » en 1860, il acquiert en complément la presqu'île de Kowloon.

Il obtient enfin en 1898 un bail de 99 ans sur les Nouveaux Territoires et sur 235 îles au large de Hongkong avec promesse de les restituer à la Chine en 1997. Hongkong possède désormais tous les atout pour se développer comme emporium géant entre la Chine du sud et le reste du monde.

La colonie se met à la mode anglaise et sur les fronts de mer s'érigent d'orgueilleux bâtiments victoriens à arcades et balcons. Entre 1841 et 1843, les Britanniques construisent Queen's Road, une artère qui devient le centre de l'activité de la colonie. 

Le gouverneur de Hongkong réside à Government House dans le Central District de l'île, de 1855 jusqu'en 1997. Nommé par le monarque britannique, il possède le pouvoir exécutif sur la colonie. 

Carte figurant la situation géographique de Macao et Hong Kong en 1898En 1887, pour commémorer les cinquante ans de son règne, une statue en bronze de la reine Victoria trône avec solennité sur une place baptisée Statue Square. Elle est vite rejointe par les statues du prince Albert et d'Edouard VII. Lorsqu'on se promène dans les rues de Hongkong au XIXe siècle, c'est dire si l'on se croirait en Grande-Bretagne...  

Sous la tutelle britannique, à l'abri des guerres civiles et de l'invasion japonaise, l’économie de la colonie explose.

L'immigration chinoise s'accélère dans les années 1950, suite à l'installation à Pékin de la République populaire de Chine par Mao Zedong. L'afflux de réfugiés fait passer la population du territoire de 600 000 habitants en 1945 à plus de 4 millions en 1972. Il permet le développement des industries textiles et manufacturières. Les produits « made in Hongkong » s'exportent dans le monde entier.

Pendant ce temps, la Chine populaire (communiste) noue une alliance avec l’URSS sans perdre de vue la récupération de la colonie britannique au terme du bail de 99 ans ainsi que de l'île de Formose (Taiwan) cédée au Japon en 1895 et devenue le refuge de Chiang Kaï-shek, rival malheureux de Mao. Si cette idée prend parfois la forme d'une obsession, c'est aussi et surtout parce que la Chine souhaite effacer la honte des traités inégaux du XIXe siècle.

Carte postale figurant Statue Square avec la statue de la reine Victoria. En arrière-plan, on voit le siège de la HSBC (Hong Kong and Shangai Banking Corporation) inaugurée en 1886. Source : côte MGT, CP Collin 1785

À l'approche de l'échéance, Chinois et Britanniques organisent des pourparlers. C'est que l'échéance du bail concerne uniquement les Nouveaux Territoires mais pas l'île et le port de Hongkong. Or, sans les Nouveaux Territoires, les Britanniques savent qu'ils n'ont aucun moyen d'assurer l'autonomie de Hongkong. Par un accord conclu à Pékin en 1984, ils décident que la colonie reviendra à la Chine tout en gardant son système économique et son mode de vie. « Avoir la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté d’association, la liberté de culte, ce sont des libertés fondamentales et elles doivent être conservées » déclare la Première ministre Margaret Thatcher.

Il est vrai que ces libertés garanties par le droit britannique n’ont rien à voir avec la pratique du Parti Communiste chinois (PCC) comme le montre la répression meurtrière des manifestations de la place Tian An Men dans la nuit du 3 au 4 juin 1989 : les chars tirent à maintes reprises dans la foule jusqu’à ce que les cadavres, amoncelés au sol, soient dégagés par bulldozers ! Ces 1800 morts et plusieurs dizaines de milliers de blessés sont l’épouvantail que rejettent absolument les habitants de Hongkong.

Il n'empêche que, conformément à l'accord sino-britannique de 1984, le territoire est rétrocédé à la République populaire de Chine le 1er juillet 1997. Ce jour-là, le prince Charles fait des adieux émouvants à la colonie : « Au nom de sa majesté la reine, et de tout le peuple britannique, je veux exprimer ma gratitude, mon admiration, mon affection, et mes meilleurs vœux, à tout le peuple hongkongais. »

La Chine récupère (un peu trop) Hongkong

Hongkong est rattachée à la République populaire de Chine en tant que « région administrative spéciale » (RAS). Son régime politique se fonde sur un texte de 1990 issu de l'accord de 1984 et qui lui tient lieu de Constitution ou Loi Fondamentale (Basic Law).

Est donc mis en place le principe « un pays, deux systèmes » formulé par Deng Xiaoping. Hongkong conserve un système économique et social plus libéral qu'aucun autre, qui garantit le respect de la propriété privée et fait le bonheur des investisseurs étrangers et chinois. Le territoire conserve aussi sa propre monnaie, le dollar de Hongkong, librement convertible à la grande différence du renminbi chinois. Il garantit la liberté des transferts de capitaux mais aussi une presse libre et une justice indépendante.

Cette forme d'autonomie devait perdurer jusqu’en 2047, au terme d'une période transitoire de 50 ans demandée par la Grande-Bretagne. Sauf que, très vite, les gouvernants chinois allaient changer d’avis...

Tung Chee-hwa, ancien chef de l'exécutif de Hong Kong (1997-2005).Dès les premières années qui suivent la rétrocession, le climat politique, économique et social s'est dégradé.

L'année même où Hongkong a été restitué à la Chine, la crise financière asiatique de 1997 a provoqué qui plus est l’effondrement du marché boursier et l’éclatement de la bulle immobilière qui assurait la prospérité du territoire.

Pour ne rien arranger, l’entrée de Pékin dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 a affecté le rôle d’intermédiaire joué par Hongkong auprès des investisseurs étrangers. Cette année-là, le PIB de la Chine a progressé de 7% tandis que la croissance d’Hongkong n’a été que de 0,1%. Pour couronner le tout, la région a été touchée par l’épidémie du SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), responsable de 300 décès en 2003.

Hongkong se la joue donc plus modeste face à Pékin mais n'en conserve pas moins de beaux restes : alors qu’en 1997, le territoire représentait 20% de l’économie chinoise, en 2017, vingt ans plus tard, il n'en représente plus que 3%... mais avec 7 millions d'habitants, soit 0,5% seulement de la population totale de la Chine. Il s'ensuit que les Hongkongais jouissent d'un niveau de vie incomparablement supérieur à celui du Chinois moyen.

Vue de la baie de Hong Kong

Une démocratie bafouée, des engagements non respectés

Le Central District, qui fait figure de Manhattan asiatique, donne facilement l’illusion d’une démocratie libérale à l’américaine avec ses nombreux gratte-ciels et ses malls gigantesques construits à coups de millions de dollars (hongkongais !). Mais ne nous fions pas aux apparences même si le Parti démocrate de Martin Lee gagne régulièrement des voix aux élections législatives, car la moitié des sièges seulement est pourvue au suffrage universel. De la sorte, le Parlement hongkongais est dominé par les partis assujettis à Pékin et beaucoup de Hongkongais ne prennent plus la peine de voter.

Habitants de Hong Kong dans une grande rue de l'île.Le gouvernement de Pékin et le premier chef de l’exécutif de la RAS, Tung Chee-hwa, qui a dirigé le gouvernement local jusqu'en 2005, ont ainsi grignoté les libertés accordées par la Loi Fondamentale. Ils ont interdit les partis indépendantistes et Tung Chee-hwa a fait adopter un nouveau mode de gouvernement qui a affaibli l’administration locale et renforcé l’emprise de la Chine sur Hongkong.

L’accession à la présidence de la République du très conservateur Xi Jinping n'a pas arrangé les choses et Pékin a resserré l’étau sur « la Perle de l’Orient » que l'on appelle aussi, en souvenir d'une époque lointaine, « le Port Parfumé ».

Xi Jinping voit d’un mauvais œil les veillées en mémoire de la répression de Tian An Men, chaque année en plein centre de Hongkong, et il veut limiter la liberté d’expression dans l'ancienne colonie pour écarter tout risque de « contagion ». Mais tandis qu'il n'hésite pas à employer la manière forte contre les résistants de l'intérieur ou les minorités (Ouïghours), il tergiverse face aux sept millions de Hongkongais.

C'est que Hongkong demeure une place bancaire de premier plan, la troisième dans le monde après Wall Street (New York) et la City (Londres). Elle est indispensable aux investisseurs tant occidentaux que chinois et, plus important encore, elle est indispensable aux dirigeants communistes qui peuvent mettre le fruit de leurs rapines à l'abri dans les coffres-forts de l'ancienne colonie ! Une intervention musclée de Pékin contre les démocrates de Hongkong pourrait donc avoir l'effet d'un tremblement de terre...

Les Hongkongais en sont sans doute conscients et, à la surprise du monde entier, ces « fourmis » laborieuses que l'on croyait apolitiques résistent avec un aplomb incroyable au principal gouvernement autoritaire de la planète. En 2014, ils se sont opposés au projet de limiter le suffrage universel dans l'élection du chef de l'exécutif de Hong Kong. Lors de ce qu'on a appelé le « Mouvement des parapluies », des centaines de milliers de personnes ont manifesté trois mois durant et obtenu in fine l'abandon du projet l'année suivante.

En 2019, c'est contre un projet d’extradition, qui faciliterait le transfert de suspects sur le continent, que se sont soulevés les Hongkongais. Cette loi a été perçue comme une volonté de Pékin de récupérer les éléments perturbateurs de Hongkong pour les remettre dans le droit chemin (celui du communisme), avant de les renvoyer (ou non) chez eux. Inacceptable pour ces anciens sujets de l'Empire britannique, devenus les plus déterminés défenseurs de la démocratie version anglo-saxonne.

Mouvement des parapluies à Hong Kong en 2014.


Épisode suivant Voir la suite
Paris
Publié ou mis à jour le : 2019-08-16 07:26:06

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net