Paléolithique inférieur

Aux origines de l'humanité

Lucy vivait-elle dans les arbres ? Y a-t-il du Néandertal en nous ? Quand ont eu lieu les premières migrations hors d'Afrique ?...

L'étude de la Préhistoire offre chaque année ou presque de nouvelles révélations sur notre identité humaine et nos origines. Suivons les émules d'Indiana Jones dans leur exploration du passé.

André Larané,
avec l'aimable contribution d'Anne Dambricourt Malassé (MNHN)

Australopitheques, Neanderthal et Homo-sapiens, ©2007-Photographe P.Plailly, Reconstruction E. Daynes

Les Australopithèques, nos très lointains cousins

Crâne de l’enfant de Taung, spécimen d’Australopithecus africanus de 2,1 mllions d’années découvert en Afrique du sud, collection de l’Université du Witwatersrand, Johannesburg, Didier Descouens.L'un des plus anciens hominidés qui nous ont précédés a été découvert fortuitement en 1924 : cette année-là, une étudiante de l'université du Witwatersrand, en Afrique du sud, Josephine Salmons, apporte à son professeur d'anatomie, Raymond Dart, un crâne mis au jour par des ouvriers dans une mine du Bechuanaland.

Dans une note à la revue Nature en date du 7 février 1925, Raymond Dart reconnaît dans ce crâne celui d'un enfant de six ans et le baptise Australopithecus africanus.

Les Australopithèques (« Singes du Sud » en latin et grec) sont nés !

Raymond Dart  (4 février 1893 – 22 novembre 1988), anthropologue paléontologue sud-africain d’origine australienne, 1968.Raymond Dart émit l'hypothèse qu'ils appartenaient comme certains singes à notre famille, celle des hominidés. Mais la communauté scientifique demeura sceptique et n'admit son hypothèse qu'après la Seconde Guerre mondiale, suite à la découverte de nombreux fossiles adultes.

Les Australopithèques se caractérisent par une petite taille et une capacité crânienne faible (moins de 500 cm3 contre 1300 pour les humains actuels). Ils ont une forte mâchoire au prognathisme marqué, comme les singes. Mais ce qui les distingue des primates communs et les rapproche d’Homo est le corps redressé et la main libérée. Les anthropologues ne lui reconnaissent cependant pas la faculté de fabriquer des outils en pierre qui serait alors le propre de l’Homme.

Mais Raymond Dart osa également voir dans ses Australopithèques la preuve que le « berceau de l'humanité » serait en Afrique. C'était aller trop loin ! La plupart des paléoanthropologues restaient convaincus qu'il se situait plutôt en Asie du fait de la présence de grands singes, en particulier dans le haut bassin de l'Indus.

Ce paradigme fut abandonné dans les années 1970, suite à la découverte en Éthiopie d’Australopithèques et de fossiles proches du genre Homo. Ce fut la « révolution Lucy ».

- Lucy et ses aînés :

En 1974, l'International Afar Research Expedition met au jour la petite Lucy en Éthiopie, dans la fameuse vallée du Rift où les cendres volcaniques ont conservé de multiples traces du passé.

Du coup, Lucy fait reculer jusqu'à 3 millions d'années l'origine de l'humanité.

Yves Coppens, né en 1934, est professeur au Collège de FranceMais n'exagérons rien. Pour les paléontologues Yves Coppens et Brigitte Senut, un constat de taille s’impose : si elle se rapproche d'Homo sapiens par certains os, elle appartient néanmoins à un genre distinct du genre Homo et ses membres montrent qu’elle était encore arboricole et se déplaçait surtout d'arbre en arbre ! Le genre Homo dont nous descendons viendrait d'une branche latérale du genre Australopithèque. En quelque sorte, Lucy est seulement notre grand-tante.

Les savants n'en ont pas fini avec les découvertes qui repoussent toujours plus loin l'origine de l'humanité. En 1995, l'équipe de Michel Brunet découvre une mâchoire aussi ancienne que Lucy au nord du lac Tchad, très à l'ouest du Rift.

En octobre 2000, Brigitte Senut et Martin Pickford, deux collègues d’Yves Coppens, découvrent en Ouganda, dans des terrains remontant à 6 millions d'années, un bout de mâchoire d’un grand singe associé à des fémurs révélant un déplacement bipède bien mieux développé que chez les espèces actuelles de chimpanzés qui y vivent encore. Le nouveau genre fossile est baptisé du nom d'Orrorin (« homme originel » en langue locale). Il témoigne de ce que, déjà à cette époque, de grands singes ont tenté d'évoluer vers la bipédie sans y parvenir durablement.

Michel Brunet, paléoanthropologue) comparant les crânes de Tournaï (à gauche) et d’un chimpanzéEn 2001 enfin, la mission franco-tchadienne de Michel Brunet met à jour un crâne vieux de sept millions d'années et quelques autres ossements en un lieu désertique du Tchad, autrefois baigné par les eaux du lac. Il est baptisé Toumaï (« espoir de vie » en langue locale) sur une suggestion du président tchadien Idriss Déby, désireux de perpétuer le souvenir de l'un de ses frères d'armes !

Le crâne appartiendrait selon son découvreur à un hominidé inconnu. Pour des paléoprimatologues et paléoanthropologues français et américains, ce serait plutôt un grand singe ancêtre des gorilles. Le mystère plane encore sur sa bipédie qui le rapprocherait des humains. La découverte d'un fémur à côté de son crâne pourrait y mettre fin...

- Lucy et ses cousins d'Asie :

Masol (Pendjab) : un sondage sur un site de charognage probable (photo : Anne Dambricourt Malassé)On sait aujourd'hui que l'Asie n'est pas le berceau de l'humanité. Elle fait néanmoins toujours l'objet de recherches fécondes. La mission française en Inde d’Anne Dambricourt Malassé, paléoanthropologue au Muséum national d'histoire naturelle, a découvert en 2009 avec son partenaire indien le Dr. Mukesh Singh, des traces de « boucherie » vieilles de 2,6 millions d'années sur le site de Masol, au Pendjab, face aux contreforts de l'Himalaya.

Qu'est-ce à dire ? Sur des ossements d'animaux, les paléontologues ont reconnu des incisions causées par des outils en quartzite (une pierre dure comme le silex). Ces incisions sont l'œuvre d'une main agile de charognards.

Or, en 2009, Homo est encore le seul hominidé redressé et aux mains non arboricoles auquel les préhistoriens accordent l’aptitude mentale à fabriquer des éclats en pierre selon un modèle. Ce serait alors le plus vieux témoignage d’une activité manuelle de type humain hors d'Afrique.

Traces de boucherie sur un os animal (site de Masol, Pendjab) (photo : Anne Dambricourt Malassé)Par ailleurs, en 2015, après des années de vérification de sa stratigraphie, le site de Longgupo, en Chine du sud, a pu être daté : les outils lithiques qu'on y a exhumés ont près de 2,5 millions d'années. Notons encore à Yron, en Israël, des traces d'industrie lithique de 2,4 millions d'années.

Faute de fossiles qui pourraient l’éclairer, Anne Dambricourt Malassé envisage deux hypothèses :
- ces activités pourraient être le fait d'une très ancienne espèce du genre Homo qui aurait migré d'Afrique bien avant 2,6 millions d’années, ce qui suppose déjà une certaine densité de populations couvrant l’Est africain, la plaque arabique et l’Asie du sud.
- elles pourraient aussi résulter d'hominidés issus de mutations de grands singes présents dans cette région de l’Asie depuis au moins 13 millions d’années, et dont les lignées se seraient éteintes.

Cette hypothèse pourrait s'expliquer comme en Afrique, par les contraintes environnementales dues au refroidissement planétaire (fragmentation des forêts sub-tropicales) et à une plasticité génétique commune héritée d’ancêtres communs. Il ne s’agirait pas d’Homo, mais d’un hominidé asiatique.

Le site de fouilles de Masol, au Pendjab (photo : Anne Dambricourt Malassé)

Les plus vieux outils ne seraient pas d’origine humaine

En 2015, les préhistoriens ont reconnu l’usage de tranchants en pierre sur des os de 3,4 millions d’années à Dikika en Éthiopie. Ils ont aussi relevé la fabrication d’outils en pierre (des éclats, des pierres aménagées et des nucléus en basalte) de 3,3 millions d’années à Lomekwi au Kenya.

Le genre Homo n’étant pas formellement identifié avant 3 millions d’années, les paléoanthropologues se demandent si finalement des espèces d’Australopithèques n’auraient pas été aptes à conceptualiser déjà des séquences de production d’outils lithiques. L'outil ne serait donc pas le propre d'Homo.

Le genre Homo et les espèces qui nous ont précédé

Louis Leakey (7 août 1903 – 1 octobre 1972), archéologue et paléoanthropologue, examine des crânes des gorges d’Olduvai, Afrique.Deux savants kényans d'origine anglaise, Louis et Mary Leakey, se sont illustrés dans la mise au jour du fabuleux potentiel anthropologique de la vallée du Rift.

Ils ont contribué à la découverte d'Australopithèques et autres hominidés très anciens.

Ils ont aussi découvert des hominidés du genre Homo plus récents et plus proches de nous, dont la tête diffère des Australopithèques par un prognathisme moins prononcé et un larynx vertical.

Les gorges d'Olduvai, dans la vallée du Rift, DR

- Homo habilis ou homme d'Olduvai :

Galet aménagé, 1,7 millions d’années, Éthiopie. L’un des plus anciens exemples d’industrie lithique, collection privée, Melka Kunturé, Ethiopie, Didier Descouens.En 1959, ils mettent au jour dans les gorges d'Olduvai (Tanzanie) un squelette vieux de 1,7 million d'années et accompagné d'outils en pierre.

Il ne s'agit que de galets sommairement taillés sur une face mais suffisants pour découper de la viande ou casser des os. Cette habilité à tailler des pierres le distingue des Australopithèques et lui a valu le nom d'Homo habilis (en latin, l'homme habile).

Homo habilis a vécu de 2,5 à 1,7 millions d'années BP (Before Present, avant 1950). Il a une boîte crânienne de petite capacité (550 à 680 cm3) mais il possède peut-être déjà le langage articulé.

Ses membres inférieurs montrent que c’est un marcheur (il se déplace par enjambées, l’Australopithèque marche en chaloupant), mais ses épaules traduisent aussi des déplacements dans les arbres.

- Homo erectus alias Pithécanthrope :

Eugène Dubois (28 janvier 1858 – 16 décembre 1940), anatomiste néerlandais qui a découvert des ossements sur l’île de Java.En 1890, le médecin hollandais Eugene Dubois identifia sur l'île de Java, en Asie, un très vieux hominidé qu’il baptisa Pithecanthropus erectus (ou « singe-homme redressé »), le chaînon manquant entre le singe (la calotte crânienne) et l’homme (un fémur). Mais il s'avéra être une chimère, le fémur étant celui d’un individu contemporain, et fut rejeté par la communauté des paléontologues.

Paul Broca n'en a pas moins classé la calotte dans le genre Homo. Il deviendra Homo erectus.

Les découvertes ultérieures ont conclu qu'Homo erectus a migré vers 2 millions d'années BP d'Afrique vers l'Eurasie où l’espèce aurait eu des descendants différents d'Homo sapiens, jusque vers 80 000 ans BP comme sur l’île de Florès (Indonésie). Dans cet espace de temps, sa capacité crânienne a augmenté de 850 à 1100 cm3, devenant bien plus volumineuse que celle de ses prédécesseurs.

Henry de Lumley, préhistorien français, a découvert l’homme de Tautavel le 22 juillet 1971.Homo erectus fabrique des outils bifaces, ce qui dénote l'acquisition de la symétrie. Il serait aussi la première espèce à avoir acquis la maîtrise du feu vers 1 million d’années, probablement par la conservation de braises d’incendies. Il a donc réussi à cuire ses aliments.

En Europe, le représentant le plus célèbre d'Homo erectus, vieux de « seulement » 450 000 ans, est l'homme de Tautavel, découvert le 22 juillet 1971 par Henry de Lumley dans la grotte de l'Arago (Pyrénées-Orientales).

- Homo ergaster ou homme de Turkana :

Reconstitution d’Homo ergaster, musée de l’Homme de San Diego, Californie.Parmi les premières espèces du genre Homo, celle qui a été décrite en 1975 sous le nom d'Homo ergaster (en latin, l'homme artisan) reste le plus mal connu. Son représentant le plus célèbre est l'adolescent de Turkana, découvert en 1984 au Kénya. Il a vécu de 1 à 2 millions BP. Sa boîte crânienne atteint 850 cm3.

Il pratique la marche par enjambée, avec une anatomie assez proche de l'homme moderne. Il ne vit pas dans les arbres et ne semble pas arboricole, ce qui le différencie d'Homo habilis. Il pourrait s'inscrire dans la diversité des Homo erectus.

Homo habilisHomo erectus et Homo ergaster pratiquent une économie de subsistance fondée sur la cueillette et le charognage (consommation de cadavres d'animaux), remplacé plus tard par la chasse et la pêche.

Par leur capacité à fabriquer des outils en pierre, ils inaugurent une longue période baptisée dès 1865 Âge ancien de la pierre taillée ou Paléolithique.

Eux-mêmes appartiennent au Paléolithique inférieur, aussi appelé Acheuléen en Europe, d'après le quartier de Saint-Acheul, à Amiens. Cette première période du Paléolithique s'étend de 1,7 millions à 300 000 BP.

- Homo heidelbergensis :

Ce panorama des principales espèces Homo du Paléolithique inférieur serait incomplet sans ce petit dernier, dont une mandibule a été découverte en 1907 près d'Heidelberg (Allemagne), d'où son nom.

Connu en Afrique et dans le sud de l’Europe à partir de 600 000 ans, ce serait la première espèce dérivée d’Homo erectus à pratiquer un culte à l’égard de ses morts, signe de la croyance en l'au-delà. La découverte en 2003 à Atapuerca, en Espagne, de nombreux squelettes jetés dans un gouffre associés à un biface de très belle facture et sans trace d’utilisation, permet de penser que des rites funéraires existaient déjà il y a 350 000 ans !

Station verticale et répartition sexuelle des tâches

L'apparition de la station verticale paraît essentielle dans le processus d'humanisation. Elle coïncide avec un début de développement de la boîte crânienne et donc probablement de facultés cérébrales, chez l’Australopithèque comme chez Homo. Chez ce dernier, elle correspond aussi à la position redressée du larynx, permettant l'apparition du langage articulé.

Elle correspond également à une transformation du bassin en forme de vasque qui soutient désormais l’utérus ; le col étant orienté vers le bas et non plus vers l’arrière, certains anthropologues suggèrent que la gravitation aurait contraint les femelles à accoucher plus tôt alors que la croissance fœtale s’est prolongée, donnant naissance à des nourrissons plus immatures, ce qui aurait eu une conséquence notable sur la répartition des fonctions sociales entre les sexes.

En donnant le jour à des bébés de plus en plus immatures, nos très lointaines aïeules auraient été conduites à s'en occuper plus intensément et plus longtemps. D'où le développement des comportements sociaux des grands primates, comme l’éducation des plus petits par les mères. La chasse pour l’alimentation carnée aurait été dévolue aux hommes. Élisabeth Badinter, dans son essai L'un est l'autre, a repris cette image des populations préhistoriques : aux femmes les travaux d'éducation, le ménage et la simple cueillette, aux hommes la chasse au gros gibier.

Le Paléolithique moyen

Le Paléolithique moyen suit, comme il va de soi, le Paléolithique inférieur ! Aussi appelé Moustérien en Europe (d'après le site du Moustier, dans la vallée de la Vézère, en Dordogne), il s'étend de 300 000 aux environs de 30 000 BP et coïncide avec l'apparition de l'homme de Néandertal, un possible descendant d'Homo erectus.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-28 11:07:53

 
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