Le yoga

À l'origine d'un soft power

« La montagne », « la chaise », « la cigogne », « le guerrier », « le sphinx », « l’enfant »… Certains d’entre vous ont forcément fait le lien entre ces mots : ils désignent tous des postures de yoga. Peut-être que « le chien tête en bas » vous est plus familier ?

Avec la pratique du yoga, la célèbre citation de Juvénal « un esprit sain dans un corps sain » prend tout son sens. À mi-chemin entre le sport (essayez pour voir !) et la méditation, il est même considéré comme une médecine douce. 

L’histoire du yoga est celle d’une transformation, d’une adaptation. Du Yogasutra de Patanjali (vers 200 av. J.-C.) au yoga moderne, il y a plus d’un pas – comme celui fait par les nationalistes indiens sous le colonialisme britannique. Aujourd’hui, ce sont plus de 300 millions d’adeptes qui foulent les tapis à travers le monde. Avant de commencer votre cours, laissez-vous séduire par son histoire.

Charlotte Chaulin

Le Premier ministre indien en prof de yoga durant la journée internationale du yoga à New Delhi.

Une pratique ancestrale 

Le yoga est une pratique ancestrale, originaire d’Inde, qui vise l’union du corps et de l’esprit. Le mot « yoga » vient d’une très ancienne racine sanskrite, « jug », qui signifie « relier, joindre, mettre ensemble ». Il est très difficile de connaître les origines précises de cette pratique, qui serait née au sein de la civilisation de la vallée de l’Indus, 3000 ans avant notre ère. La caste des yogis est mentionnée dans des textes tels que les Vedas ou les Brāhmaṇās, soit les plus anciens documents dont nous disposons sur les religions de l’Inde.

Illustration extraite du livre La Bhagavad Gîtâ ou l'art d'agir de Colette Poggi et Emilie Poggi, éditions des Equateurs, 2020.Le yoga prend ses racines historiques et philosophiques dans ce qui est, encore aujourd’hui, le plus long poème épique parvenu jusqu’à nous, le Mahâbhârata. Cette « Grande histoire des descendants de Bhârata », composée d’environ cent mille strophes, soit dix-huit livres, entre le IIIe siècle avant notre ère et le IIIe siècle après, met en scène le conflit de deux grandes familles : les Kaurava et les Pandava. C’est au sixième livre que se trouve la pièce maitresse de cette épopée, Le Chant du Bienheureux : La Bhagavadgita.

Texte phare de la pensée indienne, à l’image de L’Odyssée d’Homère en Occident, ce texte universel est l’une des sources majeures de la philosophie du yoga mais aussi un texte universel qui a inspiré Gandhi, Martin Luther King ou encore Nelson Mandela« Que la Gîtâ vous soit une mine de diamants, comme elle l’a été pour moi ; qu’elle soit toujours votre guide et ami sur le chemin de la vie. » conseillait le Mahatma. 

Cette épopée est celle de Krishna (8ème avatar du dieu Vishnou) et d’un prince guerrier, Arjuna. Alors qu’Arjuna s’apprête à mener une grande bataille contre ses cousins ayant usurpé son pouvoir royal, il est pris d’un terrible doute existentiel. Il prend conscience que son action entraînera la mort de nombreux êtres humains. Alors rendu à mi-parcours entre son armée et ses adversaires, il entame une conversation avec son cocher, Krishna, qui lui révèle à la fois sa nature divine et sa leçon d’abandon dans l’action. 

Statue de PatanjaliCe dialogue est le cœur philosophique du yoga, il transmet les bienfaits théoriques qu’apportent l’union du corps et de l’esprit dans la conscience de faire partie d’un tout. Il est dit que le yoga n’est pas qu’un concept, il prend forme dans une éthique de l’abandon, une véritable ascèse. « Ne plus dépendre du bénéfice de l’acte, l’accomplir seulement parce qu’il le faut : c’est cela, être renonçant, être ascète ». Trois types de yoga sont expliqués dans le texte : celui de la connaissance le Jnanayoga, de l’action le Karmayoga et de la dévotion, le Bhaktiyoga. Cependant le texte a d’abord été composé comme une œuvre littéraire, il n’a donc pas pour vertu de définir spécifiquement le yoga, au contraire d’un autre livre écrit à la même période que la Bhagavadgita, le Yogasutra.  

Le Yogasutra est considéré comme le texte fondateur du yoga dans le sens où il le codifie en synthétisant toutes les théories existantes. Patañjali, son auteur supposé, définit en 195 aphorismes cette pratique, nous menant d’abord de la concentration à la contemplation, afin de nous guider vers la libération par la pratique du kriyāyoga (le yoga des techniques) et du Ashtanga yoga(ou yoga à huit membres). 

Parmi ces huit membres, on trouve les Yamas, ensemble de principes éthiques qui rappelle les Tables de la Loi chez les juifs et les chrétiens (ne pas mentir, ne pas voler, s’abstenir sexuellement, ne pas être avare, etc.) et les Niyamas, règles de vie personnelles telles que la propreté, le contentement, l’ardeur ascétique, l’étude des écritures, la répétition méditative du son « om » et le fait de déposer toute action devant le Seigneur. À l’origine, la religion est inhérente à la philosophie du yoga. 

Les Yamas et les Niyamas sont les deux piliers du yoga de Patanjali, qui intègre déjà la technique de respiration, Pranayama, et une Asana, la posture assise pour la méditation. 

Les bases du yoga sont ainsi jetées et c’est au fil des siècles, à l’instar d’une religion, que commentaires et ajouts voient le jour. La notion de Chakras, ces sept points d’énergie qui constituent des centres spirituels et se situent dans le corps, n’apparaît qu’entre le 8ème et le 10ème siècle.  Les postures que l’on pratique aujourd’hui apparaissent plus tard, à partir du 10ème siècle. Au 15ème siècle, on met l’accent sur les postures assises. Les postures du poisson, du chameau, de l’art, du paon ou du cobra apparaissent au 17ème siècle. Le fameux « chien tête en bas » voit le jour au 18ème siècle, époque où l’on met l’accent sur des asanas plus dynamiques. À partir du 19ème siècle, le yoga franchit les frontières de l’Inde. Dans un premier temps grâce aux intellectuels allemands, comme Schopenhauer, qui traduisent du sanskrit les textes de la philosophie indienne, entraînant une curiosité grandissante en Occident pour la culture indienne. 

Illustration de différentes postures de yoga.

Le yoga, soft power au service du nationalisme indien

Lors de l’exposition universelle de Chicago en 1893, plusieurs représentants des cultes du monde entier constituent le premier Parlement des religions. L’hindouisme, incarné par Swami Vivekananda (1863-1902), émerveille l'assemblée. Dans sa robe monastique orange, il prêche pour la tolérance et ouvre la voie au yoga moderne. 

Swami Vivekananda (1863-1902). En agrandissement : le parlement des religions à l'Exposition Universelle de Chicago de 1893.Quand Vivekananda évoque la supériorité spirituelle de l’Inde sur un Occident corrompu par le matérialisme, le message interpelle ses compatriotes, et pas que ! Une vaste entreprise de séduction est lancée et va s’étendre tout au long du XXème siècle. 

Car si certains se posent la question : le yoga a-t-il été dépossédé par l’Occident ? La réponse est non. À l’origine, il s’agit d’un mouvement volontaire de la part de l’Inde, qui veut affirmer sa culture ancestrale face à l’Occident colonisateur. À visée nationaliste, le yoga devient ainsi un soft power

Mais sa rencontre avec l’Occident, et notamment l’Amérique, entraîne vite un éloignement du yoga avec sa philosophie originelle. C’est le Hathayoga, le yoga de l’effort, qui conquit l’Occident et devient la forme la plus populaire du yoga à travers le monde. Il se réclame lui aussi des textes de Patanjali et a été élaboré vers le 12ème siècle.  Ses gourous sont nombreux, comme Shri Yogendra (1897-1989) qui voyage aux États-Unis dans les années 1920 et publie en 1931 le Hatha Yoga simplifié, un manuel illustré qui facilite la reproduction des mouvements et se débarrasse de toute mystique. À la même époque, Carl Jung, élève de Freud, s’intéresse lui aussi au yoga et fait de nombreux rapprochements avec la psychologie. 

Tirumalai Krishnamacharya (1888-1989), le père du yoga moderne.L’un des pères du yoga moderne, Tirumalai Krishnamacharya (1888-1989), en fait une pratique accessible à tous, reproductible et exportable. Il fonde une école de yoga à Mysore, en Inde, d’où sortent les élèves les plus célèbres. « Ce n’est pas la personne qui doit s’adapter au yoga, mais le yoga qui doit être ajusté à chaque personne. » Cette formule de Krischamacharya symbolise le glissement qui s’opère, dû à un manque de compréhension de la philosophie indienne. Il ne faut pas confondre les principes individualistes des sociétés modernes avec le « rapport à soi » qu’évoque le yoga. 

Au milieu du siècle, l’engouement ne faiblit pas. Le gourou Paramahansa Yogananda (1893-1952), qui a troqué son Inde natale pour Los Angeles publie son Autobiographie d’un yogi qui devient un bestseller mondial.

En 1961, le yoga se fait une place sur le petit écran, la première émission à la télévision s’intitule Yoga for Health. S’il connaît un succès dans les sociétés occidentales, c’est parce que le yoga fait la promotion de la santé physique, du corps sain mais l’associe de plus en plus au corps beau. La pratique est influencée par la gymnastique et le culturisme.

Photographies de Marilyn Monroe pratiquant le yoga prises au studio de la Columbia en 1948.La capitale du yoga, c’est Rishikesh où un premier ashram a été fondé en 1936, au nord de l’Inde, au pied de l’Himalaya. Une visite très spéciale consacre l’aura de cette ville. En 1968, quatre garçons dans le vent y séjournent quelques semaines, répondant à l’invitation du gourou Maharishi. Rejoints plus tard par Mia Farrow, ce sont les Beatles, stars internationales du Rock’n Roll.  

Rishikesh, qui se dote d’une « avenue des Beatles » témoigne bien de la complexité des rapports entre le yoga originel et le yoga moderne. Devenu un véritable parc d’attractions, il donne à ses visiteurs venus du monde entier une impression de retour aux sources, bien que tout soit assez récent. Avec la mondialisation du yoga est né un mouvement qui en prend le contre-pied, on fantasme de plus en plus sur le yoga et sa philosophie ancestrale. 

La deuxième terre sainte du yoga, c’est la Californie, qui regorge de gourous et de yogis en tous genres. Ils comprennent la puissance du mainstream et souhaite que Hollywood braque ses projecteurs sur leur pratique. Pour cela, il faut commencer par appâter des célébrités. C’est ce que va faire Indra Devi.

Originaire de Riga (Lettonie), Eugénie Peterson voyage en Inde en 1927 et prend le nom d’Indra Devi. Passionnée par la culture indienne et le yoga depuis son adolescence, elle parvient à convaincre Krishnamacharya de devenir son maître. Ce dernier lui demande alors de répandre et diffuser l’enseignement du yoga dans le monde. Après avoir donné le premier cours de yoga en Chine, Indra Devi devient la première femme à ouvrir un studio de yoga à Hollywood en 1947. Les stars viennent suivre ses cours, l’effet de mode prend vite. On trouve parmi ses élèves Elisabeth Arden, Gloria Swanson, Greta Garbo ou encore Marilyn Monroe. À une époque où l’on découvre « le stress » et ses conséquences néfastes sur la santé avec les travaux de Hans Selye, le yoga devient de plus en plus populaire. La performance physique l’emporte sur la spiritualité. 

Paul McCartney et George Harrison en 1968 à Rishikesh.

Quand le yoga devint hot

Bien qu’il y en ait plusieurs, le yoga bikram (hot yoga) est l’un des meilleurs exemples de modernisation et de marchandisation du yoga. Suivant une séquence de 26 poses (asanas) de hatha yoga, il est pratiqué dans une pièce chauffée à plus de 40 degrés et soumet le corps à rude épreuve. 

Il tient son nom de son supposé créateur, Bikram Choudhoury. Parti de rien, cet Indien né à Calcutta en 1946, se casse la jambe avant d’avoir vingt ans. Alors que les médecins préconisent l’amputation, son gourou, Bishnu Garan Gosh, lui impose une pratique intense du yoga, à raison de douze heures par jour. Sa jambe est miraculeusement guérie et une vocation est née : Bikram Choudhoury veut réparer les gens. 

En juillet 1972, il rencontre le président Nixon à Honolulu. Victime d’une phlébite thrombose, ce dernier risque lui aussi l’amputation. Mais c’était sans compter sur les vertus du yoga et l’intervention de Bikram qui parvient à guérir la jambe du président. En remerciement, Nixon lui offre une carte verte assurant au guérisseur son séjour en Amérique. 

Cours de yoga bikram à San Diego en 2010. En agrandissement : extrait du documentaire

Bikram fonde en Californie son collège de yoga qui, grâce au bouche-à-oreille, verra défiler de nombreuses célébrités comme Elvis Presley, George Harrison, Shirley MacLaine, Barbra Streisand, Frank Sinatra ou encore Quincy Jones. « Tout le monde est égal dans ma classe » assure le gourou. Ses élèves sont aussi des patients que le yoga guérit de toutes les maladies chroniques : problème cardiaque, de dos, émotionnel, arthrite, raideur, sciatique, goutte, lumbago ou encore rhumatisme, assure Choudhoury. Le succès est immense, l’aura de Bikram fascine ses élèves lors des formations qu’il propose aux futurs enseignants. Il voit un potentiel en chacun d’entre eux. 

Habillé d’une rolex et d’un maillot de bain, Bikram constitue un véritable empire qu’on se met à comparer à McDonalds, d’où son surnom de McYoga. Ce yogi à l’américaine, « yogi de Beverly Hills », mène une vie de star. Quand il se balade en chapeau en python et veste en cuir dans ses Bentley et Ferrari, il est difficile de faire le lien entre ce mégalo et la philosophie indienne. 

Affiche de la Journée Internationale du Yoga le 21 juin. En agrandissement : une séance de yoga en plein Times Square, à New York, le 21 juin 2017. Ce solstice d'été marque la troisième Journée internationale du yoga.Surtout qu’il met à l’épreuve ses élèves dans une chaleur étouffante, n’hésitant pas à crier voire à en insulter plus d’un, pendant qu’un climatiseur lui souffle de l’air frais dans la nuque… En dépit des accusations de viols et d’agressions sexuelles à l’encontre du gourou, Bikram Choudhoury continue de former des enseignants à travers le monde. 

Malgré les dérives engendrées par la mondialisation du yoga, l’intérêt pour ses origines et la philosophie indienne est toujours là. En témoignent les nouvelles traductions et les rééditions récentes des textes originels comme La Baghavad Gîtâ. C’est une découverte perpétuelle du « rapport à soi » que propose le yoga. Et les exercices de renforcement musculaire, d’assouplissement et de respiration qu’il nous invite à faire apaisent et renforcent les corps. 

Sur proposition de l’Inde, et par un décret de l’ONU, le 21 juin est devenu la Journée internationale du yoga. Mais n’attendez pas l’été pour le pratiquer (quelle qu’en soit la forme que vous choisissez) car, c’est prouvé, le yoga est bon pour la santé ! Et si on commençait par une salutation au soleil ?

Le Pilates, héritier du yoga

Le yoga a donné naissance à de nombreuses disciplines, qui s’inspirent de sa philosophie et de sa pratique, c’est le cas du pilates. Si le pilates vise, à l’instar du yoga, à unifier le corps et l’esprit, cette pratique met davantage l’accent sur le développement des muscles pour améliorer la posture et l’assouplissement. C’est en Europe au début du XXème siècle que l’Allemand Joseph Hubertus Pilates met au point cette pratique.
Bien que son père fût gymnaste et sa mère naturopathe, Joseph Pilates naît en 1883 avec une santé fragile, souffrant s’asthme, de rachitisme et de rhumatisme articulaire. Très tôt, il se bat pour améliorer sa condition physique en pratiquant le yoga, les arts martiaux et des disciplines sportives grecques et romaines. Il s’intéresse à l’anatomie et aux techniques de respiration car il comprend que santé mentale et physique sont étroitement liées.
Sa détermination et sa force de travail l’amènent à devenir plongeur, gymnaste et boxeur professionnel à l’âge de 30 ans. En 1912, il s’installe en Angleterre et enseigne l’auto-défense dans des écoles de police et à Scotland Yard.
Quand la Grande-Bretagne entre dans la Première Guerre mondiale, Joseph Pilates, citoyen allemand considéré comme « étranger ennemi », est fait prisonnier dans un camp sur l’île de Man. C’est pendant sa captivité qu’il met au point les fondements de sa méthode, s’autoproclamant professeur de gym de ses codétenus.
Quand la Grippe espagnole décime l’Europe et le monde à partir de 1918, Pilates est convaincu que les adeptes de sa méthode ont survécu.
À la fin de la guerre, il retourne en Allemagne. Mais quand son pays insiste pour qu’il enseigne à la nouvelle armée allemande, Pilates émigre aux États-Unis. Il fonde un studio à New-York avec son épouse Clara, rencontrée en chemin. Renforcement musculaire combiné à un travail de souplesse, la pratique séduit d’abord les danseurs – dont Martha Graham et George Balanchine – avant de toucher toutes les couches de la société.
S’il appelait sa méthode Contrology (contrologie), elle est désormais connue dans le monde sous le nom de Méthode Pilates. Chaque cours débute par un travail de respiration. Alors, inspirez ! Expirez…

Joseph Pilates (1883-1967), le fondateur de la méthode Pilates.


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Publié ou mis à jour le : 2021-02-11 17:23:10

 
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