30 avril 1562-11 octobre 1565

Le rêve avorté d'une Floride française

Peu de Français savent que la Floride aurait pu être française ; que les futurs États-Unis, avant d’être anglo-saxons, était l’objet de litiges entre l’Espagne et la France, et que Cap Canaveral, avant d’être célèbre comme base de la conquête spatiale américaine, était connu comme le lieu d’une tragédie soldée par la mort de cinq cents Français en 1565.

Au-delà des événements survenus entre 1562 et 1565, une autre histoire des rapports entre le Nouveau Monde et l’Ancien transparaît dans ce qu’il convient d’appeler l’aventure de la Floride française au XVIème siècle. Un des épisodes parmi les plus méconnus de l’Histoire de France. Il a retrouvé son actualité quand, en 2015, l’épave d’un des navires de l’expédition française, La Trinité, a été retrouvée…

Exploration des côtes de la Floride française par l'expédition de Ribault et Laudonniere, illustration de Jacques Le Moyne de Morgues, XVIe siècle. Agrandissement : La Floride françoise, Pierre du Val, 17th century.

1562 : un refuge tropical pour les protestants !

En 1562, au tout début des guerres de religion, le navigateur Jean Ribault fut chargé par l’amiral Gaspard de Coligny de trouver au Nouveau Monde, une terre pour y établir un refuge protestant. Ainsi l’expédition se trouvait d’emblée placée dans le contexte des tensions religieuses entre catholiques et protestants, mais aussi dans celui de la prise de possession par les Européens du Nouveau Monde.

Gaspard II de Coligny, Amiral de France, XVIe siècle, Paris, bibliotheque de l'Histoire du Protestantisme. Agrandissement : François Clouet, Gaspard II de Coligny, XVIe siècle, musée d'Art de Saint-Louis.Or, soixante-dix ans après l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, l’approche occidentale a bien évolué. À l’origine, à la fin du XVème siècle et au début du XVIe, Espagnols et Portugais, se partagent les terres qu’ils découvrent par le traité de Tordesillas de 1494 : aux premiers l’Ouest, aux seconds l’Est. Les autres nations européennes dont la France se désintéressent de ces territoires. Une bonne part du continent américain passe ainsi sous l’obédience espagnole, à l’exception notable du Brésil aux Portugais.

Puis, en France, avec le règne de François Ier, le regard sur le Nouveau Monde change. Le roi ouvre l’Atlantique aux Français et remet en cause le partage des découvertes qui n’appartiendraient qu’aux lusitano-espagnols. « Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir la clause du testament d'Adam qui m'exclut du partage du monde, » l’entend-on maugréer.

En témoignent, sa décision de créer le port du Havre dès 1517 puis l’expédition dont il charge Verrazzano pour reconnaître les côtes américaines, du nord de la Floride actuelle à la région de New York (1524) ; le soutien aux expéditions de Jacques Cartier et à l’installation des premiers colons au Canada à partir de 1530.

Mais, surtout, avec ses juristes, le roi élabore une nouvelle doctrine : un territoire n’appartient pas à celui qui le découvre, mais à la puissance qui y marque concrètement sa souveraineté, notamment par une installation pérenne. Ce point est essentiel pour comprendre ce qui va se passer en Floride.

Là-dessus, sous le règne de son petits-fils Charles IX, la société française se voit fracturée par la crise religieuse. Le Nouveau Monde apparaît à Coligny comme une façon de résoudre l’épineuse question de la coexistence entre les catholiques et les réformés en offrant à ces derniers un « refuge » tout en limitant l’hégémonie espagnole.

L'Amiral a déjà tenté d'installer des protestants français dans la baie de Rio de Janeiro, au Brésil mais l'expédition s'est soldée par un échec tragique...  

C’est donc dans ce contexte particulier que le huguenot Jean Ribault reçoit mission de prendre possession d’un nouveau territoire au nom du roi de France pour y créer une implantation composée essentiellement de réformés qui pourront y vivre leur foi librement.

René de Goulaine de Laudonnière, Charles Meryon , 1861, d'après Crispin de Passe le Jeune (XVIIe siècle). Agrandissement : Portrait de Jean Ribault.L’Amiral tient le capitaine en haute estime, disant : « pour n'importe quelle action (…), j'aime mieux Ribault avec cinquante hommes qu'un autre avec cinq cents ». 

Il fait choix de la Floride car cette péninsule, connu des Espagnols depuis 1513, ne les a jamais intéressés. L’expédition de 1562 doit confirmer ou infirmer la possibilité pour la France d’y établir une colonie.

Partie le 18 février 1562 de Dieppe, port d’attache de Jean Ribault, la flotte est composée de deux navires et cent cinquante hommes. Le second navire est commandé par René de Laudonnière. Le voyage durera jusqu’au 30 avril.

Jean Ribault choisit une route « non encore parcourue ». Ce choix s’explique pour des raisons maritimes mais surtout stratégiques car elle lui évite de rencontrer des navires espagnols, « ce qui n'aurait amené que d’innombrables controverses (…) et la ruine complète de notre louable entreprise et de notre heureuse navigation » comme il le précisera dans son compte-rendu ultérieur.

Ribault accoste environ au milieu de l’immense côte de la Floride qu’il remonte ensuite vers le nord arrivant jusqu’à la « rivière que nous avons appelé Mai car nous la découvrîmes le premier jour de ce mois ». C’est l’actuelle Saint-John River qui baigne la ville de Jacksonville au nord de l’État de Floride. Il estime que cet endroit accueillant est propice à y marquer la souveraineté de la France.

Jean Ribault explique comment il a pris possession officiellement de cette terre : « Nous amenions avec nous un pilier ou colonne de pierre dure gravée des armes du Roi, pour la planter à l’entrée du port, en quelque lieu élevé où l’on puisse aisément l’apercevoir. (.. .). (…) la première borne ou limite de sa Majesté ». La borne est identique à celle retrouvée, en 2015, dans l’épave de La Trinité !

Le premier acte de souveraineté française sur la Floride est posé. Il s’agit de le concrétiser. L’expédition repart en longeant les côtes  et en maintenant son cap au nord, c’est-à-dire à l’opposé de la zone espagnole.

La colonne Ribault à Jacksonville en Floride.Dans l’actuelle Caroline du Sud, plus précisément à l’actuel Parris Island, Ribault pose une seconde colonne. Il établit également un fort afin d’y laisser une petite garnison. « C'est, en effet, choses essentielles au cours de toutes nouvelles découvertes, que de se fortifier et de peupler le pays dès le début, » écrit-il, Trente hommes sont volontaires pour rester à Charles Fort.

Mission accomplie, Jean Ribault, ses navires et ses hommes, hormis la garnison restée sur place, rentrent en France en un peu plus d’un mois (11 juin-20 juillet 1562). Il s’agit désormais, après la phase de reconnaissance réussie, de préparer la seconde phase, celle du peuplement proprement dit. Tout semble fonctionner. Pourtant, d’autres événements sont venus interférer.

Lorsque Jean Ribault arrive, le 20 juillet 1562, à Dieppe, La France est en guerre civile depuis le massacre de Wassy (mars 1562) qui a déclenché les fratricides guerres de religion.

Dieppe, ville réformée, ne reconnaît plus l’autorité royale. Elle est assiégée par les forces loyales au Roi, ce qui empêche Ribault de rendre compte de sa mission à l’Amiral de Coligny. Quand la ville, fin 1562, refait allégeance au roi, Jean Ribault, trop impliqué dans le camp de la Réforme, doit s’exiler en Angleterre.

Ainsi, c’est à Londres, en mai 1563, qu’il fait paraître en anglais, le récit de son voyage : « The whole and true discovery of Terra Florida » (« La complète et véridique découverte de la Terra Florida ») avec une dédicace à l’Amiral de Coligny.

Cette publication eut des conséquences auxquelles Ribault ne s’attendait pas. En effet, en vantant les qualités de la Floride et l’intérêt d’un établissement outre-Atlantique, l’ouvrage amena les Anglais à modifier leur approche du Nouveau Monde que jusqu’alors ils ignoraient !

La cérémonie de la boisson noire chez les Timucua de Floride, Jacques le Moyne, XVIe siècle.

La reine Elisabeth Ière vit le parti qu’elle pouvait tirer parti des événements. Ainsi, elle proposa à Jean Ribault de monter une expédition « de cinq vaisseaux et de trois cents hommes », dont le commandement lui serait confié pour relever Charles-Fort.

L'offre était tentante mais elle avait une contrepartie : en échange du sauvetage de la garnison, Ribault devait remettre Charles-fort à un Anglais, Thomas Stukeley... Il refuse d’agir au profit de l’Angleterre, ce qui lui vaut de passer du statut d’allié à celui de suspect… Son refus entraîne son incarcération à la Tour de Londres et il devra attendre 1565 pour rentrer en France, nous dit Hélène Lhoumeau (École des Chartes).

Depuis son voyage, trois ans plus tôt, bien des choses ont changé. Tout d’abord, les hommes restés à Charles Fort, confrontés à l’isolement et à une attente dont ils ne voyaient pas le bout, se crurent abandonnés. N’ayant plus de vivres et les relations avec les autochtones étant tendues, ils décidèrent de reprendre la mer.

Les hommes rembarquèrent « à bord d'un grossier bâtiment fabriqué avec l'aide des Indiens et déployant leurs chemises en guise de voiles sur les lianes tressées qui tenaient lieu d'agrès, ils appareillèrent ». Rapidement Les vivres manquèrent et les survivants affamés durent même tirer au sort celui qui serait mangé…

Ce Radeau de la Méduse avant la lettre, fut sauvé grâce à la rencontre d’un navire anglais qui le secourut alors qu’il était proche des côtes anglaises.  Nous sommes au début 1564 qui devient une année charnière pour la France pour qui tout est en encore possible, mais aussi pour l’Angleterre.

Laudonnière et Athore, le fils du chef des Timucua Saturiwa, devant la colonne placée par Ribaud, gravure de Theodore de Bry d'après Jacques Le Moyne de Morgues, XVIe siècle. Agrandissement : Pilier de Jean Ribault sur la rivière May. Une histoire populaire des États-Unis, 1870.

1564 : l’utopie en marche

En Angleterre l’arrivée des rescapés, a pour conséquence d’abandonner provisoirement l’idée de s’installer à Charles-Fort et de recueillir les fruits de la politique d’expansion française comme l’avait souhaité la reine Elisabeth.  Le Fort n’est plus un objectif. Ainsi l’expédition de Stukeley fut annulée. Cela joua aussi sur le sort de Jean Ribault. N’étant plus considéré comme un opposant, il put être échangé contre des prisonniers anglais.

En France, en revanche, la situation est différente. Profitant de l’édit d’Amboise (19 mars 1563) qui a rétabli une paix précaire entre catholiques et réformés, Coligny peut relancer sa politique de « refuge protestant ». Ainsi, sans attendre le retour de Jean Ribault, il confie au début 1564, une mission à René de Laudonnière qui avait été le second de Ribault lors de l’expédition de 1562.

Laudonnière quitte la France le 22 avril 1564 depuis Le Havre avec trois navires. Ayant abordé directement à la Rivière de Mai, il y retrouve le chef indien rencontré deux ans auparavant. Il se passe alors un événement plein de sens.

Laudonnière et la vingtaine d’hommes débarqués avec lui sont menés vers la colonne fleurdelisée qu’avait solennellement érigée Jean Ribault en 1562. La colonne est entretenue par les Indiens qui y déposent des offrandes. Cet épisode sera « immortalisé » par, le peintre et cartographe Jacques Lemoyne de Morgues qui participe à cette seconde expédition.

Cet accueil relativise pour une part l’échec de Charles Fort en confirmant la volonté de souveraineté française. La cérémonie avec les Indiens est une forme de légitimation de l’acte de possession effectué par Jean Ribault deux ans auparavant.

Construction du Fort Caroline.Pour confirmer la présence française Laudonnière édifie un fort qu’il baptise Fort Caroline. Dans sa recension des événements il décrira comment il a choisi l’endroit le plus propice, sur une petite île, donc facile à défendre afin que cet établissement soit pérenne.

Les premiers temps de l’installation se passent bien. Pourtant, comme deux ans avant à Charles Fort, les difficultés surviennent. Les hommes remettent en cause la rigueur de René de Laudonnière qui devra même mâter un début de mutinerie. Ensuite les rapports avec les Indiens se détériorent.

Deux raisons principales à cela : Tout d’abord les Français, pour l’essentiel des marins plus que des terriens qui auraient cultivé, attendent tout des Indiens en matière de vivre mais ce qu’ils ont à échanger s’épuise vite... Puis, grave erreur stratégique, Laudonnière prend fait et cause pour certains chefs contre d’autres. L’usage des armes à feu rend le combat inégal et une partie des Indiens devient hostile aux Français.

Enfin, encore plus grave de conséquences, certains des hommes de la colonie s’attaquent aux Espagnols pour s’emparer de leurs cargaisons. Si Laudonnière sévit contre eux, le mal est fait. L’ennemi se protégera ce qui explique les événements de 1565, l’année terrible après une année 1564 difficile !

Théodore de Bry, Fort Caroline, XVIe siècle.

1565 : l’année terrible, du possible au massacre

Elle se partage en trois séquences, car tout se joue en divers lieux et les opérations se chevauchent sans que les différents acteurs sachent ce que les uns et les autres font : ainsi Laudonnière, sans contact avec la France, ignore qu’une nouvelle flotte dirigée par Jean Ribault a été réunie pour le relever et poursuivre l’implantation en Floride.

Cette méconnaissance amène à de mauvaises décisions par la garnison de Fort Caroline. Quant aux visées vengeresses de l’Espagne, tous en ignorent, tant en Floride qu’à Dieppe !  Enfin les divers événements vont faire évoluer la position anglaise.

1- Première séquence : Laudonnière désespère de se maintenir à Fort Caroline

- Tout d’abord, Les attaques des forbans venus de Fort Caroline ont fait comprendre aux Espagnols qu’il leur était impossible de tolérer plus longtemps la présence de tels établissements hors de leur contrôle.  Une réaction s’impose, sauf à voir leurs routes maritimes en danger.  Menace donc sur l’avenir de l’installation française.

- Ensuite, les difficultés d’approvisionnement précarisent les Français. Au printemps de 1565, la famine s’installe : « Les os commencèrent à suivre la peau de si près, qu'en plusieurs endroits, ils la percèrent, » écrit Laudonnière.  Et des Indiens, plus rien à attendre ! Laudonnière est obligé d’user de la force pour se ravitailler. Menace directe sur la vie quotidienne.

En conséquence, devant les difficultés et craignant que la relève ne vienne pas suffisamment tôt, Laudonnière décide de rentrer en France, abandonnant à contre cœur « une entreprise si importante pour nostre république ».  Mais, partir ne s’improvise pas. Laudonnière organise le repli et prend les mesures nécessaires. Ne voulant pas que le fort puisse servir aux Espagnols, redoutant qu’ils ne s’y installent une fois les Français partis, il le démantèle, ce qui ne sera pas sans conséquences pour l’avenir.

Pour permettre le rapatriement il fait mettre en état l’embarcation restée sur place aux fins de navigation côtière, car les deux navires principaux étaient repartis dès juillet 1564 vers la France où ils étaient arrivés le 29 septembre.

Sir John Hawkins, 1581, Greenwich, Royal Museums Greenwich.En juillet 1565, le départ est possible mais encore faut-il attendre les bonnes conditions météo. C’est alors qu’un surprenant revirement intervient !  L’arrivée des Anglais.

Le 3 août 1565 – à partir de maintenant tout se joue au jour le jour -, des Anglais croisent devant Fort Caroline. C’est une flotte commandée par un négrier anglais, John Hawkins (1552-1595), qui vient de Saint-Domingue. Un miracle pour les Français complètement démunis.  Ils accueillent avec joie vin et provisions.

Les Anglais ne sont pas moins étonnés ! Hawkins, écrit Laudonnière, est « stupéfait de nous trouver solidement installés en Floride ». En effet les Anglais, ignorant l’expédition de 1564 ne connaissent, que l’échec de Charles Fort. « Hawkins offrit de ramener en France « toute la troupe ». " Je refusay tout à plat », écrit Laudonnière très méfiant, car « je craignois qu'il ne voulus attenter quelque chose en la Floride au nom de sa maistresse ».

Pourtant Laudonnière saisit cette opportunité pour faciliter le rapatriement et il achète un des vaisseaux anglais ainsi que du ravitaillement. Il joue finement en cédant son artillerie et non les quelques trésors, notamment d’or ou d’argent, que les échanges avec les autochtones lui ont procuré « de peur que la Royne d’Angleterre le voyant, ne s’encourageast davantage prendre pied en icelle comme déjà elle en avait envie ».

Au-delà de l’anecdote, cet épisode anglais permet de comprendre quelle est la position de nos voisins d’outre-Manche, assez attentistes. Eux aussi s’intéressent désormais au nouveau continent. Pour l’instant, ils se contentent de commercer comme Hawkins tout en reconnaissant les côtes. Attentistes et pragmatiques ils ne se positionnent pas sur le territoire.

Laissant la France en première ligne face à l’Espagne, ils se réservent pour la suite qui tournera – on le sait maintenant - en leur faveur.

Laudonnière fait reprendre les préparatifs de départ pour le retour en France attendu de tous « si bien, que le quinzième jour d’août, les biscuits, la plus part de nos eaux, et tout le bagage des soldats fut embarqué (…) : nous n’attendions plus que les vents commodes pour nous chasser en France ». Ces vents se feront attendre quinze jours. Et nouveau rebondissement…

2- Deuxième séquence : Jean Ribault arme une flotte de secours

Le 28 août 1565, la relève si longtemps attendue est signalée au large. Il s’agit de la flotte de Jean Ribault, à la tête de la troisième expédition. Une opération décisive dans l’esprit de Coligny. Elle a été décidée quelques mois auparavant. Il s’agissait d’asseoir définitivement la souveraineté française dans cette partie du monde et de mener cette fois une vraie campagne de colonisation afin de donner un asile sûr aux Réformés.

L’escadre est composée de sept navires, trois de guerre, dont La Trinité, vaisseau amiral commandé par Jean Ribault et quatre de transport. Cette flotte a été réunie et assemblée durant plusieurs semaines dès le début du printemps dans le port de Dieppe.

Elle transporte plusieurs centaines de femmes, enfants et hommes avec tout le matériel et les animaux que cela suppose pour fonder un établissement pérenne sans compter les soldats et les marins.

L'amiral Pedro Menéndez de Aviléspar Francisco de Paula Martí, XVIIIe siècle, Washington, Library of Congress.Mais les Espagnols ont compris la manœuvre. En effet ulcérés par la présence française en Floride et encore plus par l’idée que des réformés puissent s’installer outre-Atlantique, ils ont mis en place un réseau d’informateurs.

Le port de Dieppe est ainsi surveillé et un espion dans son rapport particulièrement précis détaille toute l’opération : effectif,  composition, armement de la flotte et le nom du commandant, c’est-à-dire de Jean Ribault, dont il décrit le physique : « Le capitaine général de cette flotte et chef sur terre comme sur mer est un homme nommé Jean Ribault, natif de Dieppe, marié en cette ville, homme de belle apparence avec une longue barbe rousse, la peau rosée et un peu chauve, d’assez  petite stature , les yeux pas tout-à-fait blancs (sic) ; il a  entre 40 et 50 ans et ne les fait pas. Il a la réputation d’être bon et vaillant mais c’est un grand luthérien [en fait un calviniste] ; on lui attribue la découverte de la Floride (…). Il est très bon marin qui connaît bien ces régions. (…). Son fils, Jacques Ribault, l’accompagne comme lieutenant et reviendra avec la flotte ».

Ribault quitta définitivement les côtes de France le 14 juin 1564 c’est-à-dire alors que l’espion espagnol est déjà rentré à Madrid. Pourtant cela ne change pas l’ordre des choses et Jean Ribault arrivera avant Pedro Menendez de Aviles, l’Amiral espagnol lancé à sa poursuite avec onze navires et 2600 hommes (marins et soldats) et nommé pour l’occasion Marquis de Floride.

La flotte française atteint les côtes de Floride le 13 août 1565 à 50 lieues au sud de Fort Caroline, la remontée vers le nord s’effectue prudemment notamment en faisant attention à la hauteur des fonds écrit Le Challeux…et la flotte parvient devant Fort Caroline le 28 août.

3- Troisième séquence : arrivée mouvementée de Jean Ribault et fin tragique

L’arrivée de la flotte de secours, le 28 août 1565, est accueillie avec froideur par les Français de Fort Caroline. Jean Ribault retrouve René de Laudonnière à qui il annonce que c’est désormais lui le Lieutenant général (représentant) du Roi. Laudonnière s’incline mais n’en est pas moins mécontent car il pense que par sa présence sur place depuis plus d’une année, il a vocation à être maintenu à son poste de chef de l’expédition.

Les événements vont alors se précipiter.

En effet, les Espagnols parviennent devant l’estuaire le 4 septembre. Dans un premier temps, ils sont dépités car ils pensaient arriver avant les Français et détruire Fort Caroline. Menendez, qui n’a alors que cinq navires, les autres ayant été dispersés à cause du mauvais temps, songe d’abord, durant la nuit du 4 au 5, à attaquer les navires français qu’il voit dans l’estuaire.

L’absence de vent le gêne dans sa manœuvre. Rompant les amarres, les Français dont les équipages sont incomplets, profitent du brouillard pour s’échapper.

 Gravure de Theodore de Bry du fort français Caroline sur la rivière Saint-Jean, tirée de Brevis narratio eorum quae in Florida Americae Provicia Gallis acciderunt, secunda in allam Navigatione, 1591, d'après un dessin de Jacques Le Moyne de Morgues.Menendez change de tactique et attaque Fort Caroline par la terre. Mais, surprise, la défense y a été organisée par Jean Ribault. Les arquebusiers ont été déployés pour bien montrer que la garnison est prête à combattre. Cette fois, c’est Menendez qui juge la situation périlleuse et il préfère quitter les lieux et ne pas se risquer au combat terrestre.

Il rejoint sa flotte. Se repliant vers le sud où il retrouve trois de ses navires dispersés par le mauvais temps, il s’installe sur le site qu’il baptise San Augustin. Il y établit un fort et en nomme gouverneur son frère Bartolomeo le 7 septembre. Ce sera la première installation espagnole en Floride, un an après la française. De là il décide d’investir Fort Caroline par la terre. Les Indiens acceptent de le guider.

Dans le même temps, les Français, profitant du calme apparent, se réorganisent. Les navires dirigés par Ornano sont revenus au mouillage. Ribault décide de réagir au danger. C’est un capitaine expérimenté dans les combats navals. Persuadé qu’il ne peut compenser sa faiblesse en nombre que par son habilité sur mer, il décide de réembarquer sur les vaisseaux de combat avec le maximum de troupes, laissant les navires de transport au mouillage devant fort Caroline.

Sous le commandement de Laudonnière, restent une douzaine de soldats avec les futurs colons, leurs femmes, et leurs enfants ainsi que les domestiques des officiers... Le 8 septembre, la situation semble bien en main. Malheureusement les Français vont devoir affronter un ennemi bien pire que les Espagnols...

Le 11, un ouragan redoutable s’abat sur les navires de Jean Ribault. « Du jamais vu » selon ce que les Indiens disent à Laudonnière qui le rapporte dans ses mémoires. Les quatre vaisseaux de la flotte sont poussés vers le sud, donc vers Cap Canaveral. Trois des navires coulent et La Trinité, dont l’épave vient d’être retrouvée, échouera un peu plus au sud sur un haut fond, 5 à 10 lieues des autres.

Dans les deux cas, la proximité des côtes permet à la majorité des hommes de sauver leur vie. Il y a ainsi deux grands groupes de rescapés, chacun d’environ 200 personnes. Tous ont l’idée de remonter vers le nord pour rejoindre Fort Caroline.

Mais ils n’en auront pas le temps alors que Menendez atteint, lui, le fort dans la nuit du 19 au 20 septembre. Ce soir-là, la pluie est si forte que la garde est allégée. Quand les Espagnols lancent l’assaut, les défenseurs sont surpris et ne pouvant organiser la moindre riposte, le fort est rapidement investi.  Menendez ordonne le massacre. Seule une minorité parvient à s’échapper. Le chiffre de 142 morts est donné !  Seul  les femmes et les enfants auraient été épargnés, mais aucun colon huguenot…Deux des bateaux au mouillage restent aux mains françaises dont La Perle, commandée par Jacques Ribault.

Sauvetage de René Goulaine de Laudonnière, XIXe siècle, Indiana, Lincoln Financial Foundation CollectionQuant à René de Laudonnière, bien que malade, sans doute du paludisme, et alité, il échappe à la tuerie en passant par une fenêtre. Il parviendra à rejoindre les navires après être resté plus de vingt-quatre heures dans la lagune. Il y retrouve d’autres rescapés dont le fameux peintre Jacques Le Moyne de Morgues et le charpentier de marine Le Challeux qui publiera son témoignage en 1566.

Les bateaux, après avoir récupéré les derniers survivants, regagneront la France malgré le manque d’eau, de vivres et d’équipements.

Le 28 septembre, Menendez, resté à Fort Caroline qu’il souhaite détruire totalement, est informé par des indiens que de nombreux Français sont rassemblés au sud de San Augustin en plusieurs groupes. Menendez soucieux d’éliminer la présence franco-huguenote, part à leur recherche. 

Il trouve un premier groupe, environ 200, et les informe que Fort Caroline étant investi, ils doivent se rendre, n’ayant donc plus de position de repli. Encerclés, affaiblis et comptant sur la mansuétude du vainqueur, ils s’y résignent. En réponse ils sont tous massacrés de sang-froid, sauf les huit d’entre eux qui peuvent prouver qu’ils sont catholiques. Le lieu porte encore le nom de Matanzas (« massacre » en espagnol).

Menendez repart à la poursuite du deuxième groupe, dans une traque qui va lui prendre plusieurs semaines.

Jean Ribault a regroupé les marins de la Trinité et les soldats embarqués. Une certaine discipline règne encore mais les armes manquent. Quand, le 11 octobre, le contact a lieu avec la troupe de Menendez, les Français tentent de faire croire qu’ils sont en position de combattre. Ribault espère ainsi pouvoir négocier et envoie un plénipotentiaire à Menendez pour proposer une rançon.

Mais l’Espagnol refuse tout compromis. Il ne veut pas traiter avec un huguenot. Jean Ribault se rend, espérant qu’ainsi, certains des 150 hommes qui l’entourent pourront tout de même avoir la vie sauve. Mais son attitude n’est récompensée que par un nouveau massacre. Attachés quatre par quatre, les hommes sont tués.  « Je ne fais ceci comme à Français mais comme à Luthériens » dira Menendez…

Quant à Jean Ribault, qui, pour les Espagnols était l’homme à abattre, il est décapité. Sa barbe envoyée au roi d’Espagne et sa tête coupée en quatre quartiers. Le dernier groupe subit le même sort. C’en esit fini, dans le sang, de la présence française dans cette partie du Nouveau Monde. La Floride resta espagnole jusqu’en 1819.

Au-delà du rappel des faits, l’intérêt de cette tentative française s’éclaire d’un jour nouveau quand on la met en parallèle avec l’approche britannique. La « perfide Albion », ayant bien observé ce qui était advenu des Français, choisit de s’installer bien plus au nord de la zone revendiquée par l’Espagne. Elle attendit un demiè-siècle que le fruit fut mûr avant de s’installer dans ce qui deviendra la Virginie.

Philippe Montillet
Publié ou mis à jour le : 2023-04-12 07:00:27
Americana (12-04-2023 09:28:56)

Géré par le service des parcs nationaux américain, Fort Caroline National Memorial raconte in situ toute cette histoire digne d'un film à grand spectacle ou d'une série. Joliment situé au bord de la S... Lire la suite

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