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Réponse

4 juin 2010

Turquie : le réveil ottoman


La Turquie change. En quatre mois, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan (AKP, islamiste) a mis au pas l'armée, s'est rapproché de l'Iran et éloigné d'Israël et de l'Europe. La nostalgie de l'empire ottoman revient en force...

Les Européens croyaient avoir affaire à un État pauvre, désireux de se fondre dans l'Union européenne et de bénéficier de sa manne financière, comme en d'autres temps la Grèce, l'Espagne et le Portugal.

En cette année 2010, ils découvrent un peuple «fier et sûr de lui», qui défie les Occidentaux en débattant avec le Brésil et l'Iran de l'avenir nucléaire de ce dernier (17 mai 2010) puis jette aux orties son amitié avec Israël et défie l'État hébreu en tentant de forcer le blocus de Gaza avec une flottille «humanitaire» (31 mai 2010).

Ces événements prennent tout leur sens dès lors qu'on les rattache à l'Histoire longue de la Turquie (75 millions d'habitants sur 780.000 km2 en 2010, avec une densité comparable à la France).

L'oeuvre d'Atatürk

La République turque a été fondée le 23 octobre 1923 sur les décombres de l'empire ottoman par le général Moustafa Kémal. Surnommé Kémal Atatürk («Père des Turcs») ou le Ghazi (le «Victorieux»), cet émule de Mussolini veut libérer son peuple de l'emprise de l'islam et bâtir un État-Nation sur le modèle occidental. Son principal soutien est l'armée, qui lui est reconnaissante de ses victoires sur les Grecs.

En 1937, un an avant sa mort, Atatürk fait inscrire le principe de laïcité dans la Constitution. Ses successeurs peinent toutefois à le mettre en application.

Mécontents des dérives du régime, les généraux commettent trois coups d'État en 1960, 1971 et 1980.

- 1980 : la tentation européenne

Instable et fragile, avec une économie en dents de scie, une rébellion persistante dans les régions kurdes (25% de la population totale) et la montée des mouvements islamistes dans les campagnes, la Turquie kémaliste joue à fond la carte occidentale.

Membre de l'OTAN et du Conseil de l'Europe, partenaire privilégiée d'Israël, elle voit sa candidature à l'Union européenne agréée au sommet d'Helsinki en décembre 1999. Ses élites, à Instanbul et Ankara, rêvent à haute voix d'une prochaine entrée dans l'Union européenne, comme la Grèce voisine, rivale jalousée.

- 1990 : la tentation «pantouraniste»

Suite à l'éclatement de l'URSS et à l'émancipation des républiques turcophones d'Asie centrale, la Turquie a aussi, brièvement, la tentation de renouer avec le «pantouranisme» d'Enver Pacha, rival malheureux de Moustafa Kémal : il s'agirait d'unir tous les peuples issus des nomades turcs originels, si différents soient-ils par leur histoire, leur environnement culturel et même leur apparence physique !

Le renouveau avec Erdogan

Là-dessus, coup de théâtre. Le Parti de la Justice et du Développement (AKP), qualifié d'«islamiste conservateur» ou «islamiste modéré», arrive au pouvoir à la faveur des élections législatives du 3 novembre 2002. Les militaires y voient une menace pour la République laïque de Moustafa Kémal.

Mais le nouveau Premier ministre Recep Tayyip Erdogan peut compter sur le soutien populaire. Il consolide les institutions démocratiques. Il fait des ouvertures en direction des Kurdes et autorise les langues minoritaires dans les médias. Il impose l'élection au suffrage universel du président de la République, contre l'avis de l'armée.

À l'extérieur, il pacifie les relations de la Turquie avec ses frères ennemis, la Grèce et l'Arménie, pour ne plus les avoir contre lui et couper l'herbe sous le pied des militaires. Il donne aussi quelques gages à l'Europe en abolissant la peine de mort mais se montre ferme sur la question chypriote.

Fort de ces succès et d'une gestion globalement satisfaisante de l'économie, Erdogan met l'armée au pas. Pas moins de 200 arrestations en deux ans jusqu'au coup de force du 22 février 2010. Ce jour-là, la justice turque arrête pas moins de cinquante officiers de haut rang. Ce coup de filet sans précédent met un point final à la guerre d'escarmouches que mène l'état-major laïciste contre le gouvernement islamiste.

Erdogan a dès lors les mains libres pour mener une diplomatie selon ses vœux : rapprochement avec l'Iran, rupture avec Israël, éloignement de l'Europe...

Retour aux racines ottomanes

Signe des temps, les commémorations de la prise de Constantinople par les Turcs (29 mai 1453) ont connu en 2010 une ampleur exceptionnelle (voir Le Monde, 31 mai 2010), manifestant le retour en force d'un «néo-ottomanisme» qui magnifie le passé ottoman.

Ce courant orientalisant était déjà manifeste dans l'exposition «De Byzance à Istanbul», qui s'est tenue en 2009 au Grand Palais, à Paris. Nous nous étions étonnés dans la lettre d'Herodote.net que la conservatrice turque de cette exposition ait souligné à gros trait la césure de 1453 et omis d'évoquer Sainte-Sophie, trait d'union majeur entre toutes les civilisations qui se sont succédé dans la ville. Cet «oubli» reflétait tout simplement le point de vue dominant dans la Turquie d'aujourd'hui, à savoir que celle-ci est fille de l'empire ottoman, en opposition avec l'Occident.

Dans le même temps, le Premier ministre turc exalte le «glorieux passé» de la Nation et invite ouvertement ses compatriotes établis dans les pays occidentaux, en France comme en Allemagne, à rester fidèles à leurs racines.

D'Atatürk à Erdogan

Par ses choix politiques, Erdogan se pose en héritier d'Atatürk plus sûrement que ses officiers d'état-major.

Atatürk a créé la Turquie sur le modèle des prestigieux États-Nations européens d'avant 1914 pour lui éviter de sombrer dans le chaos moyen-oriental. Il n'a pas craint non plus de défier les vainqueurs de la Grande Guerre en déchirant le traité de Sèvres.

Erdogan, quant à lui, encourage l'islamisation de son pays pour prévenir sa dissolution et la perte de sa singularité dans l'Europe anomique d'aujourd'hui. Tout musulman qu'il soit, c'est, comme Atatürk, un nationaliste résolu, aux antipodes de l'internationalisme d'al-Qaida.

C'est aussi, sans doute, un démocrate, mais qui aspire à une démocratie vigoureuse, respectueuse des intérêts nationaux et de l'identité religieuse ; tout le contraire des démocraties européennes actuelles.

D'ailleurs, les cercles dirigeants européens pourraient-ils sérieusement s'accommoder d'une «laïcité» turque qui interdit à tout citoyen né dans la religion d'État (l'islam) de renoncer à celle-ci et oblige tout citoyen de cette même religion qui épouse un(e) non-musulman(e) à élever ses enfants dans l'islam ?...

Dans ses rapports avec Chypre, l'Iran et Israël, Erdogan ne craint pas de défier les Occidentaux lorsqu'il y va selon lui de l'intérêt national. Autant de raisons qui lui valent une grande popularité non seulement en Turquie mais aussi dans les pays arabes.

Équivoque européenne

Arrivé au pouvoir alors que la Turquie était déjà en train de négocier son entrée dans l'Union européenne, Erdogan a laissé le processus se poursuivre cahin-caha pour ne contrarier ni l'armée ni la bourgeoisie d'affaires d'Istanbul. Il n'a rien fait non plus pour hâter les choses et, aujourd'hui, a tout lieu de s'en féliciter.

Beaucoup de Turcs, il y a dix ans, fondaient leurs espoirs sur la générosité de l'Union européenne. Ils attendaient d'en profiter comme, avant eux, la Grèce, l'Espagne, le Portugal et l'Irlande. Submergés par l'argent «gratuit» de Bruxelles, ces pays sont aujourd'hui au bord de la faillite et sous tutelle de la Commission et du FMI. L'Union est elle-même à la dérive après avoir désarmé les États-Nations qui faisaient sa force.

Revenus de leurs illusions devant le désastre grec, les Turcs ne rêvent plus d'une intégration dans l'Union européenne mais se gardent de le dire à haute voix à leurs homologues européens. Ces derniers, accrochés à leurs illusions, supportent sans protester les piques turques, y compris l'organisation d'une filière d'immigration clandestine via la frontière gréco-turque (voir ci-dessous).

Les Turcs découvrent de nouveaux motifs de satisfaction dans les offensives diplomatiques de leur Premier ministre. Peu leur chaut qu'elles déplaisent aux Européens...

Au terme d'un parcours sans faute, Recep Tayyip Erdogan est en piste pour devenir la personnalité de l'année 2010. Ce sera chose faite avec la récompense attribuée en grande pompe par un connaisseur en la matière, Mouammar Kadhafi (*).

Joseph Savès.

[Vos commentaires]

Plaque tournante de l'immigration vers l'Europe

Le gouvernement Erdogan a sciemment transformé la Turquie en plaque tournante de l'immigration clandestine vers l'Union européenne.

Année après année, quelques centaines de milliers d'Africains et d'Orientaux traversent le pays avec la complaisance des autorités qui les poussent vers la frontière grecque. Les migrants accédent ainsi à la zone Schengen de libre circulation sur tout le territoire européen.

Tétanisés par la crainte de déplaire à un gouvernement qu'ils persistent à voir comme un allié et même un futur membre de l'Union européenne, les dirigeants du Vieux Continent n'osent réagir. Erdogan qui, lui, ne mâche pas ses mots quand l'identité turque ou islamique est en cause, a tout lieu de se féliciter de ce jeu de dupes qui affaiblit l'Union.