719 à 924

La société carolingienne

L'empire de Charlemagne nous renvoie aux périodes les plus obscures de notre Histoire, entre les invasions barbares (Ve et VIe siècles), qui ont mis fin à l'empire romain, et l'An Mil, qui a vu les populations européennes se constituer en États.

Cette époque qui s'étend sur deux siècles, les VIIIe et IXe, est dite carolingienne, d'après le nom latin de l'empereur, Carolus. Elle est marquée par l'éclatement de l'ancien empire romain en trois blocs antagonistes : l'empire arabo-musulman, l'empire byzantin, enfin, l'empire d'Occident ou empire carolingien.

Elle engendre dans la douleur un monde nouveau, tourné vers la mer du Nord - et non plus la Méditerranée -, appuyé sur l'Église de Rome - et non plus Byzance -, dirigé par une noblesse guerrière unie par un vigoureux réseau de liens familiaux et vassaliques - et non plus par une administration centrale -.

André Larané
Le bréviaire d'Alaric, code de lois wisigoth publié en 506 : on  voit ici le roi, un évêque, un duc et un comte (miniature d'une copie du IXe siècle, BNF)

Les derniers feux de l'Antiquité

L'Antiquité s'est prolongée dans le monde occidental (l'Europe et les rives de la Méditerranée) jusqu'au VIIe siècle. Sous Clovis et les premiers rois mérovingiens de sa descendance, la Gaule vit encore à l'heure romaine.

Les villes conservent toute leur importance, quoique l'insécurité et les invasions les aient considérablement amoindries.

• Dans ces villes résident les détenteurs du pouvoir civil et religieux, comtes et évêques.

• Dans ces villes se concentrent aussi l'artisanat, le commerce et ce qui reste d'activité intellectuelle. Grâce à elles se maintiennent des courants d'échanges entre l'Orient et l'Occident, via la mer Méditerranée.

Tout change au cours du VIIe siècle (après l'an 600). De la lointaine péninsule arabe surgissent des cavaliers exaltés par une nouvelle foi, l'islam.

• En Orient, Héraclius transforme l'empire romain d'Orient en empire byzantin, grec et non plus latin.

• En Occident, au fil des successions et des partages à la mode franque, l'ancien royaume de Clovis se partage entre trois« royaumes » rivaux, la Neustrie (bassin parisien), l'Austrasie (bassin du Rhin et de la Meuse) et la Burgondie ou Bourgogne (bassin rhôdanien), sans compter les régions périphériques plus ou moins autonomes : Aquitaine, Provence et pays d'Outre-Rhin.

Selon la thèse célèbre de l'historien Henri Pirenne, l'antagonisme entre les religions chrétienne et musulmane, à partir du VIIe siècle, aurait rendu très périlleuse la navigation en Méditerranée et limité les échanges commerciaux. Il serait à l'origine de la scission du monde méditerranéen en trois blocs :
• un monde arabo-musulman étendu des Pyrénées au coeur de l'Asie,
• un monde byzantin encore plein de vitalité, en Asie mineure et dans la péninsule balkanique, étendant son influence au monde slave,
• un monde carolingien recentré sur les les régions situées entre Rhin et Meuse, en liaison étroite avec l'Italie.

Capitulaire de Villis sur l'organisation du monde rural par Charlemagne (vers 800)
Un monde nouveau

Dans les faits, le changement a sans doute d'autres causes, en particulier démographiques, voire climatiques.

Regain démographique et renouveau agricole

Après l'essouflement de l'économie urbaine en Occident, au temps des Mérovingiens, un redressement démographique s'amorce au début du VIIIe siècle, peut-être favorisé par un léger réchauffement climatique. Il touche l'ancien « Regnum Francorum » ou royaume des Francs, un peu plus tard en Italie et en Aquitaine.

Les populations se relèvent lentement des violentes épidémies de peste qui les ont frappées au temps des premiers Mérovingiens. La production agricole se redresse et de nouveaux courants d'échanges s'établissent dans la mer du Nord et la Baltique, vers l'empire byzantin et les pays slaves. Ces courants n'ont rien à voir avec le tropisme méditerranéen de l'Antiquité.

Disparition des grandes exploitations de type antique

La croissance de la population rurale et le regain des échanges entraînent la montée en puissance des propriétaire fonciers.

Ceux-ci, généralement des chefs barbares dotés de terres par le roi, renoncent au système antique des latifundia, autrement dit des grandes exploitations gérées en direct avec des masses d'esclaves. Ils préfèrent installer (ou « chaser ») les anciens esclaves sur une portion de leurs terres et les laisser libres de l'exploiter à leur guise en échange de redevances en nature (céréales...) ou en argent ainsi que de services sur le domaine que conserve le maître en propre (la « réserve »).

Ce système permet de dégager quelques surplus qui vont alimenter les marchés locaux. Il assure aussi à l'aristocratie guerrière qui possède la terre des ressources pour entretenir ses fidèles et ses proches. Ainsi se développent de puissants réseaux de solidarités familiales qui contrebalancent la déliquescence du pouvoir royal.

Ils vont donner naissance à un maillage très fin de villages et de bourgs qui caractérise encore les campagnes occidentales.

Christianisation des campagnes

La christianisation des campagnes de la Gaule du nord et des pays rhénans contribue au renforcement du pouvoir de l'aristocratie. Ces campagnes n'avaient sous les premiers Mérovingiens qu'un vernis chrétien et restaient attachées à leurs traditions païennes. Dès le VIIe siècle, elles sont parcourues par des missionnaires souvent venus des îles britanniques ou encore d'Aquitaine.

Les aristocrates les soutiennent en construisant des églises où ils se retrouvent aux côtés de leurs dépendants et en multipliant les fondations de monastères. Dans ces monastères généralement éloignés des villes tend à se concentrer l'essentiel de la vie intellectuelle.

Saint Jean et Christ en majesté (évangéliaire de Charlemagne, par Godescalc, BNF)

La révolution militaire de l'étrier

Parmi les familles aristocratiques du « regnum Francorum » se détache celle de Pépin de Herstal. Ses membres se feront connaître sous le nom de Pippinides et plus tard de Carolingiens. Elle va s'emparer de l'héritage de Clovis et établir un semblant d'empire en repoussant au Sud les Arabes et les Lombards, à l'Est les Saxons.

Ses succès militaires ne doivent rien au hasard. Qu'ils combattent à pied ou à cheval, les Francs témoignent d'une discipline au combat qui impressionne leurs assaillants, tels les Arabes de l'émir Abd el-Rahmann.

Soldat carolingien terrassant un ennemi (diptyque en ivoire de l'abbaye d'Ambronay - Ain, IXe siècle, musée de Bruxelles)Ces « hommes de fer » sont généralement équipés d'un casque métallique et surtout d'une « brogne », une tunique sur laquelle sont cousus des plaques de métal destinés à les protéger. C'est l'ancêtre des armures médiévales. Elle doit son succès à la qualité de la métallurgie franque, réputée jusqu'au-delà de la Méditerranée (elle est interdite d'exportation pour des raisons stratégiques).

Ayant combattu les Avars, des nomades turcs qui se sont établis en Pannonie (la Hongrie actuelle), les Francs leur ont emprunté l'étrier. Cet équipement nouveau donne aux guerriers à cheval une plus grande stabilité et leur permet de frapper leur adversaire avec la lance à l'horizontale. Sous les Pippinides, c'est à ces guerriers à cheval ou « chevaliers » que revient peu à peu la prépondérance dans les combats.

C'en est pour longtemps fini des légions de fantassins à la romaine. Les Pippinides restaurent le service militaire à l'antique. Tout homme libre y est astreint. Charlemagne impose de lourdes amendes à quiconque s'y refusera... Les convocations se font habituellement en mars et les hommes sont libérés en septembre. Heureusement, une petite partie seulement des conscrits sont appelés.

Les guerres rapportent beaucoup de richesses aux Pippinides et à leurs fidèles. Ces derniers sont récompensés par une part du butin. Ils reçoivent également des terres qu'ils ont le devoir de protéger contre les agressions extérieures et sur les habitants desquels ils peuvent prélever des impôts en contrepartie de cette protection.

Les Pippinides, dès Charles Martel, rassemblent leurs fidèles par des liens de vassalité d'homme à homme. Eux-mêmes multiplient les vassaux royaux qui leur font directement allégeance et leur confèrent des « bénéfices » (terres ou revenus) en contrepartie des services qu'ils sont amenés à rendre. En 792, Charlemagne impose à tous les hommes libres un serment de fidélité.

Enfin, en 877, son petit-fils Charles le Chauve, par faveur royale, accorde à ses vassaux le droit de transmettre à leurs héritiers les terres qu'ils ont reçues en dépôt. D'où l'émergence d'une noblesse héréditaire, caractéristique de la société féodale.

Le pape et l'empereur

Dans leur irrésistible ascension, les Pippinides bénéficient de l'appui du pape, évêque de Rome, qui ne peut plus compter sur la protection de l'empereur byzantin, trop occupé par ailleurs à guerroyer contre les musulmans.

Les Pippinides eux-mêmes ne ménagent pas leur soutien à la papauté et, dès le règne de Pépin le Bref, organisent de nombreux conciles pour réformer les institutions ecclésiastiques. Les évêques jouent un rôle déterminant dans la société carolingienne car ils conseillent le souverain.

C'est ainsi qu'émerge chez certains clercs, tel le moine anglais Alcuin, l'idée de restaurer un empire romain en Occident. Charlemagne se laisse convaincre et il est couronné par le pape Léon III à Rome en l'an 800.

À la différence de l'ancien empire romain, où les sujets se reconnaissaient par la soumission à une même loi, ce qui fait l'unité du nouvel empire d'Occident est l'appartenance commune à la chrétienté occidentale, dirigée par le pape.

La diversité ethnique de l'empire n'est pas remise en cause et chaque groupe ou peuple conserve ses lois propres. À noter aussi que l'empire reste dominé par les Francs. On qualifie même le peuple franc d'« élu de Dieu », sans connotation raciste, sa supériorité militaire étant le fruit de sa piété.

Renaissance carolingienne et latin

Avec Charlemagne, pour la première fois au Moyen Âge, la culture est mise au service du pouvoir, à la faveur de ce que le médiéviste Jean-Jacques Ampère (fils du physicien André Ampère) a appelé en 1839 la « renaissance carolingienne ».

Bien qu'illettré et de langue germanique, l'empereur s'inquiète de la disparition du latin dans l'empire d'Occident en lequel il veut voir une prolongation de l'ancien empire romain ! Il fait donc venir des lettrés de tous horizons.

La Fontaine de vie (miniature carolingienne extraite de l'Évangéliaire de Charlemagne, réalisée par le moine Godescale)Le plus important est un moine d'Angleterre, le savant Alcuin. Il impose la création d'une école par diocèse et par monastère.

Il lance des programmes de copie des manuscrits antiques.

Il réintroduit l'usage du latin classique à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, où les moines ne savaient même plus lire le texte latin de la Bible, la Vulgate, dans la traduction de saint Jérôme du Ve siècle.

Les moines d'Irlande, qui ont pieusement conservé la pratique du latin à l'abri des invasions et des troubles, apportent leur concours à Alcuin en allant enseigner les différentes abbayes du continent.

C'est ainsi que revient en force chez les clercs de l'Église et des cours princières un latin savant, plus ou moins classique. Cette langue est aussi éloignée du latin commun employé par la quasi-totalité de la population que peut l'être le français moderne du français du XVe siècle parlé par François Villon.

Son usage va s'épanouir dans tous les milieux cultivés d'Occident... jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle (le grand savant Isaac Newton, qui mourut en 1727, publiera ainsi ses premiers ouvrages en latin et les derniers en anglais).

La renaissance du latin classique est perceptibles dans nos langues modernes dans les mots à deux racines. Par exemple, eau est une déformation populaire ancienne du latin aqua tandis qu'aquatique est une création savante tardive de la renaissance carolingienne, plus proche de la racine latine. Même chose avec le mot cheval, lointain dérivé populaire du latin caballus tandis que cavalier en est un dérivé savant.

Certains mots latins connaissent une double dérivation, l'une populaire, l'autre savante. C'est par exemple le cas du mot latin fragilis qui va devenir frêle sous l'effet de l'usage et fragile à l'initiative des clercs.

Au VIIIe siècle, les copistes du monastère de Corbie, en Picardie, inventent aussi une écriture cursive qui leur permet de travailler plus vite qu'avec l'écriture en capitale héritée des Romains. Cette écriture, dont dérivent nos minuscules actuelles, est dite « caroline » en l'honneur de Charlemagne. Les serments de Strasbourg (842) en offrent un bon exemple.

L'empire carolingien après Charlemagne

Cliquez pour agrandir
L'empire carolingien après Charlemagne (cartographie AFDEC pour Herodote.net)
Cette carte montre l'empire carolingien à la mort de Charlemagne. Il couvre un million de km2, avec une quinzaine de millions d'habitants, et s'étend de l'Èbre (Catalogne) à l'Elbe (Saxe) et au Tibre (Italie).

Les grands États modernes vont naître de son partage entre les trois petits-fils du grand empereur : France, Allemagne...

Publié ou mis à jour le : 2020-02-26 10:28:15

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net