Si l'évocation de Miss Bennet, Mr Darcy et la jeune Emma vous transporte directement dans l'Angleterre géorgienne du début du XIXe siècle, c'est que vous aussi vous avez succombé(e) au charme des romans de Jane Austen ou de ses adaptations au cinéma.
Phénomène d'édition auprès de toutes les générations et au-delà des frontières, « l'autrice la plus parfaite parmi les femmes » (Virginia Woolf) n'en finit pas de séduire les amoureux des histoires de cœurs, de mœurs et de petites piques assassines. 250 ans après sa naissance, celle qui reste en grande partie une énigme méritait bien un petit portrait... une tasse de thé à la main.
Famille lectrice, famille heureuse
Le 16 décembre 1775 est à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire de la modeste bourgade de Steventon, au sud-ouest de Londres. C'est ici, dans le Hampshire rural, que naît une petite Jane, avant-dernière enfant d'une belle fratrie de 8 garnements.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils mettent de l'animation dans la maison de leurs parents Cassandra et Georges Austen, pasteur de son état.
Le couple fait partie de la gentry, cette petite noblesse dépourvue de titre, souvent issue des cadets de l'aristocratie, que l'on croise dans les campagnes. S'ils ne roulent pas sur l'or, les Austen ne manquent de rien et peuvent même se permettre de posséder une belle collection de centaines d'ouvrages dans laquelle Jane va vite plonger le nez.
Parce que, rapidement, ce trésor ne suffit plus à assouvir la famille, les parents font une folie : un abonnement à la bibliothèque ! Jane peut enfin dévorer les livres de ses contemporains, ces Samuel Richardson (Clarissa, 1748) et Frances Burney (Evelina, 1778) qui aiment tant disséquer les sentiments de leurs héroïnes. Et quand elle se lasse enfin des causettes sentimentales et des clichés littéraires, c'est dans les romans gothiques d'Ann Radcliffe qu'elle va chercher un peu de frisson.
Si, à 12 ans, la scolarité n'est plus pour elle qu'une histoire ancienne, elle continue à travailler son écriture en proposant poésies ou pastiches qui rencontrent un beau succès lors des veillées. Il faut dire que chez les Austen, on aime à tâter de la littérature : la mère écrit des vers, les frères s'essayent à rédiger des tragédies, et tout le monde y met du sien pour participer aux représentations.
Mis à part quelques rapides séjours en pension, faute de fortune familiale l'essentiel de l'éducation de Jane se fera donc dans cette ambiance joyeuse d'émulation intellectuelle.
Cherche bon parti...
Désormais, Jane ne délaisse que rarement le matériel d'écriture que lui a offert son père. Un investissement ruineux mais utile ! Elle multiplie les écrits de jeunesse, ces Juvenilia où déjà apparaissent esprit caustique, sens de la réplique et langue pleine d'élégance. Pour elle, une priorité : s'amuser ! Et pas seulement en jonglant avec les mots. À 16 ans, il est temps de penser mariage...
Avec sa sœur Cassandra, elle court donc les bals et les dîners pour trouver le précieux fiancé. À ce jeu, c'est son aînée qui gagne en décrochant le cœur d'un fils de pasteur du voisinage. Mais, trop pauvre pour monter un foyer, celui-ci part aux Caraïbes où il meurt deux ans plus tard. Cassandra a perdu : elle restera célibataire.
Jane n'a pas plus de chance, avec une relation tuée dans l'oeuf par la famille de l'élu qui trouve la jeune fille trop désargentée. Dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, on ne plaisante pas avec l'argent et la réputation.
Adieu le mariage, bonjour l'écriture ! Désormais Jane a tout loisir de travailler ses écrits dans la grande maison désertée par les étudiants que recevait son père.
En neuf mois (1796), ses Premières impressions, ébauche d'Orgueil et Préjugés, sont couchées sur le papier et laissent place à l'écriture de Raison et Sentiments. Le temps de repousser les avances d'un révérend, la voici qui part en famille à Bath, fond de décor de la future Abbaye de Northanger (1818).
Ses parents espèrent-ils encore la marier ? Aucune chance ! Sa tante, malgré sa richesse, vient d'être prise en flagrant délit de vol à l'étalage d'un bout de tissu. Elle risque la peine de mort... Elle n'écopera que de 7 mois de prison, mais la famille est durement ébranlée. Pour Jane, la punition sera un déménagement à Bath et la perte de son cher presbytère de Steventon. Comment continuer à écrire sans le décor des jours heureux ?
Le 20 novembre 1800, Jane Austen a 25 ans. Elle continue régulièrement à nourrir une correspondance soutenue avec ses proches, correspondance qui aurait compté plus de 3000 lettres, dont la majorité furent brûlées par sa sœur Cassandra. Elle a cependant conservé celle-ci où Jane lui raconte une de ses journées, pareille à une autre, entre bal, souper et petits verres de vin...
« […] Je crois que j’ai bu trop de vin hier soir à Hurstbourne, car je ne saurais m’expliquer, sinon, pourquoi j’ai la main qui tremble ainsi aujourd’hui. Tu auras donc la bonté d’excuser l’éventuel manque de lisibilité de mon écriture, et de l’imputer à cette faute vénielle.
Charles [son frère] n’est pas venu mardi, le méchant garçon ! Mais Charles est venu hier matin, le bon petit ! Il a fait son entrée dans la cour, vers deux heures de l’après-midi, sur un mauvais cheval de louage de Gosport. Il s’est senti assez robuste pour fournir cet effort, ce qui est bon signe et, ce qui en est un meilleur encore, n’en a éprouvé aucune fatigue. […]
En me réclamant une lettre pour dimanche, tu t’exposes à un récit du bal un peu trop détaillé […]. Il n’y eut que douze danses ; j’en ai dansé neuf, et si je n’ai pas pris part aux autres, ce ne fut que faute de cavalier. Nous avons commencé à 10 heures, soupé à une heure, et regagné Deane un peu avant cinq heures du matin. On ne comptait guère plus d’une cinquantaine de personne dans la salle ; très peu de familles de nos cantons, et guère du reste du comté. […] Bien rares étaient les beautés parmi les dames, et aucune d’entre elles n’avait vraiment beaucoup d’éclat. [...]
Mary a déclaré que j’étais charmante hier soir ; je portais la robe et le fichu de ma tante, et mes cheveux étaient à peu près en ordre c’est, du moins, ce à quoi se résumaient toutes mes ambitions. Voilà pour le bal, et sur ce, je m’en vais m’habiller pour souper. […]
Ta sœur affectionnée,
J. A. »
By a lady
Passent dix années de silence, ou presque. Les gens l’ennuient, elle ne parvient qu’à poursuivre sa correspondance avec Cassandra et à corriger L'Abbaye de Northanger. Même le projet de ses Watson est abandonné. À quoi rime d'évoquer avec légèreté le sort de filles à marier quand elle-même se retrouve orpheline de père et sans ressources ? L’aide viendra d’Edward, ce frère qui a eu la chance de devenir l’héritier d’une riche famille et qui lui propose d’emménager à Chawton, dans le Hampshire.
Elle a désormais de quoi vivre, sans avoir de quoi se disperser dans les plaisirs. Elle peut écrire, écrire et encore écrire jusqu'à boucler ce Raison et Sentiments qui, grâce aux relations de son frère Henry, est publié à compte d’auteur en 1811.
Chut ! Personne ne doit savoir que Jane en est l’auteur, c’est trop scandaleux de la part d’une femme de bonne famille de recevoir contribution en échange de son travail. Un mystérieux « By a lady » suffira comme signature.
Ce sont justement les ladies qui vont contribuer au succès du livre. Le beau monde se l'arrache, la jeune princesse de Galles ne jure que par le personnage de Marianne. On en veut d'autres !
La machine est en marche : en 1813, on se rue sur Orgueil et Préjugés, l'année suivante sur Mansfield Park (1814) puis Emma (1815). Jane observe tout cela de chez elle, refusant de jouer le jeu de la promotion et des rencontres prestigieuses. Elle préfère poursuivre tranquillement son œuvre « avec la tête pleine de gigots de mouton et de doses de rhubarbe » qu'elle doit gérer pour ses neveux, comme lui impose son rôle de tata modèle.
Elle parvient ainsi à terminer Persuasion (1818) alors même que des maux de dos commencent à la faire souffrir. Ce n'est rien ! dit-elle... Plutôt que de s'inquiéter de sa perte de poids et de la dépigmentation de sa peau, elle préfère profiter du plaisir d'écrire en se lançant dans Sanditon (1925). Ce roman restera inachevé : Jane meurt le 18 juillet 1817 à 41 ans, d'une maladie aujourd'hui toujours mal définie, un cancer ou un dysfonctionnement des glandes surrénales.
Une « bête sauvage » tirée hors de son antre
Le moins que l'on puisse dire, c'est que Jane Austen a tout fait pour passer inaperçue. Son neveu et premier biographe ne raconte-t-il pas qu'elle écrivait sur de petites feuilles dans le salon mais dissimulait son travail dès qu'elle entendait la porte grincer sur ses gonds ? Travailler, pour une femme de son milieu, quelle horreur ! Cette discrète dont « la vie fut remarquablement dénuée d'événements notables », toujours selon James Austen-Leigh, ne doit l'édition de ses œuvres qu'à son père puis son frère Henry, qui envoient les manuscrits aux éditeurs. Il est vrai que, sans argent propre puisque femme, comment publier à compte d'auteur dans cet univers d'hommes ? Jane s'en contente et reste loin du monde de l'édition pour une raison simple : « Si je suis une bête sauvage, je n'y peux rien ! »
Elle serait étonnée de voir aujourd'hui combien son œuvre est connue, dévorée et adulée dans le monde entier. La faute à Henry qui finit par divulguer son identité, puis à son neveu qui publie après sa mort une biographie passablement idéalisée. Voilà la vertueuse « tante Jane » qui devient le symbole tout victorien d'un « ange du foyer », aimé pour « ses aimables manières ». Heureusement, dans un essai de 1925, Virginia Woolf contribua à briser cette image trop lisse en sortant sa consœur de son petit milieu pour en souligner l'universalité : « Tout ce qu'elle écrit est parfaitement ciselé et précisément situé non pas dans la paroisse, mais dans tout l'univers ».
Six romans ! Il n'en fallut pas plus pour faire de la discrète Jane Austen un des poids lourds de la littérature mondiale. Ses romans de mœurs sont autant de parcours d'apprentissage dans lesquels les héroïnes doivent mettre un terme à leur formation de femmes parfaites en se casant. Dans les deux plus connus, Raison et Sentiments (1811) et Orgueil et Préjugés (1813), mais également dans Emma (1815) et Persuasion (1813), on cherche donc le conjoint idéal, on s'interroge sur les intentions des un(e)s et des autres, on se désespère... avant finalement de trouver chaussure à son pied. Avec son héroïne un peu plus fade, Mansfield Park (1814) fait la part belle à la morale tandis que l'étonnant Northanger Abbey (1817) lorgne du côté du roman gothique pour mieux s'en moquer.
Statut : célibataire. Domaine d'expertise : le mariage !
Comment devenir la spécialiste incontestée de la condition féminine dans la petite gentry de la Régence anglaise ? C'est simple : en observant. Ce que décrit Jane Austen, elle l'a peu ou prou vécu. C'est son milieu qui lui sert de toile de fond, son entourage qui lui fournit ses personnages, et son expérience de jeune fille à marier qui lui procure ses intrigues. Dans Raison et Sentiments puis Orgueil et Préjugés, les héroïnes, d'une grande solidarité mais sans soutien masculin, tombent dans une précarité qui les oblige à rêver, comme Jane elle-même, au mariage : « C'était la seule ressource honorable laissée aux jeunes femmes de bonne éducation et de maigre fortune ». La passion étant du domaine du rêve, mieux vaut se contenter d'une « maison confortable ». Il ne leur reste donc plus qu'à se mettre en quête de la perle rare dans un milieu étriqué où la concurrence est rude. La chasse à l'homme est lancée !
Pour l'autre sexe, les choses sont tout aussi claires : « Chacun se trouvera d'accord pour reconnaître qu'un célibataire en possession d'une belle fortune doit éprouver le besoin de prendre une femme ». Dans ces quelques mots qui ouvrent Orgueil et préjugés, tout est dit : pour les hommes comme pour les femmes, la question de l'argent est au cœur des projets et donc des intrigues, et l'on connaîtra dans le détail les revenus apportés par chacun des prétendants. C'est en cela que l'œuvre de Jane Austen, plus que sentimentaliste, est moraliste. Regardez, semble-t-elle nous dire, où nous mène cette société qui étouffe sous le conformisme ! Elle ne fait cependant que constater les dégâts, se refusant à faire la leçon. D'ailleurs, ses personnages, après atermoiements et volte-face, auront droit à leur happy end. Pour Jane elle-même, en tous les cas, c'est clair : « Tout est préférable, tout peut être enduré plutôt qu'un mariage sans affection ». Rester célibataire ? Voilà un conseil bien audacieux pour l'époque !
Personnage secondaire d'Orgueil et préjugés, la peu séduisante Charlotte n'en a pas moins des idées bien définies sur le mariage. Déjà âgée de 27 ans, elle devra se résigner à épouser un pasteur bien ennuyeux.
« Le bonheur dans le mariage est uniquement une question de chance. Quand bien même les personnes concernées connaîtraient parfaitement leurs caractères réciproques, quand ces caractères avant la cérémonie se ressemblaient point pour point, ce n'est pas cela qui favoriserait le moins du monde leur félicité future. L'un et l'autre ensuite se différencieront toujours suffisamment pour que leur échoie leur lot de déconvenues. Il vaut mieux rester dans l'ignorance la plus grande possible des défauts de la personne qui doit partager votre vie ».L'équilibriste
<img alt="Edmund Blair Leighton, Une Faveur, 1898, coll. part." data-cke-saved-src="/_image/austen-leighton-faveur.png" src="/_image/austen-leighton-faveur.png" style="float: left; width: 50%;" class"="gauche">Instruire et plaire : aucun doute, Jane Austen avait entendu parler de ce principe du vieil Horace. Dès son premier roman, elle explique souhaiter offrir au lecteur « un ouvrage où se manifeste le plus grand talent de l'esprit, où sont transmis au monde dans un langage choisi la connaissance la plus complète de la nature humaine, la peinture la plus juste de ses variétés, les traits les plus vifs d'esprit et d'humour ». Pari tenu ! À la façon d'un Balzac, elle observe à la loupe le monde qui l'entoure, sans pour autant tomber dans le piège de la description réaliste. Pas question, comme les sœurs Brontë, de décrire longuement la lande que l'on devine sous la brume, même si la campagne est chez elle bien plus qu'un fond de décor. Comment échapper aux charmes de ces paysages qui commencent à peine à subir les effets de la révolution industrielle ? Rien de tel pour se lancer dans une grande et tranquille promenade introspective !
Tranquille ? C'est bien cela le problème : « Cela manque d'action et de romanesque ! » râlait déjà son éditeur. Il n'avait pas compris que ce quotidien banal fourmille d'actions en tous genres. Quelle aventure que de vivre dans ce monde en miniature ! L'arrivée inopinée d'un visiteur, le choix d'une robe, l'attente d'une lettre, tout devient fascinant en diable. Le tout est de savoir en parler, comme l'explique l'héroïne d'Orgueil et Préjugés : « le sujet le plus banal, le plus plat, le plus rebattu, p[eut] être rendu intéressant par le talent de celui qui le traitait ». Et Jane Austen en avait du talent, elle qui a été sacrée comme « une des plus fines plumes jamais maniées dans la fiction anglaise » par sa consœur Virginia Woolf.
Passage obligé des romans d'amour, la scène de la rencontre est pour un auteur un exercice particulièrement délicat. Épreuve réussie pour Jane Austen qui nous fait bien comprendre que les héros d'Orgueil et Préjugés, Elizabeth et Mr Darcy, vont avoir besoin d'un peu de temps pour s'apprivoiser...
« Par suite du nombre restreint des cavaliers, Elizabeth Bennet avait dû rester sur sa chaise l’espace de deux danses, et, pendant un moment, Mr Darcy s’était tenu debout assez près d’elle pour qu’elle pût entendre les paroles qu’il échangeait avec Mr Bingley venu pour le presser de se joindre aux danseurs.
- Allons, Darcy, venez danser. Je suis agacé de vous voir vous promener seul. C’est tout à fait ridicule. Faites comme tout le monde et dansez. [...]
- Votre danseuse est la seule jolie personne de la réunion, dit Mr Darcy en désignant du regard l’aînée des demoiselles Bennet.
- Oh ! c’est la plus charmante créature que j’aie jamais rencontrée ; mais il y a une de ses sœurs assise derrière vous qui est aussi fort agréable. Laissez-moi demander à ma danseuse de vous présenter.
- De qui voulez-vous parler ?
Mr Darcy se retourna et considéra un instant Elizabeth. Rencontrant son regard, il détourna le sien et déclara froidement.
- Elle est passable, mais pas assez jolie pour me décider à l’inviter. Du reste je ne me sens pas en humeur, ce soir, de m’occuper des demoiselles qui font tapisserie. Retournez vite à votre souriante partenaire, vous perdez votre temps avec moi.
Mr Bingley suivit ce conseil et Mr Darcy s’éloigna, laissant Elizabeth animée à son égard de sentiments très peu cordiaux ».
Ça jacasse, ça cancane...
C'est surtout où on ne l'attend pas que Jane se montre la plus adroite : dans l'humour. Prévenons d'emblée ceux qui, ouvrant un de ses livres, pensent lire une gentille bluette : la plume est affûtée ! Quand la lucidité d'un auteur se penche sur les petits et grands ridicules d'une société, cela donne une galerie de portraits du plus bel effet comique. On ne compte plus ses petites remarques assassines qui sont autant de coups portés à fleurets mouchetés contre un milieu sclérosé où l'argent est roi. Ainsi, lorsque Mr Dashwood et sa femme s'interrogent sur l'intérêt des rentes viagères, une phrase met tout le monde d'accord : « Remarquez que les gens ne meurent jamais quand il faut leur payer une annuité » (Raison et Sentiments).
Si Jane peut se gausser avec une gentille cruauté de la naïveté ou de l'orgueil de ses personnages, c'est surtout grâce à sa maîtrise du style indirect libre qui permet de reproduire en douce les pensées les plus malveillantes. Aucune pitié par exemple pour le pauvre Mr Johnson, dans Lady Susan (1794), qui est dit « trop sénile pour être aimable et trop jeune pour mourir ». Quant à Mrs Ferrars de Raison et Sentiments, quelques mots suffiront pour la rhabiller : elle « n’était pas une femme bavarde ; car, contrairement à l’habitude générale, elle proportionnait le nombre de ses mots à celui de ses idées » (Raison et Sentiments). Miss Austen, voilà bien une ironie peu digne d'une jeune fille de bonne famille... Tant mieux ! Après tout, « Pourquoi sommes-nous au monde, sinon pour amuser nos voisins et rire d'eux à notre tour ? » (Orgueil et Préjugés).
Les Janéites au pouvoir !
Rudyard Kipling ? Voici un auteur qu'on n'attendait pas pour nous parler des fans de Jane Austen ! C'est pourtant bien lui qui, dès 1894, publie une nouvelle baptisée « Les Janéites » dans laquelle des soldats se remontent le moral en évoquant les intrigues imaginées par leur romancière préférée.
Beau symbole de la véritable idolâtrie qui va se développer au siècle suivant, aussi bien dans les cercles maçonniques britanniques pour lesquels elle représente la figure idéale du conservatisme, qu'auprès des suffragettes qui l'érigent en icône du féminisme. Pour les deux groupes, le message de Jane tiendrait en une phrase : « Tout ce que je demande, c'est une maison confortable » : éloge du patriarcat pour les uns, critique ironique pour les autres ! Avec les ans et l'évolution de la société, c'est l'étiquette féministe qui a gagné et qui désormais lui colle à la peau, oubliant que si ses héroïnes sont douées d'une belle finesse de réflexion, elles n'en restent pas moins soumises au patriarcat de l'époque. Quant à Jane elle-même, personne ne pourra dire à sa place si son célibat fut le fruit des circonstances ou de sa volonté de rester libre.
Pour la génération Z, qu'importe ! Les fans se sont emparés de cette jeune femme dans laquelle ils (surtout elles !) se reconnaissent. C'est toute une jeunesse qui cherche sous la plume de Jane Austen à mieux comprendre les rapports hommes/femmes. Et pour les plus romantiques, comment échapper aux charmes de ces histoires d'amour contrariées sur fond de campagne anglaise du XIXe siècle ? Abondamment nourries de séries télévisées, de films et de réseaux sociaux, ces groupies font aujourd'hui les beaux jours de l'Austen business qui s'est développé autour de leur idole pop, mélange de sainte littéraire et d'objet de consommation à la mode. Poupées, mugs et canards en plastique « Mr Darcy », rien ne manque à la panoplie des amoureux transis de la belle devenue malgré elle le symbole d'une Angleterre du XIXe siècle idéalisée, figée sous ses chapeaux à rubans et ses ombrelles en dentelles. Finalement, entre études universitaires fort sérieuses et reconstitutions bon enfant, chacun peut trouver sa place pour simplement profiter de la richesse d'une œuvre décidément indémodable.
Un scénario tiré de Jane Austen, et c'est le succès garanti ! Entre les versions fidèles aux romans (celle de la BBC d'Orgueil et Préjugés, 1995) et les adaptations (Le Journal de Bridget Jones, 2001), on retiendra le Raisons et Sentiments d'Ang Lee (1995) qui valut à Emma Thompson l'Oscar de la meilleure actrice dans le rôle d'Elinor :
Sources
• « Jane Austen, la voix des femmes », Lire magazine (« Les Classiques »), septembre 2025.
• Claire Tomalin, Jane Austen, Passions discrètes, éd. Autrement, 2008.










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c.eldir (15-02-2026 19:41:02)
Merci mille fois de cet article qui remets les pendules à l'heure. Un article qui ne se trompe pas sur l'auteur, et la dégage des écrits fleurissant de nos jours, à grands renforts de publicité ... Lire la suite