En 1870, Rome devint la capitale du royaume d’Italie. L’entrée des Piémontais dans la ville le 20 septembre 1870 marqua l’achèvement de l’Unité italienne, au détriment du pouvoir temporel détenu jusqu’alors par la papauté. Le pape Pie IX dut abandonner le palais du Quirinal (palais pontifical depuis la fin du XVIe siècle) et se réfugier au Vatican. Le roi Victor Emmanuel II s’installa alors au Quirinal qui devint le nouveau palais royal (aujourd’hui palais présidentiel).
Rome capitale du royaume d’Italie
Pour la ville qui comptait seulement 220 000 habitants en 1870 s’ouvrit alors une longue période de vingt années de travaux d’aménagements urbains.
Deux grands plans d’urbanisme furent lancés en 1871 et en 1883 afin de la transformer en la capitale d’un État moderne. Les édifices insalubres du centre de la ville furent rasés. Ils cédèrent la place à de nouveaux immeubles d’habitation, mais aussi aux nouveaux ministères et bâtiments administratifs, aux sièges des banques et des grands journaux…
Pour accueillir les fonctionnaires et leurs familles, de nouveaux logements furent construits dans les quartiers de la Piazza Vittorio Emmanuele, de la Piazza dell’Indipendenza, des Prati, de Castro Pretorio.
Les grandes avenues nouvellement tracées furent dotées de noms célébrant l’Unité italienne : la via Nazionale, le corso Vittorio Emmanuele II, la via XX settembre (en référence à l’entrée des troupes piémontaises dans Rome le 20 septembre 1870).
La célébration de la monarchie dans l’espace urbain se manifesta également par la construction du gigantesque monument à Victor Emmanuel II.
Élevé en l’honneur du roi Victor Emmanuel II, ce monument colossal fut édifié entre 1885 et 1911 sur le flanc du Capitole au prix de la destruction de vestiges antiques et médiévaux. Affublé d’innombrables surnoms (comme « la machine à écrire »), il fut l’objet d’intenses débats artistiques, urbanistiques et politiques. On critiqua sa blancheur contrastant fortement avec les tons ocres de l’architecture romaine, mais aussi son style d’inspiration néo-classique reprenant les modèles antiques du grand autel de Pergame et du temple de Préneste. Mussolini demanda sa destruction avant de se raviser : le Vittoriano servit donc de décor monumental aux rassemblements populaires devant le palazzo Venezia où il prononçait ses discours.
Les innombrables sculptures célèbrent l’unité italienne réalisée par Victor Emmanuel II, magnifié par une imposante statue équestre (pesant 50 tonnes de bronze) conçue par Enrico Chiaradia. Les meilleurs artistes furent engagés pour ce chantier gigantesque.
Après la mort de Giuseppe Sacconi qui avait élaboré le projet du monument en 1905, Gaetano Koch, Manfredo Manfredi et Pio Piacentini reprirent son œuvre. Les groupes allégoriques représentent les mers tyrrhénienne et adriatique, les différentes régions d’Italie, mais aussi les cortèges triomphaux du Travail et de l’Amour de la Patrie, surmontés par de gigantesques quadriges en bronze conduits par des Victoires.
La question du style architectural de la nouvelle capitale
Les virulents débats esthétiques autour du Vittoriano d’inspiration néoclassique prouvent l’importance accordée à l’élaboration d’un « style national » dans l’architecture romaine.
Le néoclassicisme, d’abord encouragé à la fin du XIXe siècle, fut progressivement abandonné au profit d’un style néo-Renaissance qui s’accordait mieux avec l’urbanisme traditionnel du centre de la ville. Il fut adopté pour les édifices aussi bien publics que privés.
La reprise d’éléments architecturaux employés dans les grands palais des XVe et XVIe siècles (colonnes, chapiteaux, arcades,…) s’accompagna de l’emploi des techniques et des matériaux les plus modernes.
La façade néo-Renaissance du grand magasin Bocconi, construit dans les années 1880 sur le modèle des grands magasins européens, contraste avec l’aménagement intérieur reposant sur des colonnes de fonte qui permettent de dégager un vaste espace central.
D’autres architectes tentèrent d’adapter le style Liberty (variante italienne du style Art nouveau, également appelé style « floreale » en raison de la profusion de motifs décoratifs inspirés par la flore) comme Giulio de Angelis qui bâtit la galerie marchande Sciarra inaugurée en 1883.
Ernesto Basile remporta en 1887 le concours lancé pour l’agrandissement du palais de Montecitorio, choisi pour accueillir la Chambre des députés. La modernité de son projet tranche avec l’ancienne façade baroque du palais réalisée par Bernin.
La préparation de l’Exposition universelle de 1911
Au début du XXe siècle, la politique d’urbanisme ne faiblit pas. De grands travaux d’endiguement furent menés pour résoudre le problème récurrent causé par les crues du Tibre. Un tunnel (baptisé tunnel Umberto Ier du nom du souverain) fut construit en 1902 pour relier le Quirinal au nouveau quartier d’affaires.
Pour faire face à l’accroissement de la population, les nombreux espaces encore non bâtis du centre de la ville (modestes jardins, grands parcs, ou même espaces en friche) firent l’objet d’une spéculation immobilière. Une grande partie des immenses jardins qui entouraient les plus belles propriétés de la noblesse romaine fut vendue et lotie en immeubles résidentiels. D’autres jardins furent transformés en parcs publics.
L’organisation de l’Exposition internationale de 1911 entraîna un regain de la politique d’urbanisme au nord de la ville, sur les deux rives du Tibre. Parmi les pavillons d’exposition encore en place figure le palais des Beaux-Arts, devenu la galerie nationale d’art moderne. Le quartier de la piazza Mazzini fut construit à cette occasion.
Dans les années 1910, Rome se développa principalement vers l’est et le sud. De nouveaux quartiers furent aménagés en périphérie de la ville pour abriter les artisans et ouvriers récemment arrivés dans la capitale pour travailler sur les grands chantiers. Le recensement de 1921 dénombrait 691 000 habitants (contre 220 000 cinquante ans plus tôt).
Une répartition sociale commença à se mettre en place dans une ville où depuis toujours, les plus somptueux palais et les habitations les plus modestes se côtoyaient. Au sud, le Testaccio (« colline des tessons », colline artificielle formée dans l’Antiquité à partir des débris d’amphores) fut loti et devint le symbole de ces nouveaux quartiers populaires.
L’extension de la ville continua de plus belle dans les années 1920. Des cités-jardins furent loties en périphérie : au nord près du Monte Sacro, au sud à Garbatella.
Rome sous le fascisme
Après la « Marche sur Rome » en 1922, l’arrivée au pouvoir de Mussolini entraîna une nouvelle politique d’urbanisme, animée par la double volonté de mettre en scène les vestiges architecturaux de l’Antiquité et de moderniser la capitale.
De nombreuses campagnes archéologiques permirent le dégagement de monuments antiques, comme les fondations de quatre temples romains remontant au IIIe siècle avant notre ère au Largo Argentina. Les édifices qui rappelaient le passé glorieux de la Rome antique furent dégagés, restaurés et remis en valeur, comme le mausolée d’Auguste et le théâtre de Marcellus.
L’Ara Pacis Augustae (autel de la Paix élevé entre 13 et 9 avant notre ère pour célébrer les campagnes d’Auguste) fut reconstitué : les fragments épars des bas-reliefs magnifiant l’empereur et la famille impériale furent remontés. Un musée fut spécialement conçu pour abriter ce chef-d’œuvre du style augustéen, considéré comme l’apogée de l’art romain antique.
La construction du bâtiment confiée à l’architecte Ballio Morpurgo s’inscrivait dans les grands projets prévus pour célébrer en grandes pompes le bimillénaire de la naissance d’Auguste en 1937-1938. Dans l’immédiate après-guerre, il céda la place à une structure conçue par l’architecte américain Richard Meier qui se flatte d’être la première œuvre architecturale réalisée dans le centre historique de Rome après la chute du fascisme.
Les nouvelles grandes artères
Mais les vestiges archéologiques furent parfois sacrifiés aux nouveaux projets d’urbanisme qui se flattaient de les mettre en valeur. Ainsi, le percement de la via del Impero (avenue de l’Empire) (aujourd’hui via dei Fori imperiali (avenue des forums impériaux)) se fit au détriment de la préservation des monuments antiques des forums et des bâtiments médiévaux.
Cette grande artère fut ouverte en 1932 afin de ménager une perspective sur le plus spectaculaire des monuments antiques, le Colisée, depuis la Piazza Venezia, devenue un lieu majeur du fascisme depuis l’installation de Mussolini dans le palazzo Venezia. Depuis un balcon, le Duce prononçait ses discours face à la foule massée sur l’immense place pouvant accueillir des dizaines de milliers de personnes.
La via del Impero devint une nouvelle voie triomphale servant aux défilés fascistes reliant symboliquement le Colisée et le palazzo Venezia. La politique d’urbanisme établissait entre les deux édifices un lien direct à forte portée symbolique.
Parmi les grands percements urbains, le plus célèbre fut celui de la via della Conciliazione (avenue de la Réconciliation). Mais la création de cette artère majeure fut extrêmement critiquée car elle se fit au prix de la destruction du quartier médiéval du Borgo, et notamment des églises San Giacomo, San Michele Arcangelo et Santa Maria delle Grazie. Certaines anciennes demeures furent reconstruites à d’autres emplacements, comme le palais Alicorni et la maison de Giacomo di Bartolomeo da Brescia (chirurgien du pape Léon X).
Son long tracé rectiligne qui magnifie l’arrivée sur la place Saint-Pierre bouleversa l’urbanisme du quartier. Il révolutionna l’approche de la place Saint-Pierre, qui s’était fait durant des siècles par les petites rues médiévales, étroites et tortueuses, ménageant un effet de surprise devant le gigantisme de la place.
Pourtant, au cours des siècles, plusieurs papes avaient déjà songé à dégager la perspective devant la place en ouvrant une immense avenue. Au XVe siècle, le pape Nicolas V avait même fait appel au grand architecte Leon Battista Alberti pour élaborer des projets d’urbanisme afin de magnifier l’arrivée des pèlerins et des processions à Saint-Pierre. L’idée avait été reprise au XVIe siècle par le pape Sixte Quint, mais n’avait jamais encore été réalisée.
L’ouverture de la via della Conciliazione fut mise en scène le 28 octobre 1936 par Mussolini en personne. Elle symbolisa la réconciliation entre l’État italien et l’Église, scellée par les accords du Latran en 1929.
Le Vatican, le plus petit état du monde
En 1870, le pape Pie IX, dépossédé de sa capitale et de ses états réunis au nouveau royaume d’Italie, s’était réfugié au Vatican où il se considérait comme prisonnier.
Le 13 mai 1871, le Parlement italien avait tenté de résoudre la question des rapports entre l’Église et le nouvel État italien en votant la loi des Garanties qui assurait au pape la cité du Vatican et le versement d’une rente annuelle. Pie IX refusa tout compromis.
Près de soixante années après l’achèvement de l’unité italienne, la « question romaine » fut enfin résolue par les accords du Latran signés le 11 février 1929.
Ces accords reconnaissent la souveraineté du pape à l’intérieur de l’État pontifical qui comprend la cité du Vatican, mais aussi d’autres monuments situés hors du Vatican (qui possèdent un statut particulier sur le territoire italien car ils jouissent de l’extra-territorialité) : les basiliques majeures Saint-Jean-de-Latran, Saint-Paul-hors-les-Murs, Sainte-Marie-Majeure, les catacombes, les édifices de la Curie romaine, plusieurs collèges et séminaires, ainsi que la villa de Castel Gondolfo.
L’État du Vatican possède ses propres institutions, son administration, sa diplomatie, sa police, sa justice, sa poste, ses journaux (L’Osservatore romano), son drapeau, son hymne (la Marche pontificale de Gounod)… La Cité, fortifiée vers le milieu du IXe siècle, est encore aujourd’hui délimitée par les murailles médiévales qui furent consolidées jusqu’au XVe siècle.
La Cité du Vatican n’est pas la seule à constituer un état et à bénéficier de l’extra-territorialité au cœur de la capitale italienne. Si l’Ordre souverain de Malte a depuis longtemps perdu le contrôle de l’île dont il porte le nom, il conserve les prérogatives d’un état. Son siège qui jouit de l’extra-territorialité est depuis 1834 le Palazzo Magistrale (dans la Via Condotti). C’est aussi la résidence du Grand Maître, reconnu internationalement comme un chef d’état. Dans ce palais sont décidées les actions administratives, religieuses, diplomatiques et humanitaires de l’Ordre. Il en abrite la bibliothèque et les archives, mais aussi un centre médical, selon la coutume de l’Ordre d’ouvrir un hôpital dans chacun de ses établissements. Sans oublier une poste et une monnaie dont les timbres et les pièces font le bonheur des philatélistes et des numismates.
L’architecture moderniste
Au nord de la capitale, en contrebas du Monte Mario, un grand complexe sportif fut aménagé entre 1932 et 1937 afin de mettre en scène les valeurs de jeunesse, de virilité et de force prônées par le régime fasciste.
Le Foro Mussolini (aujourd’hui rebaptisé Foro Italico), conçu par l’architecte Enrico del Debbio, s’inspira de l’architecture antique tout en la modernisant selon les concepts du rationalisme. Il comprend de nombreuses infrastructures sportives (courts de tennis, piscine,…) dont la plus imposante est le monumental Stadio dei Marmi (« stade des marbres »), entouré par soixante statues d’athlètes reprenant les codes de la sculpture romaine.
Des décors de mosaïques et surtout un énorme monolithe de marbre (version moderniste de l’obélisque antique) à la gloire de Mussolini prouvaient l’importance de ce lieu pour la mise en scène des grands rassemblements fascistes.
La propagande passa également par le cinéma, « l’arme la plus forte » selon Mussolini. Entre 1936 et 1937 fut construit au sud de Rome un gigantesque complexe de studios de cinéma : Cinecittà.
Surnommé « Hollywood sur Tibre », il s’étend sur plus de 600 000 m2 et comprend des décors grandioses qui furent utilisés aussi bien pour les films de propagande des années 1930 que pour les superproductions américaines dans les années 1950 et 1960. Parmi les réalisations les plus importantes figurent Cléopâtre de Mankiewicz, mais aussi les films de Fellini, tournés dans des décors reconstituant les rues de Rome.
Véritable symbole du modernisme, le quartier de l’EUR (Esposizione Universale di Roma) fut conçu dans la perspective de l’Exposition universelle de 1942. Il devait démontrer la puissance et la modernité du régime fasciste. Ce quartier se présentait comme le point de départ d’une agglomération moderne : la Troisième Rome.
Ce plan d’urbanisme colossal, élaboré dès la fin des années 1930 par l’architecte Marcello Piacentini, fut interrompu par la Seconde Guerre mondiale. Les bâtiments inachevés furent endommagés sous les occupations allemande puis alliée. Ils furent finalement complétés ou reconstruits dans les années 1950.
Le plus célèbre est le Palazzo della Civiltà del Lavoro (palais de la civilisation du travail), surnommé le « Colisée carré » pour sa superposition d’arcades. La sobriété du bâtiment annonce le développement de l’architecture rationaliste d’après-guerre.
Le rationalisme
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Année Sainte de 1950 marqua le renouveau de Rome, avec l’achèvement de la gare centrale Roma Termini, commencée dans les années 1930.
La transition des styles architecturaux se lit dans l’architecture même du bâtiment : les longues bandes rectilignes de travertin de la façade massive contraste avec la toiture ondulée achevée en 1950.
La préparation des Jeux Olympiques de 1960 entraîna une nouvelle période de modernisation. La construction d’infrastructures sportives, comme le stade olympique (pouvant accueillir 100 000 spectateurs) et le stade Flaminio, et d’un village olympique qui remplaça un quartier de baraquements, contribuèrent à donner à la ville une image de modernité et de dynamisme, symbolisée par l’ouverture de l’aéroport international Leonardo da Vinci à Fiuminico en 1961.
Pour répondre au développement toujours croissant de Rome, un nouveau quartier, le corso di Francia fut créé au nord. Surélevé par rapport au niveau des rues, il constitua une prouesse d’urbanisme. En 1970 fut mise en service la grande rocade annulaire (Grande Raccordo Anulare), équivalent du boulevard périphérique parisien. Sa longueur de 70 km montre l’accroissement considérable de la capitale au cours du XXe siècle.
Toutefois le passé antique se lit toujours dans l’urbanisme romain: le centre de la ville est encore divisé en rioni (héritiers des regiones antiques). Entre la muraille d’Aurélien et la grande rocade annulaire, la nouvelle division administrative prend le nom de quartieri (résidentiels au nord, plus modestes à l’est, au sud et à l’ouest).
La mémoire des monuments antiques (même disparus) se retrouve toujours dans le tracé des rues du centre de la capitale : la forme incurvée du théâtre de Pompée est lisible dans les façades de la via di Grotta Pinta. La Rome contemporaine offre ainsi un remarquable exemple de continuité urbaine à travers les siècles.













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