Vanités - La farandole des crânes - Herodote.net

Vanités

La farandole des crânes

Vous reprendrez bien un peu de crânes ? À l'heure de la Toussaint, les revoilà qui s'amusent à envahir notre quotidien, arborant dans boutiques et magazines de grands sourires édentés. Simple tocade inspirée par l'Halloween anglo-saxon ? Pas tout-à-fait...

Depuis l'Antiquité, ils sont là pour nous rappeler que la mort approche ! Très apprécié dans l'Art, ce thème des Vanités a donné lieu à des créations terrifiantes, étonnantes, voire même cocasses. Suivez dès à présent ces crânes dans une joyeuse petite rétrospective !

Isabelle Grégor

Vantitas nature morte, Cornelius Norbertus Gijsbrechts, XVIIe siècle, Allemagne, Château de Köthen. L'agrandissement montre un tableau Vanitas avec un crâne et un garçon maure tenant un portrait du peintre, d'abord attribué à David Bailly puis à Hendrick Andriessen, vers 1650, New York, musée d'art Herbert F. Johnson.

Vanitas, vanitatum...

La fameuse expression « Vanité, tout n'est que vanité » est tirée de ces paroles de l'Ecclésiaste, fils de David et roi de Jérusalem :
« Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage revient-il à l'homme de toute la peine qu'il se donne sous le soleil ? Une génération s'en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d'où il se lève de nouveau. Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est point remplie ; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent. Toutes choses sont en travail au delà de ce qu'on peut dire ; l'œil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre. Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. S'il est une chose dont on dise : Vois ceci, c'est nouveau ! cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés. On ne se souvient pas de ce qui est ancien ; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi d'Israël à Jérusalem. J'ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder par la sagesse tout ce qui se fait sous les cieux : c'est là une occupation pénible, à laquelle Dieu soumet les fils de l'homme. J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (Ecclésiaste, vers le IIIe s. av. J .-C.)

Philippe de Champaigne, Vanité, 1671, Le Mans, musée de Tessé. L'agrandissement montre un tableau de Pieter claesz, Nature morte, XVIIe siècle, Haarlem, Pays-Bas, musée Frans Hals.

Quel crâneur !

Imaginez la réaction des archéologues lorsqu'ils se retrouvèrent nez à nez, en 1874, avec un crâne aux yeux vides, mais curieusement pourvu d'une oreille. Se détachant en mosaïque sur le sol de la salle à manger d'une tannerie de Pompéi, cette représentation surmonte un papillon et une roue.

Memento Mori, Pompéi, mosaïque du Ier s., Naples, Musée archéologique.Pour les connaisseurs de la civilisation latine, le message est simple : le corps comme l'âme sont en permanence en équilibre au-dessus du destin, la vie n'est qu'incertitude, nous finirons tous sous la forme d'un squelette. Cette image, qui nous paraît aujourd'hui banale, a pourtant mis longtemps à s'imposer puisqu'on ne trouve pas de figures semblables du côté de Sumer, en Égypte ou en Grèce.

Ces vénérables Anciens s'insurgeaient en effet contre l'idée de décomposition du corps et préféraient imaginer leurs morts gambadant au milieu des fleurs de l'autre monde plutôt que nourrissant les vers de celui-ci. Ils privilégiaient donc momification et crémation.

Squelette portant des cruches, Pompéi, mosaïque du Ier s., Naples, Musée archéologique.Mais les Latins du Ier siècle ne l'entendaient plus de cette oreille : ils avaient écouté Épicure et retenu qu'il fallait avant tout trouver la paix intérieure en profitant des plaisirs de la vie. Attention ! Des plaisirs simples, pas des bacchanales tous les soirs !

C'est le principe du carpe diem que le poète Horace a popularisé dans son célèbre vers : « Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour [carpe diem] et ne crois pas au lendemain » (Odes, 23 av. J.-C.). Si l'on ajoute cet autre vers : « Maintenant il faut boire [Nunc est bibendum], maintenant il faut frapper la terre d'un pied léger », on comprend mieux pourquoi on trouve des mosaïques figurant des squelettes, une cruche de vin à la main...

Memento Mori. Nature morte avec instruments de musique, livres, partitions, squelette, crâne et armure, Carstian Luycks, vers 1623, Suisse, coll. privée. L'agrandissement montre  le Memento mori de Kitzbühel, 1694, à Rattenberg (Tyrol), Musée Augustine. Détail avec inscription: Tous les crânes sont signés, sauf un ; écrivez votre nom dessus, il est à vous.

Regarde derrière toi !

Théologien carthaginois du IIe siècle, Tertullien a participé malgré lui à la popularité du Memento mori en diffusant cette anecdote sur les triomphes des empereurs romains :
« [César] ne peut être empereur sans être un homme. Lors même qu'il s'avance environné de gloire sur le char triomphal, on a soin de l'avertir qu'il est mortel. Derrière lui est placé un héraut qui lui crie : « Regarde derrière toi, et souviens-toi que tu es homme ». Rien de si flatteur, de si propre à lui donner une haute idée de sa pompe éblouissante, que l'indispensable précaution de lui rappeler la fragilité de son être. Appelez-le dieu, il descend, parce qu'il a la conscience du mensonge: mais qu'il est mille fois plus grand quand on l'avertit de ne pas se croire un dieu ! » (Tertullien, Apologétique, IIe s.)

À en perdre la tête

Autres temps, autres mœurs : avec l'arrivée du christianisme, on ne rit plus. « Memento mori, souviens-toi que tu vas mourir ! » répète-t-on au pécheur trop prompt à oublier son destin pour mettre à profit un carpe diem pris au pied de lettre.

La mort et la pucelle image tirée de La danse macabre avec figures, plaintes et réponses de tous les rangs sociaux, vers 1492, Leipzig. L'agrandissement montre l'enluminure Le Cavalier de la Mort, Les Très Riches Heures du duc de Berry, XVe siècle, Chantilly, musée Condé.La Genèse, déjà, après avoir raconté la chute d'Adam, prévenait ses descendants : « Souviens-toi, Homme, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière ». Pour mieux marteler le message, on commence à multiplier les représentations de la Mort sous forme d'un squelette galopant à cheval au milieu des batailles ou récoltant les vies à grands coups de faux.

Lorsque l'allégorie de la terreur n'est pas efficace, on passe à un autre type d'argumentation moins spectaculaire, plus culpabilisant : le Dit des trois morts et des trois vifs met en effet en scène des jeunes gens croisant leurs futurs cadavres, rencontre certes surréaliste mais propre à créer un certain questionnement sur l'avenir.

Les trois morts et les trois vifs, Psautier de Robert de Lisle, milieu du XIVe, Londres, British Library. L'agrandissment présente une fresque Dict des trois morts et des trois vifs dans l'église de La Ferté-Loupière (Yonne).

Toujours pas convaincu ? Essayons l'humour ! La fin du Moyen Âge voit ainsi se multiplier dans ses foires, à une époque riche en guerres et périls, des saynètes montrant des représentants de toutes les catégories de la population en grande conversation avec la Mort.

Initiale D, enluminure tirée des Heures de Dionora d'Urbino, 1480, Londres, British Library. L'agrandissement montre les peintures murales de la chapelle de Jouhet (Vienne) : La légende des trois morts et des trois vifs.Rapidement, les murs d'églises se couvrent de sarabandes de cadavres vire-voltant joyeusement, entraînant dans leurs folles danses empereurs et chevaliers, moines et paysannes.

Pris dans le tourbillon des danses macabres qui peuplent les gravures populaires, le croyant se familiarise avec la représentation de squelettes et autres crânes qui le rappellent à ses priorités. Cette mise en garde se prolonge jusque sur les épitaphes, telle celle-ci : « En lisant dans ce miroir observe que tu dois mourir, que tu es cendre, ou plutôt boue ; que tu seras nourriture pour les vers » (XIIIe siècle, musée saint Pierre, Lyon).

Le public est prêt, les grands artistes de la Renaissance n'ont plus qu'à se mettre au travail !

« Et rose, elle a vécu... »

Les poètes de la Renaissance ont très souvent associé le thème du temps qui passe à celui de la fragilité de la rose, comme dans les célèbres vers de Malherbe destinés à aider un ami desespéré du décès de sa fille : « Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,/ L'espace d'un matin » (« Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille », 1599). Mais c'est surtout Ronsard qui s'est approprié ce thème pour écrire parmi les plus belles pages de la poésie. Qui ne connaît « Mignonne, allons voir si la rose... » ou encore « Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose... » ? Plus original, et surtout plus provocateur, Baudelaire reprend en 1857 le thème du carpe diem pour créer à son tour un poème d'amour, mais dans une version sensiblement moins romantique :

« Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir. […]

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements. [ …] »
(« La Charogne », Les Fleurs du Mal, 1857).

Vanitas avec une couronne de Hendrick Andriessen, 1650, Massachusetts,  Mount Holyoke College Art Museum de South Hadley. L'agrandissement montre une autre oeuvre Vanitas de Nicolaes van Verendael, 1680, France, musée des beaux-arts de Caen.

Invasion d'os

Comme ce fut le cas pendant tout le Moyen Âge, la Renaissance aime à se plonger dans la vénération des reliques et en particulier de ce crâne qui semble le plus apte à traverser les siècles.


Publié ou mis à jour le : 2019-11-29 16:14:11

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net