Histoire du français - Langue classique, langue universelle (2/3) - Herodote.net

Histoire du français

Langue classique, langue universelle (2/3)

Après être remontés aux sources de notre langue, nous nous proposons de découvrir sa transformation en langue littéraire et universelle.

Dans les troubles religieux et politiques qui suivent la Renaissance, le besoin d’ordre se fait sentir en France plus que partout ailleurs. C’est que le pays se distingue des autres par sa monarchie, solide et soucieuse d’affermir son prestige et son autorité à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. La langue sera l’expression de cette volonté politique…

Isabelle Grégor

Denis Diderot, écrivain (détail, 1767, Louis-Michel Van Loo, musée du Louvre)

Incompréhensible Molière !

Pierrot, un simple paysan, accepte mal que Don Juan cherche à séduire sa fiancée Charlotte...

Alexandre Évariste Fragonard, Don Juan, Zerlina et Donna Elvira, 1830, musée d'art Roger-Quillot, Clermont-Ferrand« PIERROT : Testiguenne ! parce qu'ous êtes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à note barbe ? Allez-v's-en caresser les vôtres.
DOM JUAN : Heu ?
PIERROT : Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh! Jernigué !  (Autre soufflet.) Ventrequé ! (Autre soufflet.) Palsanqué ! Morquenne ! ça n'est pas bian de battre les gens, et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'estre nayé.
CHARLOTTE : Piarrot, ne te fâche point.
PIERROT : Je me veux fâcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.
CHARLOTTE : Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veut m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.
PIERROT : Quement ? Jerni ! tu m'es promise.
CHARLOTTE : Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien aise que je devienne Madame ?
PIERROT : Jerniqué ! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.
CHARLOTTE : Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine : si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.
PIERROT : Ventrequenne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en poyrais deux fois autant. Est-ce donc comme ça que t'escoutes ce qu'il te dit ? Morquenne ! si j'avais su ça tantost, je me serais bian gardé de le tirer de gliau, et je gli aurais baillé un bon coup d'aviron sur la teste.
DOM JUAN, s'approchant de Pierrot pour le frapper : Qu'est-ce que vous dites ?
PIERROT, s'éloignant derrière Charlotte : Jerniquenne ! je ne crains parsonne.» 
(Molière, Don Juan ou Le Festin de pierre, II, 3, 1665)

« Enfin Malherbe vint... »

Lucas Emil Vorsterman, Portrait de François de Malherbe, XVIIe s., Chantilly, musée CondéParce que trop de créativité a fini par nuire à la compréhension, il est devenu urgent d’ordonner la langue et de l’arracher aux manants comme aux pédants italianisants !

Ce fut le rôle du poète François de Malherbe (1555-1628). Il a voué sa vie à épurer la langue française pour mieux la livrer aux poètes… et au pouvoir.

Ce « regretteur de mots », ce « tyran des syllabes » ose ainsi rejeter le « prince des poètes »Ronsard lui-même. 

Il reproche à son aîné de s'être trop laissé aller à l'invention et d'en avoir oublié d'où venait la véritable beauté de la langue : l'harmonie.

Aujourd'hui, François de Malherbe nous est surtout connu par sa Consolation à M. du Périer, un ami normand qui a perdu sa fille Rosette (1598)  :
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.

Mais pour son disciple Nicolas Boileau, il fait figure de révolutionnaire :
« Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
[...]
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
(Art poétique, Chant 1, 1674)

À leur image, les lettrés et les courtisans, autour du roi et dans les salons de la place des Vosges (Paris) ne vont donc plus jurer que par l'équilibre des formes et la pureté de la langue. De la clarté avant toute chose, et adieu l'excentricité ! C'est le triomphe du classicisme, dans les lettres comme dans les arts.

Louis le Nain (?), L'Académie dit aussi Réunion d'amateurs, 1640, Paris, musée du Louvre

Histoire du français, un livre numérique illustré

Histoire du français (ebook, éditions Herodote.net)Vous pouvez retrouver l'ensemble de notre récit dans un livre numérique de 52 pages (formats pdf et epub), richement illustré. Ainsi pourrez-vous l'imprimer, le lire plus à votre aise et le faire circuler.

Ce livre numérique peut être lu sur mobiles, tablettes, liseuses et ordinateurs (3,30 euros, gratuit pour les Amis d'Herodote.net).

Désireux d'imposer dans tout le royaume cette langue élitiste, avec les valeurs qu'elle véhicule, Richelieu fonde en 1635 l'Académie française. Son célèbre Dictionnaire de la langue française est mis en chantier peu après, avec le concours éclairé de Claude Favre de Vaugelas (1585-1650), auquel on doit la définition du bon usage. Mais 24 000 mots seulement (60 000 aujourd'hui) trouvent grâce à ses yeux pour sa première édition, près de 50 ans plus tard.

Cette rigueur et cette lenteur d'exécution ne plaisent pas à Antoine Furetière qui finit par s'impatienter et publier son propre Dictionnaire qui, lui, se veut « universel » (1694) : pas question d'ignorer les mots populaires ou issus des sciences ! La brouille qui s'ensuit montre l'importance que l'époque accorde aux mots, dont on tente enfin de définir le sens et l'orthographe.

Au XVIIIe siècle, le lexique continuera à s'enrichir sous l'impulsion des Encyclopédistes mais le « bon usage » ne restera toujours accessible qu'à une faible couche de la population...

Publié ou mis à jour le : 2019-11-09 22:47:35

 
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