18 octobre 2026. La campagne pour la présidentielle des 18 avril et 2 mai 2027 est mal partie. Dans un climat insurrectionnel alimenté par l'impuissance de l'État et le désespoir de la jeunesse, les électeurs et la classe politique, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par le bloc central, réduisent les enjeux nationaux à des questions comptables : il faut et il suffit de taxer les riches et les retraités, disent les uns ; il faut réduire les dépenses publiques et retarder l'âge de départ à la retraite, disent les autres…
La France est de fait en grande difficulté et cela se ressent dans notre vie de tous les jours, à la pompe, au supermarché, dans les villages désertifiés, devant les boutiques aux stores tirés comme dans les écoles et les hôpitaux en manque d’entretien. Les services publics sont à la ramasse et les établissements scolaires sont délabrés (mais richement dotés de tableaux électroniques, tablettes et ordinateurs !). On comprend le désarroi des lycéens devant un État en capilotade et une France en voie de sous-développement après plusieurs mandats présidentiels calamiteux et une avalanche de ministres qui rivalisent d’impuissance.
Avec une dette publique supérieure à 110% de son PIB (produit intérieur brut) et un déficit public de plus de 5%, le pays est aujourd’hui le canard boiteux de l’Europe et se voit menacé par une banqueroute doublée d'une insurrection ! C’est une situation sans précédent en temps de paix. Avant de proposer des remèdes, il s’agirait de s’interroger sur l’origine du mal qui frappe la France (et dans une moindre mesure les autres pays européens). Celui-là résulte d’un choix collectif des élites françaises et européennes, des gouvernants et des citoyens qui les ont élus.
La France de l’An 2000
Reportons-nous à 2001, soit il y a exactement un quart de siècle. La monnaie unique (l’euro) s’apprête à remplacer les monnaies nationales et l’Union européenne ouvre grand ses frontières aux marchandises, aux capitaux et aux hommes. Les hommes d’affaires accueillent chaleureusement dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce) la plus grande dictature du monde, la Chine communiste. Ils y voient la promesse de réaliser de fructueux profits en exploitant la main-d’œuvre chinoise sous-payée et en vendant sans droits de douane le fruit de son travail sur les riches marchés européens. « Produire à des coûts asiatiques, vendre à des prix européens », tel est leur nouveau mantra.
À l’orée de ce siècle, la France a encore belle allure. Sa dette publique est inférieure à 60% du PIB, autrement dit raisonnable de l’avis des experts ; le déficit du budget public est de 1,7% du PIB, un niveau également raisonnable ; quant à la balance commerciale (différence entre les exportations et les importations de biens manufacturés), elle est à l’équilibre.
Satisfaits d’eux-mêmes, les Français s’offrent une réduction du temps de travail réglementaire de 39 à 35 heures/semaine à salaires constants, ce qui revient à augmenter d’environ 10% tous les salaires. Pourquoi pas ? Le pays s’était déjà lancé un défi semblable avec les accords de Grenelle de juin 1968 et il en avait corrigé les effets par une sévère dévaluation l’année suivante. Mais cette fois-ci, il n’est plus question de dévaluer du fait de la monnaie unique.
Qu’à cela ne tienne, la France est en 2001 le 5e pays du monde par sa richesse avec des entreprises N°1 mondial dans leur secteur (Lafarge, Péchiney, Alcatel, Alstom, Technip, etc.). Sa diplomatie est respectée et même crainte. Elle dispose de la dissuasion nucléaire et d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle tient un rôle moteur au sein de la nouvelle Union européenne. Cerise sur le gâteau, les Bleus ont remporté la Coupe du Monde 98 à la surprise générale !
La France du président Chirac peut donc compter sur la bienveillance des créanciers étrangers pour régler ses fins de mois, à la différence de ses voisins méditerranéens plus mal lotis et contraints à des efforts rigoureux.
Mais la comptabilité a ses règles qui s’imposent à tous les pays, grands ou petits, comme à tous les ménages ! La première de ces règles, c’est qu’une dette ou un déficit ne sont jamais neutres, ils ont une contrepartie qui ne se laisse jamais oublier.
Une comptabilité simple comme bonjour
Si un ménage dépense dans l’année plus qu’il ne gagne, il doit souscrire un emprunt pour compenser la différence et équilibrer ses comptes. Cet emprunt apparaît dans les comptes des années suivantes sous la forme de remboursements (intérêts et capital). Ces remboursements sont une dépense supplémentaire et viennent réduire le revenu disponible.
C’est pareil pour un pays : si ses dépenses de l'année (importations de biens et services) sont supérieures à ses revenus (exportations de biens et services), la différence est nécessairement compensée par des entrées de capitaux.
Pour rappel, les achats et ventes à l’étranger revêtent quatre formes principales :
• Le commerce des biens (produits industriels et agricoles, matières premières et énergie).
• Les services (prestations touristiques, informatiques, de conseil ou de transport, redevances de propriété intellectuelle).
• Les revenus primaires (intérêts et dividendes d’actions).
• Le compte financier (emprunts, achats d’actions et acquisitions d’entreprises).
Les entrées de capitaux qui compensent un éventuel déficit achats-ventes sont eux-mêmes de plusieurs natures :
• Les emprunts de l’État auprès de banques étrangères.
• Les emprunts des firmes et des ménages auprès de banques étrangères.
• Les achats d’actifs et les placements financiers par des firmes étrangères.
Voilà pour la théorie. Retenons que si les achats et ventes à l’étranger s’équilibrent, la dette de l’État ne disparaît pas pour autant. Simplement, elle se limite à des emprunts auprès des nationaux (particuliers, entreprises, banques). C’est ce que l’on observe au Japon...
Le pays du Soleil Levant n’a aucun besoin d’emprunter à l’étranger grâce à ses exportations et aux revenus de ses filiales étrangères. Mais depuis plus de trente ans, il est confronté à un très sévère vieillissement de la population et à des coûts sociaux en croissance exponentielle. Plutôt que d’augmenter en conséquence les impôts, l’État japonais préfère emprunter auprès des citoyens aisés qui ont accumulé une épargne importante dont ils ne savent que faire. Cet impôt volontaire rémunéré lui vaut d’afficher une dette publique équivalent à 200% du PIB ! C'est un record mondial mais il n'affecte pas la solidité de l'économie japonaise car ses comptes avec l'étranger sont équilibrés et même excédentaires.
La France en 2026
La situation de la France n’a rien à voir avec celle du Japon. Comme on l’a vu plus haut, depuis la mise en place de l’euro, le pays, ses élites, ses gouvernants et ses électeurs ont cédé à la facilité et ne se sont plus souciés de ce qui fait la richesse d’un pays, à savoir la production de biens marchands. Ainsi les économistes Thomas Piketty et Gabriel Zucman s’en tiennent-ils à parler justice sociale et redistribution par l’impôt. Mais ils semblent oublier qu’avant de penser à redistribuer, il faut produire (note).
Il importerait donc de stimuler l’esprit d’entreprise, celui qui a fait le succès d’Eiffel, Citroën, Renault, Dassault, Riboud, Lagardère, Bouygues… et fait aujourd’hui le succès d’Arnaud et Pinault dans le luxe, dernier atout de l’économie française. Au lieu de cela, les Français, depuis un quart de siècle, se sont installés dans un confort trompeur en se désintéressant de l’industrie et même de l’agriculture, autrefois un atout majeur du pays…
Le résultat est sans appel comme en attestent les indicateurs statistiques de la Banque de France et de l’INSEE :
• Depuis très précisément l’An 2000, les échanges de marchandises (le solde commercial) sont en déficit permanent.
• Depuis cette même date, la dette publique - et notamment la part détenue par les étrangers, celle qui nous intéresse - connaît une progression quasi-irrésistible.
• Enfin, dès 2003, le déficit public (différence entre les dépenses de l'État et ses revenus) a atteint la limite de 3% fixée par Bruxelles et depuis lors augmente en proportion de la dette publique.
| Conjoncture | Année | Solde commercial (% PIB) | Dette publique (% PIB) | Variation de dette (% PIB) | Dette détenue par des étrangers (%) | Déficit public (% PIB) |
| monnaie unique | 1999 | 1,2 | 61,4 | −0,7 | 25,5 | 1,5 |
| | 2000 | −0,5 | 59,7 | −1,7 | 31,7 | 1,3 |
| crise des subprimes | 2007 | −2,1 | 65,5 | 1,5 | 61,1 | 3 |
| | 2008 | −2,9 | 69,8 | 1,3 | 63,5 | 3,5 |
| Ukraine et réfugiés | 2014 | −2,6 | 96,2 | 1,6 | 61,5 | 4,6 |
| | 2015 | −2,0 | 97 | 0,8 | 60 | 3,9 |
| covid et Ukraine | 2023 | −3,7 | 109,5 | −1,9 | 51,1 | 5,4 |
| | 2024 | −2,7 | 112,6 | 3,4 | 51,7 | 5,8 |
Il manque ici des données plus difficiles à collecter sur les mouvements financiers : dividendes et revenus tirés des entreprises et des services. Mais il y a tout lieu de penser que ces mouvements financiers sont tout autant déficitaires que les échanges de marchandises et très majoritairement orientés vers les États-Unis :
• Ce sont en premier lieu les revenus et les dividendes des entreprises américaines implantées de très longue date sur le continent européen, de Coca Cola à McDonald en passant par Motorola, Ford, etc.
• Ce sont en second lieu les revenus et les commissions tirées des services numériques, quasiment tous étasuniens. « Les entreprises européennes versent chaque année plus de 260 milliards d’euros aux fournisseurs américains de cloud et de logiciels. L’Europe est devenue le continent qui consomme ce que d’autres construisent, » rappelle Arthur Mensch (Mistral) dans une tribune (Le Monde, 16 octobre 2026).
La concomitance entre les dérapages du solde commercial et de l'endettement du pays n'est pas une coïncidence. En effet, comme on l’a vu plus haut, la contrepartie obligatoire des échanges déficitaires avec l'étranger, ce sont des entrées de capitaux qui prennent différentes formes :
• Emprunts de l’État pour équilibrer son budget et préserver l’ordre social.
• Emprunts des entreprises françaises à l’étranger.
• Investissements étrangers en France et achats d’actifs (châteaux viticoles, entreprises, etc.).
Pourtant, les économistes et la classe politique persistent à nier le lien entre déficits extérieurs et dette publique. Ce serait admettre que leur renoncement à protéger l'industrie et l'agriculture fut de leur part une faute magistrale. En attendant, aussi longtemps qu'ils n'auront pas réduit les déficits extérieurs persistants, ne soyons pas surpris que tous leurs efforts pour réduire la dette publique soient voués à l'échec.
L'heure de vérité
Jusqu'à ce jour, la France et les Français se sont accommodés de ces déséquilibres en prétextant le maintien du pouvoir d'achat et les économies budgétaires grâce à des importations à bas prix de Chine et d'ailleurs : habillement et jouets, électronique, médicaments, soja et poulets, éoliennes et cellules photovoltaïques, etc.
Cette politique à courte vue a mis à genoux l'industrie et l'agriculture nationales tout en ruinant le crédit de la France. Elle a conduit depuis 2019 à une diminution des salaires réels que ne compensent plus depuis 2024 les transferts sociaux et les revenus du patrimoine (source).
J’en appelle aux économistes de profession pour qu'ils sortent de leur ritournelle fiscale et se penchent plutôt sur cette question : l'explosion de la dette publique trouve-t-elle son origine dans le déficit du solde commercial ? Si c'est bien le cas, il deviendra clair pour chacun que le sauvetage de la France et de son modèle social passera par le redressement du secteur productif (industrie et agriculture), de quelque façon que ce soit. Le reste suivra.













Vos réactions à cet article
Christian (20-10-2026 07:53:31)
Selon les sondages effectués par cinq organismes différents entre le 12 et le 16 octobre, c’est-à-dire après la désignation de Glucksmann comme candidat et avant les émeutes du week-end, quatr... Lire la suite
Alban (19-10-2026 08:42:38)
Le 17 octobre est une bascule. Un État à la ramasse comme dit André Larané. Des citoyens amorphes et des bandes qui prennent les villes d'assaut. C'est sans doute l'acte de décès de la France ("... Lire la suite
Guy (19-10-2026 00:45:47)
Enfin un bilan économique historique qui objective bien les erreurs successives qui ont conduit à notre état catastrophique actuel. Merci Monsieur Laramé. Comme aurait dit monsieur de Lapalice l... Lire la suite
Anisette (18-10-2026 21:40:11)
Bonjour, Pour une évaluation complète de l'état de la France je vous recommande les vidéos youtube de Mr François Asselineau, haut fonctionnaire , candidat à la présidentielle par deux fois et... Lire la suite
Alban (18-10-2026 20:51:32)
Cher Cagnouté, vous exprimez très bien l'opinion officielle : "il n'y a pas de lien entre le déficit commercial et la dette publique!" Si ce lien était confirmé, cela voudrait dire que les gouver... Lire la suite
kari32 (18-10-2026 18:02:16)
Les EU peuvent s'endetter moins difficilement que nous car ils peuvent "fabriquer des dollars" ad libitum. Les peuples sages d'Europe, les "frugaux", refusent de laisser filer notre monnaie, leur monn... Lire la suite
Frichet (18-10-2026 16:27:24)
Bonjour, merci pour votre analyse. Ayant travaillé durant une grande partie de ma carrière dans l'industrie, je déplore sa quasi disparition dans notre pays qui le prive ainsi de précieuses recett... Lire la suite
Cagnouté (18-10-2026 16:05:55)
Non, pas directement. La dette publique vient du cumul des déficits budgétaires de l'État et des administrations (dépenses supérieures aux recettes). Le solde commercial mesure autre chose : les ... Lire la suite
andré (18-10-2026 15:50:31)
Mais que dire des USA dont l'endettement bat tous les records ?
Joël-Fabrice (18-10-2026 14:40:04)
Merci beaucoup pour votre excellent article qui apporte beaucoup de clarté et de simplicité au problème "actuel" de la dette publique de la France.
jver (18-10-2026 13:53:59)
Moi qui suis complotiste, j’analyse ainsi la situation. La racaille qui a mis Macron au pouvoir a fini par comprendre la nullité du bonhomme (et sa folie furieuse). Par quoi le remplacer. La chose... Lire la suite