7 juin 2026. Emmanuel Macron excelle dans l'art de la mise en scène. Chaque sommet « Choose France » (en français dans le texte) est présenté comme un triomphe de l'attractivité nationale. Les chiffres pleuvent : dizaines de milliards, puis centaines de milliards d'euros de promesses d'investissements de la part de géants américains, chinois, japonais et autres.
À l’issue du 9e sommet Choose France, qui a réuni le 1er juin 2026, au château de Versailles, le gratin de l’industrie mondiale, le citoyen a été invité à conclure que la France serait devenue l'eldorado de l'intelligence artificielle (IA). Regardons-y de plus près…
Le maître de cérémonie a pu se féliciter d’une édition 2026 exceptionnelle avec 93 milliards d’euros de promesses d’investissements. Ce sont 71 projets représentant selon l’Élysée un total de 15 600 emplois (source).
C’est six millions par emploi créé, soit un ratio très médiocre, pour ne pas dire calamiteux. Il correspond à plus de trois fois ce que gagne un salarié moyen dans toute sa vie. Imaginerait-on un artisan sommé d’investir plusieurs millions d’euros pour créer son entreprise de menuiserie, plomberie ou autre ?
Si des investisseurs étrangers placent pareilles sommes en France, ce n'est évidemment pas en prévision de la valeur ajoutée que pourraient leur apporter les travailleurs français. Les gains qu'ils escomptent sont ailleurs, hors de France et hors de portée des Français...
Cette anomalie qui semble n’avoir surpris aucun commentateur, journaliste ou économiste, vient de ce que seulement moins de deux milliards d’euros sur les 93 milliards promis se rapportent à de vrais projets industriels.
Le groupe taïwanais Foxconn va investir 120 millions d’euros à Angers, pour lancer des lignes de productions de serveurs et de centres de données dédiés à l’IA. Le constructeur de drones portugais Tekever annonce un investissement de 100 millions d’euros en France sur cinq ans. Le groupe suédois Scania projette d’investir 70 millions d’euros pour l’extension de son usine d’Angers qui produit des camions électriques. Le géant américain Mars a annoncé investir 100 millions d’euros dans ses usines existantes. Le groupe italien Ferrero parle quant à lui de 60 millions d’euros. Le spécialiste américain du traitement de l’eau Ecolab va investir 100 millions d’euros à Fos-sur-Mer et à Hambach (Moselle) près de Sarreguemines. Le laboratoire suisse Stallergenes Greer parle d’investir 125 millions d’euros sur son site majeur de production d’Antony, en région parisienne. Les laboratoires pharmaceutiques britannique GSK et suisse Sandoz ont aussi annoncé de nouveaux investissements de près de 150 millions chacun sur leurs sites français. Enfin, le groupe sidérurgique italien Marcegaglia va investir 600 millions d’euros supplémentaires pour son projet d’aciérie à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône).
Des infrastructures lourdes au service des géants californiens et asiatiques
Ce dont se gargarisent le président de la République et son entourage sont les promesses d’installation de centres de données géants dédiés à l’IA qui propulseront la France aux premiers rangs pour la puissance installée de ces data centers (source).
Sur les 93 milliards d’euros promis à Versailles au président Macron, près de la moitié viennent d'une seule entreprise, Softbank. Le géant japonais de l’internet projette d’investir 45 milliards d’ici 2031 dans des data centers gigantesques, dans les Hauts-de-France. À quoi s’ajoutent des projets plus modestes comme celui du fonds émirati MGX et de Bpifrance, qui se disposent à investir 7,5 milliards d’euros sur un site français encore à définir.
Quelques jours avant la 9e édition de Choose France, le 26 mai 2026, une loi de simplification de la vie économique a été opportunément promulguée pour accélérer l’implantation de ces data centers, qualifiés de « projets d’intérêt national majeur ».
C’est ainsi qu’un centre de données (data center) présenté comme le plus grand d’Europe devrait voir le jour dans les prochains mois sur 90 hectares, dans la plaine céréalière de la Brie, près du village de Fouju (Seine-et-Marne). Il consommera 1 300 mégawatts de puissance électrique, soit l’équivalent d’un réacteur nucléaire de la dernière génération. Ses douze bâtiments seront dotés de 600 groupes électrogènes et équipés de 600 groupes réfrigérants pour refroidir les ordinateurs et évacuer la chaleur provoquée par les serveurs.
Séduits par la promesse de confortables rentrées fiscales, les élus locaux sont en grande majorité favorables à ce projet... C’est confondre attractivité et puissance. Un pays ne s'enrichit pas parce qu'on y construit des centres de données, des entrepôts ou des usines d’assemblage. Il s'enrichit lorsqu'il maîtrise les technologies, les brevets, les centres de décision, les marques et les profits.
Dans notre imaginaire, un investissement de 10 ou 20 milliards d'euros évoque des créations de milliers d’emplois directs et indirects et des villes revitalisées par l'activité industrielle. C'était le cas des complexes sidérurgiques, des raffineries, des usines automobiles ou des chantiers navals.
Un centre de données n’a rien à voir avec cela. C’est un empilement de machines extrêmement coûteuses qui fonctionnent en automatique. Les trois quarts de l'investissement ne rémunèrent pas du travail français. Ils servent à acheter des processeurs conçus en Californie, fabriqués à Taïwan, équipés de mémoires coréennes et assemblés dans des serveurs venus d'Asie.
Une fois le chantier terminé, l'exploitation du site nécessite peu de personnel : quelques dizaines ou quelques centaines de techniciens, d'ingénieurs et d'agents de maintenance. C'est dérisoire au regard des investissements, de l'ordre de vingt à cinquante millions d'euros par emploi créé !
Nous sommes donc confrontés à des infrastructure intensives en capital mais très faiblement créatrices d'emplois, comme les autoroutes et les barrages. Quant à leur bilan environnemental, il est loin d'être neutre : artificialisation des sols, besoins en refroidissement, infrastructures électriques supplémentaires, prélèvements d'eau, etc.
Soulignons aussi l’énorme consommation électrique des data centers. Elle explique en bonne partie l’attractivité de la France, forte de ses 58 réacteurs nucléaires. Ces derniers produisent une électricité à prix modéré et qui dépasse les besoins de l’économie française. D’où la multiplication des projets de centres de données géants.
S’ils venaient tous à se réaliser, ces data centers consommeraient la totalité de l’électricité nucléaire produite par la France ! Même si beaucoup seront annulés en cours de route, ceux qui resteront en lice tireront les prix de l’électricité à la hausse, au détriment des ménages et des entreprises.
Aveuglement stratégique
La France et les Français tireront-ils au moins un profit financier de ces data centers ? Ceux-ci sont à la racine d’un réseau mondialisé dans lequel des sociétés dont le siège se situe aux États-Unis, au Japon, en Corée, aux Émirats ou en Chine vendent des données à d’autres sociétés installées pour l’essentiel dans ces mêmes pays, en premier lieu Amazon, Microsoft et Google.
Pour sa part, la France recevra seulement un loyer et des taxes en contrepartie des terrains et des autorisations administratives. Autrement dit, elle risque d'occuper dans l'économie de l'IA la position qu'occupe le Congo (RDC) dans les économies extractives. Elle fournira des ressources basiques (des bits) pendant que la valeur ajoutée se concentrera ailleurs.
Alors, de la même façon que les mines de coltan du Congo sont soumises au droit congolais, les data centers implantés en France seront soumis au droit français. L'État pourra en théorie imposer la localisation de certaines données, des audits des modèles, des obligations d'accès pour les autorités ou des restrictions à l'exportation de capacités de calcul. Dans les faits, sa marge de manoeuvre a toutes les chances d'être aussi réduite que celle de l'État congolais, d'autant que les data centers, à la différence des mines, peuvent être délocalisés.
Dans le rapport de force avec les propriétaires américains et asiatiques des data centers, la France risque de pâtir de la faiblesse de l'exécutif, de ses intérêts divergents avec les autres États de l'Union européenne, en premier lieu l'Allemagne, et de l'extrême dépendance de ses administrations, entreprises et ménages envers les opérateurs internet américains, sans compter le poids de la dette publique, du même ordre de grandeur que la trésorerie cumulée desdits opérateurs.
Bien sûr, il en irait tout autrement, si les data centers étaient financés et pilotés par des entreprises françaises ou européennes : Les États européens et l'Union européenne pourraient dans ce cas les tenir sous surveillance et veiller à ce qu'ils se conforment à l'intérêt national... à la manière du président Donald Trump qui n'hésite pas à adresser des sommations à ses entreprises de l'IA et les faire plier, ainsi qu'on l'a vu avec Anthropic.
En célébrant comme une victoire l'installation sur notre sol d'infrastructures appartenant à nos principaux concurrents, le président Macron et la classe politique s’offrent un succès médiatique incontestable. Leur vision stratégique l'est beaucoup moins.
Au commencement, nos dirigeants ont sacrifié notre industrie manufacturière sur l’autel bruxellois de l’ouverture des frontières et de la « concurrence libre et non faussée » tout en vendant nos aéroports et nos autoroutes. Voici donc venu le temps de céder nos terres agricoles et nos mégawatts nucléaires aux géants mondiaux de l'intelligence artificielle.













Vos réactions à cet article
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GRC (23-06-2026 17:48:06)
Merci pour cet article lucide. Quant aux "projets d'intérêt national majeur", ils montrent bien la conception très centralisatrice de l'économie du chef de l'Etat. Ce qui signifie allègement de... Lire la suite
WEBE CASSPEGE (08-06-2026 16:58:12)
La catastrophe est pressentie par tout le monde, les analystes de tout poil anticipent le pire, mais personne ne bouge. Comme si nous regardions un documentaire soporifique à la télévision. Quand ... Lire la suite
Michel (08-06-2026 14:28:54)
Merci pour votre analyse que je partage. Oui, nous voilà parvenu au niveau du Congo pour vendre notre pays, c'est vraiment la braderie. 90 hectares parmi les meilleures terres de France qui seront dÃ... Lire la suite
Michel (08-06-2026 12:10:01)
Depuis les débuts de ce "raout" aux contours incertains j’ai tenté de savoir quelle était l’identité de tous ses participants : Malgré tous mes efforts y compris auprès des « meilleures so... Lire la suite
Xuani (07-06-2026 19:42:31)
Bonsoir à tous, ici en Espagne, la asociación para la IA generativa avertit que l'IA va balayer une bonne partie de l'emploi dans les prochaines années. Selon eux, tout travail intellectuel se voit... Lire la suite
JM KAËS (07-06-2026 19:25:51)
Merci pour cet excellent article qui démontre, s’il en était encore besoin, l’autosatisfaction de Macron EN MÊME TEMPS que son impuissance totale dans la conduite de l’Etat. Son successeur ne... Lire la suite
Garenne (07-06-2026 15:18:37)
"Séduits par la promesse de confortables rentrées fiscales, les élus locaux sont en grande majorité favorables à ce projet... C’est confondre attractivité et puissance. Un pays ne s'enrichit p... Lire la suite
Coche (07-06-2026 12:28:30)
Monsieur Macron , dans la perspective d'une "présidence européenne", tel un sacrificateur halal, a décidé d'égorger la France sur l'autel bruxellois de l'Union Européenne, cet empire hambourgeoi... Lire la suite
Simhenr (07-06-2026 11:43:58)
Merci pour cette analyse, hélas pertinente . Elle fait froid dans le dos pour l’avenir des jeunes générations ,