Poutine historien en chef

L'historien Nicolas Werth s'en va-t-en-guerre

L’historien Nicolas Werth prend sa part dans le conflit entre l’Europe et la Russie. Il vient de publier un petit texte à charge contre l’hôte du Kremlin : Poutine historien en chef (Tracts, Gallimard).
Si grande que soit la répulsion qu’inspire le président russe et même si les Ukrainiens nous inspirent plus d’affliction que les Irakiens assaillis par Bush Jr en 2003, un historien se doit de rester au-dessus de la mêlée. Ce n’est pas son cas...

Poutine historien en chef (Nicolas Werth)Spécialiste de l’Union soviétique connu pour sa participation au Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997), Nicolas Werth a évalué à quinze millions le nombre des victimes du système soviétique tout en réfutant un parallèle entre communisme et nazisme (note).  

Représentant de l’ONG Mémorial en France, il a milité avec elle pour que soit mise à jour la vérité sur les crimes passés. L'association est ensuite entrée dans l'opposition  au président Poutine avant d'être dissoute le 29 décembre 2021.

« Pour Vladimir Poutine, le contrôle de la mémoire historique, de l’interprétation du passé, est un enjeu essentiel », écrit l'historien, mais pour quel homme d’État ne l’est-ce pas ? Tous les gouvernants de la planète s’appliquent à ne retenir du passé que les faits conformes à leurs objectifs politiques.

En France, la droite se plaît à cultiver le « roman national » tissé de grandeur et d’héroïsme ; la gauche se plaît à le déconstruire pour ne retenir que le côté sombre de l’Histoire nationale. Mais suivant la remarque de Raymond Aron, « qu'on soit de droite ou qu'on soit de gauche, on est toujours hémiplégique ».  Le texte de Nicolas Werth illustre cette hémiplégie par son caractère univoque.

Instruction à charge

L’Histoire s’est brusquement accélérée le 24 février 2022. Dans Les Causes politiques de la guerre, j’ai décrit par le détail l’enchaînement de circonstances qui a conduit la Russie à assaillir l’Ukraine.  L’Europe a ipso facto refait son unité dans le soutien à l’Ukraine martyrisée. Le président Macron lui-même a dû remiser ses doutes et s’aligner sur les « faucons » de Washington. Une page est tournée et il n’y a plus guère d’espoir de réintégrer la Russie dans la famille européenne.

Ce drame complexe réclame de la nuance de la part d’un historien. C’est le contraire que nous offre Nicolas Werth en ne retenant que les faits qui vont dans le sens de sa démonstration et en se gardant de les comparer à d’autres faits similaires dans d’autres pays.

Ainsi instille-t-il l’idée que Poutine - et lui seul - manipule l’Histoire. Il le charge aussi de « crimes contre l’histoire » en reprenant le rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). D’après la définition qui en est donnée, ces « crimes contre l’histoire » concernent la plupart des pays. Ils relèvent en effet de : la promulgation de lois répressives supprimant la liberté d’expression sur les questions historiques (la France fut précurseur en la matière avec la loi Gayssot de 1989 réprimant le négationnisme) ; le refus d’accès aux archives (tous les États limitent l’accès à leurs archives récentes ou sensibles) ; la destruction de monuments commémoratifs (ce phénomène de mode est pratiqué avec zèle par l’Ukraine depuis plusieurs décennies), etc.

Nicolas Werth s’indigne aussi que la Russie ait souhaité réécrire son Histoire dès 1991 en glorifiant le passé tsariste et en renvoyant le communisme aux poubelles de l’Histoire. Mais les quinze États indépendants nés de la dislocation de l’URSS ont tous agi de même, ce qui paraît tout à fait compréhensible. De même peut-on comprendre que Moscou réintègre dans son Histoire nationale la « Grande Guerre patriotique » par laquelle les Soviétiques ont abattu le nazisme au prix de 26 millions de morts. Les Français, si sourcilleux dans l’évocation de leur Révolution ou de la Résistance, seraient mal avisés de leur en faire reproche.

Nicolas Werth aurait pu a contrario relever l’indécence avec laquelle le gouvernement ukrainien a érigé en 2010 le sinistre Stepan Bandera en « héros d’Ukraine », au point de scandaliser le centre Simon-Wiesenthal qui a rappelé la participation de ce collaborateur nazi au massacre de plusieurs milliers de Juifs. Et que dire de la rage épuratrice qui a saisi les Ukrainiens au point de débaptiser des artères du nom de l’aimable Pouchkine ? Enfin, contrairement à ce qu’écrit aussi l’historien, les « lois mémorielles » de Kiev, promulguées dès avant 2014, ont précédé celles de Moscou et les ont dans une certaine mesure provoquées.

Pareilles dérives intellectuelles pourraient conduire les historiens du futur à se pencher sur le « bourrage de crâne » (note) par lequel les gouvernants et les médias occidentaux ont entraîné les populations dans un conflit sans issue (note). En 2014, déjà, l’historien Emmanuel Todd avait averti sur France Culture : « L’Europe est peut-être allée chercher sa mort en Ukraine ». Nous y sommes.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-07-22 06:30:00

 
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