Alain (1868 - 1951) - Un « Platon » contemporain - Herodote.net

Alain (1868 - 1951)

Un « Platon » contemporain

Si la gauche française est toujours prompte à se réclamer de Jaurès, au point que ce dernier est devenu une référence incontournable, pour ne pas dire une sorte de totem, la figure d’Alain, sans être totalement oubliée, se trouve le plus souvent réduite à celle d’un penseur pour classe terminale (autrement dit facile) ou d’un simple philosophe du bonheur, à mi-chemin entre Montaigne et le dalaï-lama.

Très rares sont en revanche ceux qui connaissent réellement ses écrits politiques, et même les lecteurs les mieux disposés à son égard ont tendance à penser que ses analyses du pouvoir sont ce qui a peut-être le plus mal vieilli dans cette œuvre immense, touchant à tous les domaines.

Or, c’est sans doute sa défense intransigeante des droits de l’individu et sa conception très originale de la démocratie libérale qui retrouvent chaque jour une jeunesse plus éclatante, dans le contexte de la mondialisation contemporaine, fait de remise en cause croissante de la souveraineté nationale et de crise généralisée de la représentation.

Jérôme Perrier

De l’indignation à la philosophie

Né en 1868 à Mortagne-au-Perche, une région rurale de l’Orne restée largement à l’écart de la révolution industrielle et encore dominée par la grande propriété terrienne, Émile Chartier (Alain est le pseudonyme qu'il se choisira plus tard) est un fils de vétérinaire qui a conservé toute sa vie un attachement nostalgique pour le monde de la campagne, qu’il a eu quelque peu tendance à idéaliser et à opposer à la modernité urbaine, perçue comme largement déshumanisante.

Émile Chartier, dit Alain (3 mars 1868, Mortagne-au-Perche ; 2 juin 1951, Vésinet)Élève brillant, il accède à l’enseignement secondaire grâce à une bourse obtenue avec l’aide d’un député local (chose qu’il n’oubliera pas).

Au lycée Michelet, à Vanves, près de Paris, il est ébloui par son professeur Jules Lagneau et il écrira un jour que ce philosophe, mort à quarante-trois ans sans laisser d’œuvre écrite, était le « seul Grand Homme » qu’il ait jamais rencontré.

En 1889, Émile Chartier intègre la prestigieuse École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, avant d’être reçu à l’agrégation de philosophie en 1892. Il est ensuite successivement nommé aux lycées de Pontivy, Lorient et Rouen, avant d’entamer une carrière parisienne qui va le conduire jusqu’à la prestigieuse khâgne du lycée Henri IV, le plus éminent poste de l’enseignement secondaire – qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 1933.

Admiratifs, ses élèves l'appellent simplement « l'Homme » ! Pour son dernier cours, le ministre de l'Instruction publique lui-même se déplace et s'ajoute avec nombre d'admirateurs à ses 70 élèves.

Ayant finalement renoncé à rédiger une thèse, Émile Chartier n’accède pas à l’Université, et après quelques rares travaux de type académique, il s’oriente vers une forme d’écriture aussi originale qu’engagée, et qui trouvera son épanouissement dans un genre littéraire dont il est l’inventeur : le Propos.

C’est en effet ce format court, à mi-chemin entre littérature et philosophie, qui restera sa marque de fabrique, au point que la plupart de ses livres seront soit des recueils de Propos, soit des ouvrages divisés en courts chapitres, finalement fort proches de cette forme si originale (Alain rejettera en revanche toujours les traités théoriques, et plus encore les manuels, qu’il exécrait).

Comme il le reconnaîtra par la suite, le professeur est devenu écrivain à la faveur de son engagement citoyen. Scandalisé par le spectacle des puissants dans une France pourtant devenue républicaine en 1875 avec l’instauration de la IIIe République puis l’arrivée au pouvoir des « couches nouvelles » chères à Gambetta, le jeune enseignant de province va s’engager dans l’arène politique en rédigeant des chroniques pour de petites publications radicales, à Lorient puis à Rouen.

En 1902, il s’implique même brièvement dans une campagne électorale, en soutenant activement le radical Louis Ricard lors des élections législatives à Rouen. Mais le grand engagement de celui qui va bientôt prendre « Alain » comme nom de plume est l’affaire Dreyfus, qui lui semble incarner parfaitement le combat de valeurs qui est le sien : la défense intransigeante des droits de l’individu dans le cadre d’une République démocratique et laïque face aux puissances sociales et aux nostalgiques de l’ordre ancien.

C’est au nom de ces valeurs dreyfusardes qu’Alain s’engage aussi activement dans l’aventure des universités populaires, estimant tout au long de sa vie que la mission d’un intellectuel doit consister d’abord et avant tout à prendre le parti des petits contre les gros, des faibles contre les puissants, du peuple contre les élites.

Une passion : la politique

« Ma passion, c’est la politique, en ce sens que je ne supporte pas la tyrannie, et ce qui m’a fait écrire, c’est cette passion politique.
Mes premiers essais philosophiques étaient aussi habiles que d’autres, mais abstraits, froids, mécaniques.
Je suis devenu écrivain le jour où je me suis vu, par la pauvreté des comités radicaux, dans la nécessité d’écrire, en grande partie, un journal à moi tout seul. (…) J’ai retrouvé là, contre toute attente, les conditions de la pensée véritable, c’est-à-dire, premièrement une émotion, une indignation, une révolte (c’est mon état ordinaire) ; il a fallu s’élever de cet état violent à des pensées. Autrement, tout était perdu. Le citoyen ne peut se sauver que par la pensée.
D’un côté, il y avait la masse des littérateurs devant le râtelier d’or, et, de l’autre, un peuple inculte. Il fallait joindre ensemble le sentiment populaire et la plus haute philosophie. Je ne dis pas que je l’ai fait, personne ne peut faire cela ; mais dès mes premiers essais de pamphlétaire, j’ai tout compris, et je n’ai pas cessé d’être récompensé de cette pensée humaine. Encore maintenant c’est un petit journal bien peu lu [Les Libres Propos. Journal d’Alain], mais libre, qui est de toutes mes œuvres la préférée. Je n’irai point à la mangeoire d’or.
C’est aussi dans ce sentiment de reconnaissance que je signerai toujours mes productions les plus élaborées, de mon nom de pamphlétaire qui est Alain. »
(Les Nouvelles littéraires, 18 février 1928).

De fait, le philosophe s’est toujours défini comme un homme de gauche (ce qui au début du XXe siècle voulait d’abord dire un authentique républicain), même s’il n’a jamais adhéré aux doctrines collectivistes des socialistes et des communistes qui heurtaient trop directement son individualisme viscéral.

L'auteur : Jérôme Perrier

Jérôme Perrier, normalien, agrégé et docteur en histoire de l'IEP de Paris, est professeur au lycée Alexandre Dumas de Saint-Cloud. Il a aussi enseigné à Sciences Po Paris et à l'université de Versailles Saint Quentin en Yvelines.

Après une thèse sur Michel Debré et les rapports entre haute administration et politique (Entre administration et politique : Michel Debré (1912-1948). Du service de l'Etat à l'entrée au forum, Institut Varenne, 2013, 2 vol., 1114 p.) et une biographie de Michel Debré (Ellipses, 2010), il s'est consacré à l'histoire intellectuelle du libéralisme et à l'oeuvre d'Alain. Il est l'auteur de L'individu contre l'étatisme. Actualité de la pensée libérale française, XIXe - XXe siècles, Note de la Fondapol, septembre 2016 ; et de Le libéralisme démocratique d'Alain, Institut Coppet, 2015 (préface d'Alain Madelin).

Il a aussi publié Alain ou la démocratie de l'individu (Belles Lettres, octobre 2017, 448 pages, 29,50 euros). Ses publications peuvent être consultées sur le site propos-en-liberté.com.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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