William Turner (1775 - 1851)

« Mon style, c'est l'atmosphère ! »

William Turner, Autoportrait, 1799, Londres, Tate Gallery Inclassable, William Turner ? On le dit en effet à la fois fidèle aux grands maîtres de la peinture et à l'origine du mouvement impressionniste.

Adulé comme l'un des plus grands maîtres de la peinture anglaise, cet esprit orgueilleux et bougon n'a cessé de cultiver le mystère autour de sa personne et de son œuvre.

Levons ce mystère pour découvrir celui qui influença durablement l'art européen.

Isabelle Grégor

Le talent n'attend pas

L'histoire commence le 23 avril 1775, avec la naissance de Joseph Mallord William Turner au milieu des perruques, dans le magasin que son barbier de père tient du côté de Covent Garden, à Londres.

William Turner, Autorportrait, 1790, Londres, Tate GalleryTandis que sa mère s'enfonce bientôt dans la folie, le jeune garçon se réfugie dans le dessin en s'inspirant le plus souvent de gravures entrevues dans les livres.

William ne cessera d'ailleurs, tout au long de sa vie, de créer d'après ses souvenirs, n'hésitant pas à ajouter à ses paysages des formes observées précédemment.

Le jeune garçon est soutenu par son père, persuadé que c'est là sa vocation, qui lui permet d'exposer ses premiers dessins dans sa vitrine et l'encourage dès l'âge de douze ans à vendre ses œuvres.

Il sait déjà séduire le public avide de romantisme en lui proposant des aquarelles représentant des sujets à la mode, comme des marines ou des châteaux écossais.

Turner senior avait bien raison : William a le dessin dans la peau. Après avoir appris les règles de la perspective dans un atelier d'architecture, il est admis en 1789, à quatorze ans seulement, à la Royal Academy of Arts... Il entre en peinture tandis que la France entre en Révolution !

Ses toiles sont dans un premier temps d'un style plutôt académique. Dans sa maturité, elles vont évoluer jusqu'à se rapprocher de l'abstraction, avec deux générations d'avance sur son temps.

Le peintre cannibale

Habitué à peindre d'après nature, Turner comprend qu'il doit aussi se nourrir de l'œuvre des maîtres. On le voit, tôt le matin, tracer un croquis d'un tableau exposé dans la Royal Academy pour le terminer ensuite chez lui.

Charles West Cope, J. M. W. Turner peignant à la Royal Academy, 1837, Londres, National Portrait GalleryIl se fait alors cannibale, observant avec une faim inassouvie les œuvres des siècles passés. Il scrute, assimile, digère avant de réutiliser les techniques et les motifs dans ses propres créations.

Pour cela, il n'hésite pas à aller au-devant des tableaux en multipliant les visites des collections privées, puis les voyages dans toute l'Europe : il court de France en Suisse, des Pays-Bas à l'Italie.

Grand admirateur des peintres classiques français, il se nourrit de Nicolas Poussin et Claude Lorrain dont une toile, dit-on, lui aurait arraché des larmes de bonheur.

Ce respect pour la tradition se double d'une volonté d'aller plus loin que ces dignes prédécesseurs, de dépasser les maîtres pour affirmer sa supériorité.

William Turner, La Plage de Calais, à marée basse, des poissardes récoltant des appâts, 1830, Bury Art Gallery and Museum

Le maître de la lumière

À 45 ans, Turner est déjà un peintre reconnu : il enseigne depuis 1807 à la Royal Academy, a ouvert une galerie à Londres et rencontre du succès en produisant scènes héroïques et paysages.

Il lui manque encore l'élément qui va chambouler son art... C'est un voyage à Venise qui le lui fournit en lui révéler la lumière et Canaletto.

William Turner, Pont des Soupirs, Palais ducal et la Douane, 1833, Londres, Tate Gallery

Quand il débarque dans la cité des Doges en 1819, il prend du recul pour mieux se consacrer à son sujet de prédilection : la lumière. Ainsi reprend-il les vues bien connues alors de Canaletto mais en accentuant les reflets de l'eau, l'or du soleil et les effets de brume...

Turner, qui n'a jamais excellé dans la représentation des détails, exécute des représentations moins précises mais baignant dans la lumière, comme si un voile incandescent avait été jeté sur les toiles.

William Turner, La Piazzetta avec la cérémonie du mariage du Doge et de la mer, 1835, Londres, Tate Gallery

Pour « rendre la limpidité de l'air », comme il l'a expliqué, il est un des premiers à mettre des fonds blancs dans ses peintures à l'huile, créant ainsi une harmonie de tons clairs.

Il n'oublie pas pour autant les leçons des maîtres : l'art du clair-obscur hérité de Rembrandt est ainsi accentué pour mieux jouer sur les contrastes et faire exploser les couleurs.

William Turner, Venise. La Douane, San Giorgio, 1842, Londres, Tate Gallery

Peintre d'Histoire, peintre de son temps

La Guerre. L'Exilé et l'Arapède (William Turner, 1842, Tate Britain) Par son art pictural tout en sensibilité, Turner révolutionne la peinture d'histoire, comme on le voit ci-dessous avec l'incendie du Parlement de Westminster, en 1834.

Il ne manque pas d'évoquer l'épopée napoléonienne, sans parti pris ni triomphalisme, en témoignant de sa compassion pour les victimes et les vaincus.

On le voit avec la bataille de Trafalgar (1823), le champ de bataille de Waterloo, peint en 1818, ou guerre, exil et rocher, une évocation de Sainte-Hélène qu'il peint en 1842, lors du retour des cendres de Napoléon à Paris.

L'une de ses toiles à la plus forte intensité dramatique est Le négrier (1840).

Elle montre un navire négrier qui, menacé par un typhon, se déleste de ses esclaves malades ou mourants...

William Turner, Incendie des Chambres des Lords et des Communes, 1835, Cleveland, Museum of Arts
« C'est de l'or en fusion »

« J'étais en train de travailler, quand Groult a fait irruption chez moi, et malgré ma résistance, m'a emmené chez lui, pour voir son Turner.
Eh bien, cette demi-journée perdue, je ne la regrette pas, car ce tableau est un des dix tableaux qui ont donné à mes yeux la grande joie, car ce Turner, c'est de l'or en fusion, avec dans cet or une dissolution de pourpre. Un tableau devant lequel est tombé en extase le peintre Moreau, qui ne connaissait pas même Turner de nom. Ah ! cette Salute, ce palais des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d'une amalgatolithe : tout cela comme vu dans une apothéose de pierres précieuses; et de la couleur, par larmes, par coulées, par congélations, telles qu'on en voit sur les flancs des poteries de l'extrême Orient. Pour moi c'est un tableau qui a l'air peint par un Rembrandt, né dans l'Inde.
Et la beauté de ce tableau est faite de ce qui n'est prêché dans aucun bouquin théorique : elle est faite de l'emportement, du tartouillage, de l'outrance de la cuisine, de cette cuisine, je le répète, qui est toute la peinture des grands peintres qui se nomment Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret »
(Jules et Edmond Goncourt, Journal -12 août 1891).

Pluie, neige, brouillard

Rien de tel pour rendre Turner heureux qu'une météo abominable ! C'est pour lui l'occasion d'observer la nature dans ses déchaînements et d'admirer les variétés sans fin de la lumière.

Et rien ne l'arrête : à un critique qui avait comparé sa peinture à « des paillettes de savon et du lait de chaux », il avait répondu : « À quoi croit-il donc que la mer ressemble ? Si encore il s'y était risqué ! ». Car Turner, lui, s'y risque, n'hésitant pas à garder la tête à la fenêtre pendant ses voyages en train avant de peindre son fameux Pluie, vapeur et vitesse.

William Turner, Pluie, vapeur et vitesse, 1844, Londres, National Gallery

Et lorsque, à 66 ans, son navire est pris dans une tempête de neige, l'artiste seul garde son calme au milieu de l'affolement général, avec une idée derrière la tête : ne pourrait-on pas l'attacher au mât pour mieux profiter du paysage ? Le nouvel Ulysse raconta qu'il y resta quatre heures, mais ce n'est peut-être qu'une légende...

 William Turner, Tempête de neige en mer, 1842, Londres, Tate Gallery

Des zones d'ombre

Portrait de William Turner à 69 ans (Charles Martin, 1844) L'homme est en effet connu pour son caractère... particulier. Est-on seulement sûr de son lieu de naissance ? Le Kent ou le Devon, comme il aime à le dire à l'un ou à l'autre ? Sa date de naissance, le 23 avril, est aussi sujette à discussion : elle tombe le même jour que celle de Shakespeare. Pas moins. On est seulement sûr de la date de son baptême, le 14 mai 1775...

Dans le privé, le peintre ne s'est jamais marié mais ne s'est pas privé de faire des enfants, tout en dédaignant de s'en occuper. Il reste un mystère pour ses amis qui le décrivent « aussi silencieux qu'un bloc de granit pour ce qui est des mouvements de son âme ».

Bougon, il aime à voyager seul, armé de sa boîte d'aquarelles et d'un parapluie-épée. Ceux qui ont la chance de suivre ses cours en ressortent somnolents, assommés par ses conférences inaudibles.

Indifférent aux autres, il n'a cependant pas négligé sa propre gloire, léguant ses œuvres à la toute jeune National Gallery à condition qu'elles soient accrochées en vis-à-vis de celles de son cher Le Lorrain.

Il est temps alors pour lui de disparaître en emménageant sous le pseudonyme étrange de M. Booth (« baraque ») dans une obscure maison de Chelsea, où il meurt le 19 décembre 1851, veillé par la compagne de ses vieux jours.

L'ogre de la peinture anglaise, qui aurait créé près de 30.000 œuvres en tout, se sera montré excentrique jusqu'au bout !

Il sera inhumé dans la cathédrale Saint-Paul de Londres, à côté du peintre Joshua Reynolds.

William Turner, Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage pour y être détruit, 1839, Londres, National Gallery

Le père de l'Impressionnisme ?

Turner n'eut pas de disciple à proprement parler mais une belle descendance, puisqu'on le présente comme l'un des précurseurs du mouvement impressionniste. C'est Monet qui ouvre le bal : refusant de participer à la guerre de 1870, il trouve refuge en Angleterre, plus précisément à la National Gallery. Il découvre avec étonnement ces « effets de brouillard » qu'il tente de reproduire dès son retour en France en prenant pour sujet la Seine au niveau du Havre.

À la suite de ce premier chef-d’œuvre, Impression, Soleil levant, il s'attachera toute sa vie à recréer ce motif en prenant pour modèle les bords de la Tamise, le Grand Canal ou la cathédrale de Rouen.

Si Monet et ses compagnons ont cherché davantage à se détacher des attaches classiques, ils partagent avec Turner cette même soif de paysages et de lumière, et ce goût de l'instant qui faisait dire au peintre anglais : « Mon affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais ». La route de l'abstraction est ouverte.

« L'impressionniste Turner »

« Turner naquit académicien et mourut impressionniste. […] Si le mot impressionniste eût été inventé, on le lui eût crié comme une injure […]. Aujourd'hui que l'épithète est devenue glorieuse, on peut l'accoler au nom de Joseph Mallord William Turner. L'impressionnisme de Turner n'est pas niable. À partir du jour où il rompit délibérément avec les anciennes formules, il fit des phénomènes de la lumière l'étude constante et acharnée de sa vie. Il décomposa le prisme solaire, chercha à en exprimer sur la toile les effets magiques au moyen de la combinaison des tons simples qui le composent. […] Le récent procédé des impressionnistes français, de Claude Monet et de son école, la juxtaposition des tons simples qui produit, à distance, des vibrations d'une intensité prodigieuse, on le trouve en germe dans l' œuvre de Turner. […] Ce qui fait l'originalité de Turner, c'est que l'imagination et l'observation livrèrent constamment bataille dans son âme d'artiste […]. C'est le résultat des deux courants qui emportaient son art dans des directions différentes et entre lesquels il demeura ballotté. En se laissant audacieusement voguer sur l'un d'eux, Turner eût peut-être, un demi-siècle avant Manet, Claude Monet et Renoir, créé l'école impressionniste qu'il avait vaguement pressentie. » (Émile Verhaeren in L'Art moderne de Bruxelles, 20 sept. 1885).

Claude Monet, Le Parlement, Trouée de soleil dans le brouillard, 1904, Paris, musée d'Orsay

Mr Turner : bibliographie et cinéma

Turner et ses peintres, catalogue de l'exposition, 2010, éditions de la Réunion des Musées Nationaux.

William Turner a inspiré en 2013 un excellent film biographique au réalisateur Mike Leigh. Pendant deux heures 30, le réalisateur promène le spectateur sans ennui dans l'Angleterre du début du XIXe siècle et dans l'intimité de l'artiste vieillissant...


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Publié ou mis à jour le : 2020-04-21 11:44:07

 
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