Ve République

Vague rose à l’Élysée

Le 10 mai 1981, en France, un président socialiste est élu au suffrage universel.

C'est un événement politique mais aussi un bouleversement culturel pour le palais de l'Élysée, qui n'avait pas connu d'alternance politique depuis les débuts de la Ve République, deux décennies plus tôt.

Car derrière François Mitterrand, c'est toute la gauche, avec ses convictions, ses ambitions et ses secrets qui se retrouve soudain sous les dorures de la Ve République. Ambiance épique d'un début de règne.

Après avoir voté à Château-Chinon, son fief de la Nièvre, le candidat François Mitterrand (64 ans) l'a emporté avec près de 52% des voix face au président sortant Valéry Giscard d'Estaing (55 ans).

Il quitte l'auberge du Vieux-Morvan et rentre à Paris à tombeau ouvert pour retrouver son état-major au siège du parti socialiste, rue Solferino. Le nouveau président et son chauffeur, le fidèle Pierre Tourlier, entonnent L'Internationale, tandis que Danielle Mitterrandfredonne sur le siège arrière.

Le 21 mai suivant, à 9 heures tapantes, la voiture du nouveau président pénètre lentement dans la cour d'honneur de l'Élysée.

L'hôtel de la favorite

Le palais de l'Élysée est la résidence officielle des présidents de la République depuis... Louis-Napoléon Bonaparte (1848).

Cet hôtel particulier de style classique, «entre cour et jardin», donne d'un côté sur la rue du faubourg Saint-Honoré, de l'autre sur les jardins des Champs-Élysées. Il a été construit en 1720 pour le comte d'Évreux.

À sa mort, en 1753, le roi Louis XV l'achète pour l'offrir à sa favorite, la marquise de Pompadour. Il est plus tard habité par le maréchal Joachim Murat et son épouse Caroline, soeur de l'Empereur. Celle-ci ne craint pas d'y recevoir son amant, le général Andoche Junot...

Fin de la récréation

L'heure est solennelle, grave, historique, notera Tourlier dans ses mémoires. François Mitterrand affiche le masque du sphinx, impavide et hiératique, lorsqu'il monte les marches du palais et rejoint le président sortant pour s'isoler avec lui cinquante minutes en tête à tête et recevoir les codes de sûreté nucléaire.

L'ambiance est tendue : la France perd plus de 700 millions de dollars en devises par jour - le franc est attaqué de toutes parts, les capitaux fuient en Suisse - et les militants socialistes ont demandé un inventaire des pièces de valeur du palais avant le départ de VGE pour éviter les disparitions fortuites !

Les deux hommes sont à l'opposé l'un de l'autre. Leurs échanges personnels se limitent au minimum, avec ce mot de Giscard d'Estaing sur l'Élysée : «Vous verrez, on est un peu prisonnier ici...». Il prie aussi son successeur de maintenir la dotation accordée à Mme Pompidou, dans une gêne relative depuis la mort de son mari, et d'assurer le reclassement de son secrétaire général Jacques Wahl. Mitterrand le promet. Il confie que l'année à venir «sera sans doute terrible» pour son équipe. Rideau, changement d'ère.

À peine sacré, le nouveau «monarque républicain» découvre un télégramme de félicitations du roi Juan Carlos d'Espagne. «Comme c'est gentil ! J'aimerais lui parler, vous pouvez voir ça ?» Et voilà Jacques Attali hésitant devant un clavier téléphonique aussi mystérieux qu'imposant. Il appuie par hasard sur la touche standard et précise que le Président souhaite parler tout bonnement au roi d'Espagne. «Bien sûr, sur quel poste s'il vous plaît ?» répond le secrétariat, illustrant ainsi la continuité de l'État à travers ses rouages immuables.

Surprise et satisfaction, tels sont les sentiments de bon nombre de conseillers fraîchement nommés ou de fidèles caciques qui déambulent au cœur du palais, comme Pierre Bérégovoy, devenu secrétaire général, faisant le tour du propriétaire et découvrant les dorures de l'ancienne salle à manger des présidents de la IIIe République en s'exclamant : «Vous vous rendez compte ? Vous vous rendez compte ?»

Jacques Attali, habile tacticien, prend rapidement possession de l'ancien bureau des aides de camp de Charles de Gaulle, mitoyen à celui du Général, une place stratégique pour noter les va-et-vient du pouvoir et donner des dizaines d'idées par jour au président, qui «n'en garde au maximum qu'une par mois», selon ses propres mots. Amusé, François Mitterrand ouvre le bureau de son conseiller et lui montre le tiroir où Vincent Auriol cachait un magnétophone pour enregistrer les conversations, du temps où le meuble était utilisé par tous les présidents jusqu'à son propre mandat. «Je ne procéderai pas ainsi, assure-t-il. Vous noterez tout, et vous publierez le moment venu...»

Table rase

Dès leur arrivée au palais, les collaborateurs sont sidérés : il n'y a plus rien, pas une gomme, pas un trombone ! Dans un coffre, on découvre la moitié d'un billet de 500 francs déchiré. Une vraie politique de la terre brûlée : la droite, qui a pris ses aises depuis maintenant vingt-trois ans, est repartie avec cartons et dossiers et a détruit le reste. Qu'importe ! Chacun occupe les lieux, au sens physique du mot, une prise de pouvoir de militants avec «l'âme de FFI prenant d'assaut une sous-préfecture de 1944» selon les témoins de l'époque. La grande affaire est d'avoir son bureau au plus près du pouvoir.

Une négociation qui débouche parfois sur des frictions. François de Grossouvre se dirige dans une aile pour prendre possession du sien, celui de Victor Chapot, qui s'occupait des déplacements en province de Giscard d'Estaing et de la liaison avec les services secrets, lorsqu'il remarque sur la porte la carte de visite de Michel Charasse, épinglée à la va-vite. Stupeur et grognements : Mitterrand est obligé d'arbitrer entre ses deux conseillers et de céder aux caprices de François, son homme des missions secrètes, parrain de sa fille Mazarine.

Lui-même ne sait quel bureau adopter du reste : il hésite toujours à conserver l'actuelle pièce à l'angle du premier étage, où travaillait l'ancien président, ou bien à s'installer dans le Salon Doré, l'ancien bureau du Général et de Pompidou, au centre du Palais, avec sa superbe vue sur le jardin. Michel Vauzelle, le directeur adjoint de son cabinet, lui fait remarquer que ce serait un beau symbole que d'occuper la place du vieil adversaire. «Vous et vos imbécillités gaullistes...» se contente de répliquer Mitterrand en haussant les épaules. Il eut aimé s'installer au rez-de-chaussée, mais le déménagement se révèle bien trop compliqué à gérer.

Danielle Mitterrand découvre elle aussi les pièces qui lui sont réservées. Toutes les anciennes secrétaires sont parties en invoquant la clause de conscience, à l'exception d'une seule. Si le personnel pensait que la nouvelle première dame allait s'occuper du jardin, il a vite compris qu'il faudra compter avec elle. «La méfiance des permanents de la maison devant ces curieux occupants se transforme bientôt en curiosité bienveillante, écrit-elle. Nous nous apprivoisons les uns les autres». Bien souvent dans les grincements de dents du reste.

La voilà qui demande des comptes, veut connaître les dépenses par mois, les budgets de la nourriture, de la décoration florale, de certaines réceptions... Elle épluche les chiffres dans le détail pendant quatre week-ends de suite avant de se heurter à l'intendance, qui lui fait comprendre que seul le président a voix au chapitre.

Alors, elle se retourne vers le courrier des Français, s'occupe des demandes désespérées, fait passer des messages aux ministres, interpelle Pierre Bérégovoy ou encore Charles Hernu. Le président s'inquiète, intervient, lui demande avec prudence si elle n'en fait pas un peu trop. Peine perdue, Danielle a son territoire, elle veut exister sur les causes difficiles et entend travailler à sa guise.

Premier conseil des ministres

Mercredi 27 mai 1981 se tient le premier conseil des ministres de la présidence socialiste. Les nouveaux nommés, parfois barbus ou chevelus, anciens professeurs ou syndicalistes, prennent place dans le salon Murat. On discute, échange, plaisante... Il faut que François Mitterrand hausse le ton pour imposer silence. Il se tourne alors vers Michel Jobert, ministre du commerce extérieur, qui rapportera la scène : «Il ne faut pas qu'ils se croient encore au comité directeur du parti socialiste...»

Le nouveau président est à l'aise sous les stucs de Caroline Bonaparte et de la marquise de Pompadour. Prince républicain, il régente son cercle de fidèles, de secrétaires et de conseillers en imposant son autorité. D'emblée, il fait savoir qu'on ne vient pas en blue-jeans, ni en tenue négligée, et se moule parfaitement dans les règles protocolaires, en se faisant toujours annoncer par l'huissier en habit. «Il pouvait être lointain, glacial, distant, vache, cinglant et en même temps attentif» se souvient Hubert Védrine, alors conseiller à la cellule diplomatique.

En quelques jours, on voit défiler tout un nouveau monde, «des vieux grognards aux convertis de l'avant-dernière heure» rapporte la journaliste suédoise Christina Forsne, «un étrange cocktail de compétences avérées, d'amateurs éclairés et de favoris du prince». Parmi eux, Roger Patrice Pelat, ami intime du président, sans titre ni fonction, et cependant l'un des rares à pouvoir pousser la porte du bureau sans s'annoncer, et qui dispose même d'un smoking dans la garde-robe présidentielle ! On passe de 26 conseillers à 35, on se serre, s'organise, se jalouse.

Mitterrand songe à installer la présidence de la République aux Invalides, selon une vieille idée du général de Gaulle. Tout de suite après son investiture, il demande que l'on envisage le déménagement dans l'ancien hôpital commandé par Louis XIV, en rebaptisant l'endroit «Hôtel de Louvois», plus honorable que le nom d'usage. Avant de faire très vite machine arrière : «J'ai calé devant la dépense», confiera-t-il à George-Marc Benamou en 1995.

En revanche, plein crédit sur le projet d'aménagement du musée d'Orsay, déclaré grand chantier prioritaire, tandis que Jacques Delors et Michel Rocard pressent tous les jours le Premier ministre de dévaluer, sous peine d'épuiser les réserves de la banque de France.

Le musée d'Orsay, idée giscardienne reprise sans réserve par Mitterrand, est également celui d'Anne Pingeot, la compagne officieuse du président, conservatrice et spécialiste du XIXe siècle. «Il n'y a pas d'hésitation à avoir, une remise en cause du projet nous ferait perdre du temps et de l'argent» explique le chef de l'État à son jeune ministre de la Culture Jack Lang qui n'est pas dupe. C'est ainsi que l'on triple les crédits du musée, de 3.600.000 francs à plus de 10 millions...

Secrets de famille

La double vie de François Mitterrand pose immédiatement un problème à la Présidence. Le 10 mai en fin d'après-midi, lorsqu'elle apprend la victoire par son compagnon lui-même, Anne Pingeot pressent le tsunami qui va balayer leur tranquille intimité : «C'est le pire jour de ma vie», lâche-t-elle. Le dernier week-end de mai 1981, elle le passe avec François et leur fille Mazarine dans la propriété de leur ami de Grossouvre, près de Moulins, comme ils en ont pris l'habitude depuis plusieurs années.

C'est déjà l'été, on se promène dehors... mais les paparazzis de France-Soir sont là, et quand, de retour sur Paris, ils développent leurs clichés, les journalistes se rendent compte que la jeune femme à côté du président n'est pas Danielle. Malaise. France-Soir prévient la présidence et rend les clichés, mais le chef de l'État et ses intimes se rendent compte que cette seconde famille peut être découverte ou menacée à tout moment.

Anne et Mazarine vivent dans leur appartement de la rue Jacob, au cœur du quartier latin, où Mitterrand les rejoint souvent après 19 heures, après avoir grimpé les escaliers avec le risque de tomber nez à nez avec des voisins.

Tout cela n'est plus tolérable. C'est ainsi qu'elles vont déménager dès 1983 dans un endroit plus sûr et discret, les appartements officiels du quai Branly. La cellule du commandant Christian Prouteau, en lien avec François de Grossouvre, sera chargée de protéger Madame Pingeot et sa fille, usant parfois de méthodes illicites, comme les écoutes téléphoniques.

Cuisines présidentielles

À l'Élysée, les habitudes commencent à s'installer, le protocole a repris la main. Quelques changements visibles prouvent que le locataire a changé, même si le lieu de pouvoir garde tout son prestige. François Mitterrand décide de changer les marques de voitures de fonction : après Peugeot et Citroën sous Giscard d'Estaing, il choisit de réhabiliter symboliquement la régie Renault et circule désormais en R30.

Changement radical aussi du côté des cuisines, où règne vite la désolation la plus complète. Dès son arrivée, le nouveau locataire fait préparer ses repas par un cuisinier recruté chez le traiteur Lenôtre. L'intrus fait ses courses lui-même et n'hésite pas à envoyer parfois une voiture de fonction jusqu'en Bretagne pour ramener les huîtres de Cancale tant appréciées par le président. Celui-ci ne descend jamais aux offices pour saluer certains des Meilleurs Ouvriers de France qui y officient - il adressera une seule fois la parole à son chef attitré, Joël Normand, par hasard, lors d'une remise de médaille...

Fin juin, c'est la fête au premier étage de l'Élysée : le champagne coule à flot pour saluer le raz-de-marée socialiste à l'Assemblée nationale. Les bureaux sont envahis par une centaine de ministres, militants, courtisans, journalistes inféodés... Le bureau de Jacques Attali sert de buffet, les sourires et les félicitations sont de circonstance.

«Regardez bien cette Assemblée, vous n'en verrez jamais plus de ce genre», lance le président. Cette majorité parlementaire permet en tout cas au gouvernement - renforcé par l'arrivée de quatre ministres communistes - de lancer une vaste politique de réformes sociales avec d'emblée une augmentation du salaire minimum (SMIC), des pensions et des allocations familiales, la nationalisation de plusieurs groupes industriels et de compagnies financières et enfin l'abolition de la peine de mort en octobre 1981.

Seule ombre au tableau : la première dévaluation du franc, sans cesse reportée et désormais nécessaire. Un mois plus tard, après un examen médical consécutif à un mal de dos persistant, le docteur Gubler annonce au président qu'il développe un cancer de la prostate, avec diffusion dans les os. «Je suis foutu», murmure François Mitterrand. Pour lui, l'état de grâce est bel et bien terminé. Après six mois d'une entrée fracassante dans l'Histoire de France, un long combat débute, dans le secret et la souffrance.

Bibliographie

Pour en savoir plus sur la période, je recommande L'Élysée, histoire d'un palais (George Poisson, éditions Pygmalion), Verbatim I (Jacques Attali, Fayard) et également Le dernier mort de Mitterrand (Raphaëlle Bacqué, Grasset).

Marc Fourny

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Publié ou mis à jour le : 2019-06-26 08:13:09

 
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