Mary Wollstonecraft (1759 - 1797)

Une féministe dans l’Angleterre du XVIIIe siècle

Et si les femmes devenaient des êtres indépendants, capables de se gouverner par elles-mêmes ? Au XVIIIe siècle, l’Anglaise Mary Wollstonecraft a osé exprimer ce rêve d’une autre vie, faisant d’elle l’une des premières féministes. Son essai majeur, Défense des Droits de la Femme, a secoué le joug des préjugés et contribué à l’évolution des esprits. Les femmes d’aujourd’hui lui en sont redevables. Les hommes aussi.

La mère de Frankenstein

Sa fille est devenue célèbre en publiant un roman dont le titre, à lui seul, inspire la terreur… Oui, c’est de Mary Shelley qu’il s’agit et de Frankenstein. Curieusement, il s’agit du nom du docteur suisse qui créa le monstre qui finit pas hériter de ce patronyme dans la culture populaire ! La mère de cette femme de lettres passée à la postérité a aussi connu son heure de gloire. Mary Wollstonecraft fut en effet une féministe avant l’heure.

Mary Wollstonecraft, John Opie, vers 1790, Londres, Tate Britain.En 1792, à l’âge de 33 ans, elle publie un essai intitulé Défense des droits de la femme. Et à qui dédie-t-elle son ouvrage ? À un Français, Monsieur de Talleyrand-Périgord, ancien évêque d’Autun qui, en 1791, avait suscité son admiration en proposant un projet d’instruction publique tout à fait inédit : « l'éducation universelle et obligatoire ! »

Le livre rencontre aussitôt le succès au point qu’il est traduit la même année en français, allemand et italien ! Il est même publié à Boston et à Philadelphie… Mary Wollstonecraft suscite autant d’enthousiasme que de réprobation car elle bouscule l’ordre établi et, crime suprême, souhaite passer outre les coutumes et les usages qui fondent la société...

Elle ose écrire : « Il règne dans ce pays une opinion qui justifie l’oppression par la coutume. » Et elle n’hésite pas à contester la supériorité masculine avec des questions impertinentes : « Qui a décrété que l’homme est l’unique juge si la femme partage avec lui le don de la raison ? » Elle y ajoute des opinions bien arrêtées : « L’idée reçue selon laquelle chaque sexe a un caractère particulier va à l’encontre de la morale. » Et elle se donne pour objectif un nouvel horizon : « Je souhaite montrer que le premier objet d’une ambition louable est d’acquérir une personnalité en tant qu’être humain, sans distinction de sexe. »

N’affirme-t-elle pas que garçons et filles devraient recevoir la même éducation et qu’il ne devrait y avoir aucune différence basée sur le sexe dans les rapports sociaux ? Parmi ses arguments les plus percutants, elle avance une thèse très logique en soulignant que « les facultés morales [de l’homme et de la femme] étant destinées à se compléter par l’union, ils doivent recevoir le même degré de développement ».

Suscitant autant d’enthousiasme que de reproches, l’ouvrage devient même un filon pour les éditeurs puisque deux parodies anonymes sont publiées : Esquisse des Droits des Garçons et des Filles et Défense des Droits des Animaux. Pour nourrir la curiosité du public, une troisième édition de l’essai de Mary Wollstonecraft arrive dans les librairies dès 1796. Selon l’écrivain William Godwin, qui devint son mari, Mary Wollstonecraft était en 1792 la femme la plus célèbre d’Europe.

L’adversité comme maître

Que de chemin parcouru depuis sa naissance, le 27 avril 1759, au sein d’une famille guère encline à accorder le moindre droit aux femmes. Son père, alcoolique et violent, refusera toujours que ses filles aillent au-delà de l’école élémentaire. Le spectacle de la triste condition de sa mère lui fera prendre conscience de la difficulté d’être femme dans une telle société.

Elle prendra sa défense régulièrement, pour la protéger de la violence de son père, mais sa génitrice accordera toujours plus d’attention à son frère Ned. Mary Wollstonecraft en gardera sa vie durant un sentiment d’amertume et de frustration qui teintera son caractère de mélancolie. Elle a 15 ans lorsque sa famille, après de nombreux déménagements, se fixe dans les faubourgs de Londres. Elle fera la connaissance de Frances Blood, qui deviendra sa grande amie et sa complice.

N’envisageant pas de se marier, elle devient en 1778, à l’âge de 19 ans, demoiselle de compagnie d’une veuve d’un commerçant de Londres. Quatre ans plus tard, sa mère meurt et Mary Wollstonecraft va alors passer dix-huit mois dans la famille de son amie. La même année, elle prend en main le destin de sa sœur Eliza, atteinte d’une profonde tristesse depuis la naissance de sa petite fille.

Portrait de Mary sur le frontispice de Vie et mémoires de Mary Wollstonecraft Godwin, auteur de la Défense des droits de la femme, William Godwin, 1798.Elle la convainc de quitter le domicile conjugal pour se changer les idées. Durant leur absence, la petite fille d'Eliza tombe malade et décède. Ce malheureux épisode en dit long sur l’attitude de Mary Wollstonecraft sur les liens du mariage. Elle figure parmi les premières à avoir qualifié cette institution de « prostitution légale »... Sa sœur Eliza lui tiendra longtemps rigueur de s’être laissée entraîner dans cette escapade.

Pour subvenir à ses besoins, elle crée une école avec Frances et Eliza. Cela lui permettra de se lier avec des personnalités de tendance libérale comme le Dr Price, un prédicateur et économiste non conformiste. Autant d’échanges qui vont lui permettre de cultiver et développer son esprit mais aussi de construire un raisonnement et de se pencher sur le grand sujet de sa vie : l’éducation des jeunes filles.

Elle publie en 1787 un essai portant précisément sur ce thème (Réflexions sur l’éducation des filles). Elle y déplore que l’éducation des filles soit négligée, leur ôtant toute possibilité de gagner honorablement leur vie. Pour autant elle ne se rebelle pas contre cette situation et va même jusqu’à prôner une certaine résignation. Il faudra encore quelques années pour lui faire franchir un nouveau pallier.

Ayant réussi à devenir gouvernante d’une famille noble, elle doit quitter ses fonctions, chassée par l’épouse qui la soupçonne d’avoir des visées sur son mari ! Sans ressources, elle se tourne alors vers l’éditeur Joseph Johnson qui lui offre un emploi de critique et de traductrice pour la revue Analytical Review. Elle va alors multiplier les lectures et faire évoluer ses idées à l’aune d’auteurs comme Rousseau ou encore l’historienne anglaise Catherine Macaulay qui réclame déjà une éducation identique pour les garçons et les filles.

Vive la Révolution !

En 1789, elle s’enthousiasme pour la révolution française. Le livre critique de Burke sur les événements, Réflexions sur la Révolution, la révulse au point qu’elle rédige aussitôt un essai intitulé Défense des Droits de l’Homme. Sa soif de voir les droits et la dignité humaine enfin respectés va connaître une suite à peine trois ans plus tard…

Si sa Défense des Droits de la Femme a autant marqué son époque, c’est qu’il combine un ton indigné avec un tableau réaliste de la situation des femmes anglaises du XVIIIe siècle et une attaque en règle contre tous les usages sociaux. Pire encore : elle étrille les ouvrages sur l’éducation des filles écrits par des hommes célèbres dont Jean-Jacques Rousseau !

Elle défend bec et ongles l’indépendance. N’écrit-elle pas à M. Talleyrand-Périgord qu’elle considère « depuis longtemps l’indépendance comme la suprême bénédiction et comme la base de toute vertu » ? Elle lui rappelle d’ailleurs qu’il a lui-même observé que « de voir une moitié de la race humaine exclue par l’autre de toute participation au gouvernement était un phénomène qu’on ne peut justifier par des principes abstraits ».

Tout en lui dédiant son essai, elle le défie de prouver que les femmes « sont dépourvues de raison », seul motif qui pourrait justifier leur exclusion de la participation au gouvernement. Toujours aussi véhémente, elle avertit M. Talleyrand-Périgord que s’il en était autrement, cela signifiera que « l’homme se comporte inévitablement comme un tyran » or « la tyrannie sape toujours les fondements de la morale ».

Mary Wollstonecraft, John Opie, vers 1797, Londres, National Portrait Gallery.Dans son essai, Mary Wollstonecraft dresse d’abord un état de la situation des femmes. Que constate-t-elle ? Que « le comportement et les mœurs des femmes prouvent de façon évidente que leur esprit n’est pas sain ». À quelle cause attribuer cette désolation ? Tout simplement « [à] leur éducation négligée ».

Les hommes jouent un rôle déterminant car « ils considèrent les femmes comme des femelles plutôt que comme des êtres humains », préoccupés avant tout de faire d’elles « des maîtresses séduisantes plutôt que des épouses affectueuses et des mères sensées ».

Aux hommes qui se « plaignent des folies et des caprices des femmes, raillent [leurs] passions impétueuses et [leurs] vices abjects », elle répond simplement que c’est « l’effet naturel de l’ignorance ». D’où vient cette ignorance ? De l’éducation des filles. Aux hommes qui affirment que les femmes sont faites « pour la douceur et les grâces délicates et charmantes », Mary Wollstonecraft a une réponse toute trouvée : « Comme ils nous insultent grossièrement ceux qui nous donnent de tels conseils à seul fin de faire de nous de dociles animaux domestiques ! »

Pour convaincre ses lecteurs et ses lectrices de changer les choses, elle compte « disputer chaque pouce de terrain aux préjugés existants » ! Remettant cent fois l’ouvrage sur le métier, elle ne veut plus entendre parler de coutume : « Alléguer la coutume pour justifier qu’on prive des êtres humains de leurs droits naturels est l’un de ces absurdes sophismes qui insultent quotidiennement le bon sens ». Pan !

Elle reconnaît cependant la difficulté de la tâche puisque « les hommes, en général, préfèrent utiliser leur raison à justifier les préjugés qu’ils ont assimilé sans trop savoir comment, plutôt qu’à les déraciner ». Bref, la gent masculine en prend pour son grade. Selon Mary Wollstonecraft, « il existe une sorte de lâcheté intellectuelle qui fait reculer les hommes devant leur tâche ou l’accomplir seulement à moitié ».

Jean-Jacques Rousseau se voit lui-aussi bien secoué ! « Révolté par des mœurs et des vertus factices, le citoyen de Genève (…) a jeté le blé avec la paille, sans même se demander si les maux dont son âme ardente se détournait avec indignation, étaient la conséquence de la civilisation ou les vestiges de la barbarie. »

La royauté elle-même n’échappe pas aux foudres de Mary Wollstonecraft à travers une critique du philosophe suisse : « [Jean-Jacques Rousseau] n’a pas vu qu’en quelques générations, le pouvoir royal a un effet débilitant sur la noble lignée et que, par des appâts divers, l’oisiveté et le vice gagnent des milliers d’êtres. »

Louis XIV détrôné

Ne respectant vraiment rien, Mary Wollstonecraft s’en prend même à… Louis XIV, qu’elle accuse d’avoir « introduit des mœurs artificielles et entraîné toute la nation grâce à une trame habile de despotisme ». Quant aux femmes, « il les flatta par une attention puérile (…), [et elles] obtinrent sous son règne cet espèce d’emprise si nuisible à la raison et à la vertu ».

Aurait-elle été plus heureuse dans notre époque ? Le doute est permis puisqu’elle affirme péremptoirement que « toutes les professions fondées sur la subordination et la hiérarchie font grand tort à la morale ». Bigre. Les institutions sont elles aussi passées à la paille de fer. Elle ne note aucune intelligence chez les militaires ni les marins et aussi peu chez les hommes d’Église. Mary Wollstonecraft relève que « la personnalité de chaque homme est, dans une certaine mesure, formée par sa profession ». Plutôt bien vu.

Les femmes n’avaient pas cette chance car, « faute d’émulation et d’études scientifiques sérieuses, l’intelligence des femmes se tourne rapidement vers les problèmes matériels et les questions de bienséance ». Mary Wollstonecraft établit alors un parallèle étonnant entre la psychologie des femmes et des… officiers. Tout comme elles, ils sont lâchés dans le monde avant d’avoir reçu une formation intellectuelle ou morale solide.

Ils acquièrent alors quelques « connaissances superficielles » arrachées au « flot bourbeux de la conversation » et cette « science des mœurs et des coutumes est souvent prise pour une connaissance du cœur humain ». Et Mary Wollstonecraft de conclure que les militaires, « comme le beau sexe, font de la galanterie la grande affaire de leur vie » car « on leur a appris à plaire et ils ne vivent que pour cela » !

Les conséquences néfastes d’une telle éducation sont légion : aussi bien les femmes que les militaires « se satisfont de l’ordinaire », « sont la proie des préjugés », « se soumettent aveuglément à l’autorité et en adoptent les opinions ».

Plus subtilement, Mary Wollstonecraft souligne l’ambivalence des hommes : « l’oisiveté à introduit dans la société un mélange de galanterie et de despotisme qui amène les hommes, esclaves de leurs maîtresses, à tyranniser leurs sœurs, leurs femmes et leurs filles »

William Godwin, mari de Mary Wollstonecraft, James Northcote, 1802, Londres, National Portrait Gallery.Alors, que faire ? La mère de Mary Shelley avait si peu d’espoir de voir un jour son « désir insensé » devenir réalité qu’elle l’exprime malgré tout, « même s’il provoque le rire »… Elle avoue alors souhaiter « sincèrement voir disparaître de la société la distinction entre les sexes, sauf quand il s’agit de relations amoureuses ».

Après une vie amoureuse émaillée de déceptions, elle rencontre William Godwin en 1794 et l’épouse en mars 1797 alors qu’elle est enceinte. Le 30 août 1797 allait naître Mary Godwin, qui épousera plus tard le poète Shelley et deviendra l’auteur de Frankenstein. Cet accouchement provoquera malheureusement une septicémie qui emportera Mary Wollstonecraft le 10 septembre 1797.

Malgré son décès prématuré, elle laisse une œuvre empreinte de fougue… et de raison qui touche encore les lecteurs attachés à l’égalité entre entre tous les êtres humains. Le rêve n’est pas encore devenue réalité car les femmes sont encore victimes de nombreuses discriminations et d’abus, mais la période actuelle aurait sans doute constitué un semblant de Terre promise pour une femme comme Mary Wollstonecraft.

Vanessa Moley

Bibliographie

Mary Wollstonecraft, Défense des Droits de la Femme (A Vindication of the Rights of Woman), 1976, Petite Bibliothèque Payot.


Publié ou mis à jour le : 2024-03-05 14:22:11

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