Élie Wiesel (1928 - 2016)

Un Nobel pour la mémoire du génocide

Élie Wiesel en 1987 (portrait par Erling Mandelmann)Élie Wiesel est un enfant rescapé de la Shoah. Il fut déporté à Auschwitz-Birkenau en mai 1944, où il perdit ses parents et sa plus jeune sœur.

Il devint écrivain, professeur de « Humanities » comme l’on dit aux États-Unis, et fut longtemps le chantre et le symbole de la mémoire de la Shoah outre-Atlantique.

Son militantisme et ses écrits pour la reconnaissance du génocide lui valurent à cinquante-huit ans de recevoir le Prix Nobel de la paix 1986, « for being a messenger to mankind : his message is one of peace, atonement and dignity » (« car il est un messager pour l'humanité : son message est un message de paix, de rédemption et de dignité »).

Michaël de Saint Chéron

Une enfance volée

Le futur écrivain est né le 30 septembre 1928, à Sighet (aujourd’hui Sighetu Marma?iei, en Roumanie, dans les Carpates), le jour de Sim'hat Thora, fête de la joie de la Torah.

Trois êtres sont au cœur de sa vie d'enfant et d’adolescent : sa mère, Sarah, son grand-père maternel, Reb  Dodye Feig, et son professeur, le Rabbi hassidique de Vizhnitz, village des Carpates.

Quant à son père, Shlomo, il ne fut vraiment proche de lui que dans les camps, ces lieux hors du temps, hors de l'espace des vivants, où ils partagèrent le même sort, le même enfer, ou presque.

Son premier maître, « Zeide le Melamed », avec sa barbe noire, laissa sur Élie Wiesel une image ténébreuse et sévère. Il inspirait à ses jeunes élèves « un malaise mêlé de peur ».  Le futur Nobel ne voyait pas moins en lui « un homme tourmenté et sentimental ».

Tout allait basculer le 19 mars 1944 avec l’arrivée à Budapest des responsables de la « Solution finale », parmi lesquels Adolf Eichman.  Le jour de Pessa'h, la Pâque juive du printemps 1944, des trains de marchandises arrivèrent à Sighet…

La Déportation

« Le septième jour de Pâque, le rideau se leva : les Allemands arrêtèrent les chefs de la communauté juive. À partir de ce moment, tout se déroula avec beaucoup de rapidité. La course vers la mort avait commencé, » racontera plus tard Élie Wiesel dans La Nuit.

Du 20 avril au 13 mai 1944, les Juifs de Sighet furent concentrés et répartis en deux ghettos encerclés de barbelés, « un grand, au milieu de la ville occupait quatre rues et un autre, plus petit, s'étendait sur plusieurs ruelles du faubourg ». La maison des Wiesel formant l'un des angles du premier ghetto se trouvait à l'intersection du quartier juif et de la partie non juive de la ville.

Puis, ce fut le départ pour le camp de Birkenau. Élie Wiesel écrit dans La Nuit :

« Quelqu'un se mit à réciter le Kaddich, la prière des morts.

- Yitgadal veyitkadach chmé raba... Que son Nom soit grandi et sanctifié... murmurait mon père.

Pour la première fois, je sentis la révolte grandir en moi. Pourquoi devais-je sanctifier Son nom ? L'Éternel Tout-Puissant et Terrible se taisait, de quoi allais-je Le remercier ? »

La rampe, la « sélection », les flammes dans la nuit. Eliézer a quinze ans, son père cinquante. Leur survie à cet instant, ils la doivent à un déporté, voix sans visage, qui leur conseilla de donner pour leur âge : « Dix-huit et quarante ». Eliézer devint le numéro A-7713…

Plus tard, à l’approche des troupes soviétiques, le camp fut évacué en catastrophe. Ce fut pour les déportés survivants, parmi lesquels le jeune Élie et son père, la « Marche de la mort ». Sans doute plus de la moitié moururent d'épuisement ou gelés dans les wagons à ciel ouvert qui les transportent plus morts que vifs par cet hiver 1945 vers Buchenwald. C’est là que mourut Shlomo Wiesel courant février.

Le camp de Buchenwald à sa libération en 1945 (Élie Wiesel est le septième du deuxième rang à partir de la gauche)

La France et les maisons de l'OSE

Enfin libre ! Le 6 juin 1945 au matin, un train affrété par les Américains et la Croix-Rouge quitte Buchenwald avec un total de 535 garçons à son bord. Ils arrivent le lendemain à Thionville. Là, un train français prend en charge 427 garçons sous l’égide d’une organisation caritative juive, l'OSE (Œuvre de Secours aux Enfants) et les emmène à Écouis, en Normandie.

Tandis qu’une partie des enfants part pour la Palestine, les autres, parmi lesquels Leizer, comme continue à se faire appeler le jeune Élie Wiesel, font leur rentrée scolaire au château de Vaucelles, à Taverny, près de Paris. À 18 ans, Leizer quitte le foyer et s’installe dans la capitale, dans un petit hôtel de la rue de Rivoli, ce qui lui permet de fréquenter la synagogue de la rue Pavée.

Découverte d’Israël et débuts en littérature

En 1949, l'Agence Juive lui offre une place sur un bateau qui emmène en Terre Promise un groupe d'olim, des immigrants d'Afrique du nord. Dans le tout nouvel État d’Israël, le jeune homme se sent seul, pire,  désenchanté.  Il trouve un emploi au journal  Hérout  puis devient moniteur dans un village d’enfants. Il obtient alors d’être affecté à Paris comme correspondant de presse par le journal Yedioth Ahronot.

En 1954, lors d’un voyage en bateau pour un reportage au Brésil, Élie Wiesel commence à coucher sur le papier son expérience concentrationnaire. Il écrit à la hâte ce premier texte en yiddish et le confie à un éditeur argentin qui le publie à Buenos Aires, sans succès.

Aux premiers jours de mai 1955, Élie Wiesel sollicite pour son journal un entretien avec François Mauriac. Le Prix Nobel de littérature, apprenant qu’il est revenu de déportation, l’encourage à témoigner de son expérience. Le raccompagnant à l'ascenseur, il lui dit de sa voix cassée : « Écoutez donc le vieillard que je suis [70 ans] : il faut parler - il faut parler aussi ».

Le parrainage de François Mauriac ne lui sera pas de trop pour trouver enfin un éditeur, Les Éditions de Minuit de Jérôme Lindon, qui veuille bien publier son récit en français, dans un format réduit à moins de deux cents pages.

La Nuit, premier de la quinzaine d’ouvrages d’Élie Wiesel, est publié en 1958. Au même titre que Si c’est un homme  de  Primo Levi,  L’Espèce humaine  de Robert  Antelme, Le Sang du ciel  de Piotr Rawicz,  Le Grand voyage de Jorge Semprun,  Les Poèmes de la nuit et du brouillard  de Jean Cayrol  et leurs égaux -, ce livre appartient aux témoignages capitaux comme à la partie la plus haute de la littérature. François Mauriac ne s’y trompa guère, pas plus que, des décennies plus tard, le cardinal Aron Jean-Marie Lustiger.

De l’ « US Holocaust Memorial » au prix Nobel de le Paix

En 1964, Élie Wiesel fait un premier séjour à Moscou et en rapporte un livre brûlant sur la marginalisation des juifs soviétiques : Les Juifs du silence. Ce début de notoriété lui vaut un premier doctorat honoris causa en 1967.

Il se marie deux ans plus tard et, en même temps qu’il devient père, devient professeur. D'abord au City College de New York où il est nommé en 1972 «distinguished professor of jewish studies» puis à Yale, où il enseigne en 1982-83 avant d'être appelé à l’Université de Boston pour la prestigieuse chaire Andrew W. Mellon Professor in the Humanities.

En 1979, le président Jimmy Carter lui confie la présidence de l’ « United States President’s Commission on the Holocaust », transformée en 1980 en « US Holocaust Memorial ». À ce poste, Élie Wiesel va contribuer activement à sortir le génocide des Juifs de l’oubli.

En 1981, il tisse une relation amicale avec François Mitterrand, nouveau président de la République française. Dix ans plus tard, en 1992, l’Élysée lui confie la création et la présidence d’une éphémère Académie universelle des cultures. Mais Wiesel se brouille avec le président français dès l’année suivante quand il apprend son amitié avec René Bousquet, ancien préfet, haut fonctionnaire, poursuivi pour crimes contre l’humanité.

Sa notoriété planétaire et son militantisme en faveur de la paix valent à Élie Wiesel le prix Nobel de la paix en 1986. La même année, il crée avec son épouse Marion la Fondation Élie Wiesel pour l’humanité, dont le siège est à New York. La fondation figurera vingt ans plus tard parmi les victimes de l’escroc Bernard Madoff...

Ami d’Itzaak Rabin puis de Shimon Pérès, Élie Wiesel milite en faveur d’un État palestinien à côté de l’État hébreu. Déçu par l’impasse du dialogue entre Israël et les Palestiniens, il refuse la présidence de l’État d’Israël quand celle-ci lui est proposée, une première fois par Ehud Barak en 2006, puis par Benjamin Netanyahu en 2014.

Derniers feux

Le 16 juin 2011, alors âgé de 82 ans, l’écrivain subit un triple pontage et tire de cette expérience un ultime opus, Cœur ouvert, par lequel il referme pour ainsi dire l’œuvre née avec La Nuit.

Sous le titre Night, ce premier ouvrage a obtenu aux États-Unis une consécration tardive en 2006 grâce à Oprah Winfrey et à son « Book Club ». Un demi-siècle après sa publication en anglais, il est devenu un best-seller avec six millions d’exemplaires vendus.

Dix ans après sa mort, le 2 juillet 2016 à New York, il nous reste d’Élie Wiesel, malgré l’oubli des jeunes générations, son témoignage sur la Shoah, son judaïsme universel habité par la mémoire des grandes tragédies du XXe siècle. Il nous reste  sa volonté de dialogue, ses romans, ses enregistrements et son amour du chant, des chants hébraïques et des chants de sa tradition hassidique.

Lors de sa dernière conférence devant des lycéens, au Centre universitaire méditerranéen (CUM), à Nice, le 7 mai 2009, en présence de Simone Veil, Élie Wiesel leur dit ceci : « Écoutez-vous les jeunes, vous devez vous accrocher aux questions, car les questions nous unissent tous, il n’y a que les réponses qui divisent. »


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Les juifs en Europe
Publié ou mis à jour le : 2026-04-01 15:18:11
JMCROS (02-04-2026 18:31:24)

Très bel article de Michaël de Saint Cheron sur un homme à respecter pour sa volonté de dialogue et d'humanisme qui manque tant aujourd'hui. Ou sont les Elie WIESEL, Itzaak RABIN et Shimon PERES??... Lire la suite

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