L'ordre des « Assassins » d'Alamût

Regards croisés pour dépasser la légende

Forteresse assassine d'Alamut, miniature persane, Basawan, vers 1596.Les Assassins d'Alamût appartenaient à un ordre musulman ismaélien que fonda Hasan Sabbah (~1052-1124) au nord de l’Iran, près de la mer Caspienne, dans sa forteresse d'Alamût acquise en 1090. Branche dissidente de l’islam, tenant d’un chiisme minoritaire (dico) - l’ismaélisme, qualifié bientôt de "nizârite" -, cet ordre a marqué la géopolitique du Moyen-Orient médiéval jusqu’en 1256, date de la destruction d’Alamût, son « nid d’aigle ».

À la tête d’un État dispersé en de nombreux châteaux, fortins, tours de guet en Iran et en Syrie, Hasan Sabbah sema la terreur par des assassinats ciblés de politiques ennemis et l’utilisation de la rumeur chez les Turcs seldjoukides, les Croisés et le sunnite Saladin avant de s’écrouler devant les successeurs mongols de Gengis Khan. 

Bien que ses ennemis l’aient réduit à une légende noire, une étude moins partisane permet d’en faire émerger une spiritualité élevée, héritée des courants philosophiques les plus prestigieux. En outre, sa filiation avec les actuels Imams ismaéliens - les Aga Khans - dont les actions et fondations caritatives sont multiples, éclaire autrement son histoire si malmenée.

Yves Bomati
Les dessous d’une politique de la terreur

Yves Bomati, Les Assassins d'Alamût - Les dessous d'une politique de la terreur, éd. Armand Colin, 2024 Souvent évoqué depuis que Marco Polo l'a mentionné dans son Livre des Merveilles, l’ordre des Assassins reste pourtant une énigme. Yves Bomati s’est plongé dans les sources occidentales et iraniennes pour en cerner le fonctionnement, la doctrine et le modus operandi. Son livre, Les Assassins d’Alamût – Les dessous d’une politique de la terreur (éd. Armand Colin, 2024), explore deux périodes : celle qui a vu les Assassins défier les empires qui les environnaient, du XIe au XIIIe siècle, mais aussi celle postérieure à leur chute en 1256. Entrés dans une semi-clandestinité, ils sont toujours présents à travers les actions des Aga Khans, leurs héritiers spirituels directs.

Vestiges de la forteresse d'Alamût. Agrandissement : Carte du  Moyen-Orient (VIIe-XIIe siècle) réalisée par les Éditions Dunod- Armand Colin, p. 11.

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Hasan Sabbah  (~1052-1124), le maître d’Alamût

Né dans une famille chiite duodécimaine de Qom, Hasan Sabbah fit de brillantes études, notamment à Nishapur, où il aurait étudié avec le poète Omar Khayyâm et, selon une tradition contestée, Nizam al-Mulk, le vizir des Turcs seldjoukides qui devinrent ses ennemis les plus acharnés.

Approché par des missionnaires (dâ’îs) ismaéliens, il se convertit en 1069 à l’ismaélisme avant d’être envoyé en 1078 au Caire, la brillante capitale des Ismaéliens dits fatimides, pour parfaire son éducation. Il y rencontra Nizâr, l’aîné du calife-imam al-Mustansir Billah (1029-1094) et fut séduit par sa volonté de retourner aux fondations du Coran, les assass, après avoir déploré le règne de la corruption politique et religieuse qui régnait partout dans la cité.

"Conseillé" vivement de rentrer en Iran, Hasan Sabbah acquit, en 1090, à 38 ans, la citadelle d’Alamût, un « nid d’aigle » au cœur des montagnes de l’Elbrouz, et en fit le cœur de ses réseaux politico-religieux, son quartier général.

Lorsqu’en 1097, Nizar, l’héritier légitime de l’imamat fatimide fut tué au Caire, il recueillit ses fidèles à Alamût. Devenu le champion de l’ismaélisme dit nizârite, il fonda un État archipel, de l’Iran à la Syrie.

Étymologie du mot « Assassin »

1147 : Les croisés nomment les membres de l’ordre ismaélien nizârite « Assassins », terme repris par Marco Polo à la fin du XIIIe siècle qui les assimile à des meurtriers consommateurs de hashish. En fait, « Assassin » vient plutôt de Assisins, Hashishin, Assassiyoun, et renvoie au terme arabe assass, désignant les "fondations" du Coran, les fondamentaux du Livre saint que les fidèles d’Alamût souhaitaient respecter.

Hassan-i Sabbah représenté avec ses disciples : - Ici, il est question du Vieil Homme de la Montagne et de sa condition, Marco Polo, Le Livre des Merveilles.

Les Ismaéliens nizârites et les fantasmes occidentaux

L’expansion de Hasan Sabbah qui contrecarrait les intérêts des Turcs seldjoukides et des Croisés, nouveaux venus dans le Moyen-Orient pour conquérir la Terre sainte, s’accompagna d’une légende noire que relata, à la fin du XIIIe siècle, Marco Polo dans son Livre des merveilles.

Selon les récits et rumeurs que ce dernier recueillit, les prétendus Assassins seraient des guerriers tueurs, manipulés par leur chef qui les aurait transformés en des sortes de "zombis" sous l'emprise des drogues. Hasan Sabbah leur aurait promis une entrée privilégiée au paradis où abondaient les femmes splendides, les houris, et les fontaines de vin, s’ils se dévouaient à sa cause en accomplissant les meurtres qu’il leur ordonnerait.

Cette version fut largement répandue dans le Moyen-Orient jusque dans les cours européennes. Aujourd’hui encore, la réalité historique a du mal à s’imposer tant les a priori sont tenaces.

Alâ al Dîn Muhammad, imam nizârien (1221-1255), droguant ses disciples, Les voyages de Marco  Paris, BnF, Gallica. Agrandissement : Odoric de Pordenone, missionnaire franciscain vénitien, à Alamût, Paris, BnF, Gallica.

On ne peut certes nier que les Nizârites utilisèrent le soutien aveugle des plus fanatiques d’entre eux - les fidâ’îs ou fedawis (en Syrie) - pour constituer une force de dissuasion contre leurs ennemis.

Futurs martyrs adhérant à l’éthique chiite du sacrifice, ils apprenaient les techniques d’infiltration dans les milieux hostiles où ils pouvaient rester durant plusieurs mois avant d’agir. Le moment venu, après avoir étudié le quotidien de leur future victime - un potentat, un dignitaire politique, un religieux, etc. – ils passaient à l’acte en la poignardant de préférence au milieu d’une foule, dans un marché, devant une mosquée ou une église, afin que leur acte soit une preuve de la puissance de leur Ordre et que chacun ait peur de s’y attaquer.

L’important était que la rumeur s’empare de leur action et en multiplie l’écho partout où les Ismaéliens nizârites étaient attaqués. Cependant, on ne saurait réduire les Nizarites à ces seuls forfaits qui furent en réalité des conséquences des attaques menées contre eux. En effet, à croiser les données orientales et occidentales, on s’aperçoit que ce n’est pas la même histoire qui est rapportée à leur sujet.

Un membre ismaélien de l'ordre des Assassins (à gauche, en turban blanc) poignarde mortellement Nizam al-Mulk, un vizir seldjoukide, en 1092, Istanbul, Palais de Topkapi.

Chronologie sur l’ismaélisme

  632 : Mort du Prophète Mahomet (Mohammad) à La Mecque
  661 : Assassinat d’Ali, neveu et gendre du Prophète, premier imam chiite, à Koufa.
  680 : Bataille de Kerbala où Hussein, l’un des deux fils d’Ali, est tué.
Naissance du chiisme (chi’a : "parti"), courant minoritaire de l’Islam, le sunnisme étant majoritaire.
  765 : Contestation de la nomination du successeur du 6e imam chiite.
Naissance de l’ismaélisme, courant minoritaire du chiisme dont le courant majoritaire allant devenir le chiisme duodécimain.
  909 : Fondation, en Afrique du Nord, de l’état ismaélien fatimide par l’imâm ‘Ubayd Allah (881- 934).
  969 : Le Caire devient capitale de l’Empire ismaélien fatimide.
1090 : Achat de la forteresse d’Alamût par Hasan Sabbah, compagnon de l’héritier de l’imanat fatimide du Caire.
1094 : Querelle au Caire sur la succession du calife-imâm al-Mustansir Billah.
1097 : Meurtre de l’héritier légitime Nizâr au profit de son cadet. Ses partisans rejoignent Hasan Sabbah à Alamût. Naissance de l’ismaélisme nizârite, le seul qui existe toujours aujourd’hui.
Fin du XIe siècle – 1256 : État éclaté des Ismaéliens nizârites en Iran et en Syrie.
1162 : Proclamation de la Grande Résurrection par Hasan II qui se dit héritier et successeur direct de l’imâm Nizâr.
Désignation de Sinân dit « Le Vieux de la Montagne » comme missionnaire en Syrie.
1210 : Les Ismaéliens entrent en semi- clandestinité, n’affichant plus leur foi (taqiyya)
1256 : Destruction d’Alamût et de sa prestigieuse bibliothèque par les Mongols.

L’histoire face à la légende noire

Plus complexe, la réalité des Assassins est bien plus intéressante. Tout d’abord, les Ismaéliens nizarites n’avaient pas besoin de drogues pour accomplir leurs missions tant leurs croyances étaient puissantes. Leur Ordre était en outre fortement hiérarchisé et discipliné avec l’obligation d’obéissance à leur chef quelles que soient ses décisions. Hasan Sabbah fut ainsi reconnu, auprès de ses fidèles, comme leur hujja, le représentant principal de leur Imâm jusqu’à sa réapparition.

Il supervisait, en conséquence, le travail des dâ’îs, ces missionnaires particulièrement érudits qui assuraient un maillage religieux partout en Iran, puis bientôt en Syrie, en recrutant ceux qui leur paraissaient les plus pertinents et qui affichaient une foi sans réserve. Les plus avisés d’entre eux, les rafik, étaient dirigés vers des études abstraites fort exigeantes ou la gestion d’une place-forte, les autres, les fidâ’îs ou fedawis (en Syrie) constituant les bras armés de l’Ordre.

Al-Fârâbî (872-950), également connu en Occident sous les noms de Alpharabius, Abunaser et Alfarabi, est un philosophe médiéval persan. Appelé le Second instituteur de l'intelligence, il a étudié à Bagdad (actuel Irak) et a commenté, entre autres, La République de Platon ainsi qu'un Sommaire des Lois de Platon. Il fut aussi un théoricien de la musique.Il était cependant difficile d’évoluer hiérarchiquement dans l’Ordre tant ses contenus philosophico-religieux nécessitaient un lourd investissement intellectuel. En effet, et sans entrer dans les détails, l’enseignement ismaélien (ta’lîm) s’enrichissait des doctrines philosophiques qui l’avaient précédé, entre autres et surtout du néoplatonisme qui tenta de concilier la philosophie de Platon avec d'autres écoles philosophiques grecques (Pythagore, Empédocle, Aristote…) ainsi que certains courants de la spiritualité orientale.

De ce fait, l’intérêt des Ismaéliens nizârites pour les recherches doctrinales, fondées sur la distinction fondamentale entre zâhir et bâtin, entre "apparent" et "caché", l’exotérique et l’ésotérique, était grand, ce qui rendait nécessaire une initiation particulièrement sélective, permettant à quelques initiés seulement de se libérer de tout ce qui les clouait au sol pour accéder à l’unité divine. On était ainsi bien loin de l’image de meurtriers sadiques, assoiffés de sang, véhiculée en Occident !

Il en résulta, dans la pratique, que lorsque l’Imam, se prétendant le descendant direct de Nizâr assassiné en 1097, réapparut en 1162 sous les traits de Hasan‘alâ dhikri-hi’s-salâm (1162-1166) dit Hasan II, les pratiques évoluèrent. Ainsi, la shari’a, c’est-à-dire la loi islamique, considérée comme appartenant au domaine des apparences (zâhir) car dictée par les hommes, fut revue et certains de ses arrêts abandonnés.

Ces réformes fondamentales remplirent de fureur une majorité de musulmans sunnites qui rejetèrent encore plus l’ismaélisme et n’eurent de cesse de contraindre aux silence les Nizârites qui persévéraient dans l’hérésie.

Prise d'Alamût, Jami al-tawarikh, ?uvre littéraire et historique iranienne de Rashid al-Din, XIVe siècle, sous le règne de l'il-khan mongol Ghazan.

La chute d’Alamût

Malgré ces oppositions frontales, les Ismaéliens nizarites intéressèrent le sunnite Saladin qui, après avoir renversé l’Empire fatimide du Caire, finit par pactiser avec eux en leur permettant de posséder quelques maisons religieuses en Égypte. Les Croisés pour leur part eurent une attitude ambivalente envers eux. Certains pensèrent même qu’ils étaient si proches des doctrines chrétiennes qu’ils allaient se convertir au christianisme.

Louis IX recevant les messagers du Vieux de la Montagne, Nicolas Guy Brenet, vers 1773, Paris, musée Carnavalet.Yves le Breton, de l’ordre des frères Prêcheurs, le rapporta même au Roi avec pour preuve qu’il avait vu, chez les "Princes Assassins" un ouvrage sur Jésus. C’était oublier que les Ismaéliens s’intéressaient aussi bien à Jésus, à Mahomet, à Bouddha qu’à Zarathoustra… 

Si bien que Louis IX reçut des ambassadeurs Ismaéliens nizârites, échangeant même avec eux des cadeaux précieux. Les sentiments de peur n’étaient donc pas partagés par tous les Occidentaux. Mais cela ne suffit cependant pas à l’Ordre pour se maintenir face aux assauts des petits-fils de Gengis Khan, Hülegü le Mongol entre autres.

En 1256, Alamût fut incendiée et avec elle toute la précieuse bibliothèque où étaient rassemblés des centaines de manuscrits précieux. Seuls quelques-uns échappèrent au désastre grâce à un chroniqueur à la solde du Grand Mogol, Ata Malek Jovayni qui réussit à sauver, entre autres, une autobiographie de Hasan Sabbah. Les autres forteresses tombèrent les unes après les autres.

Ata Malek Jovayni assis sur un coussin près d?une source, écrit, appuyé sur un grenadier, Tarikh-i Jahan-Gusha, Histoire du conquérant du monde 689 A.H. 1290 - Supplément Persan 205, Paris, BnF.

Les Ismaéliens nizârites aujourd’hui

L’une des expériences messianiques les plus démesurées s’acheva-t-elle dans les cendres ? L’autre lecture du Coran propre à ouvrir de nouvelles perspectives vers un islam polyforme adapté à son temps sombra-t-elle avec la prise d’Alamût ?

Khojas en 1862, Texas, Université méthodiste du Sud.Beaucoup de survivants ismaéliens nizârites se dissimulèrent sous des identités diverses ou rejoignirent les cercles soufis qui se développaient depuis plusieurs siècles en terre persane.

1818 ouvrit une autre ère pour l’ismaélisme nizârite lorsque le 46e imam, chef de la communauté ismaélienne des Khodjas à Bombay, reçut de Fath Ali Shah Qâdjâr le titre d’Aga Khan. Les nizârites retrouvaient ainsi officiellement une existence.

Actuellement, leur communauté qui reste discrète - quinze à vingt millions répartis dans le monde – est en deuil, Son Altesse le prince Karim al-Hussaini dit Karim Aga Khan IV, 49e Imam nizârite, unanimement reconnu pour ses actions généreuses, est décédé le 4 février 2025. Son successeur désigné est son fils aîné, Rahim Aga Khan V, qui devient ainsi le 50e Imam nizârite.

Mosquée ismaélienne Imam Abadullah, Salamiyah, Syrie (2010).

Toujours taxé d’hérésie par les musulmans sunnites, l’ismaélisme nizârite promeut un "islam du temps" où ses fidèles obéissent aux lois du pays où ils vivent, où les femmes ont la liberté d’être dévoilées. Un islam qui répond à la modernité du monde et qui promeut la paix, tout en participant à la réflexion si actuelle sur les liens entre religion et politique. On est bien loin de ces caricatures qui encombrent encore les esprits occidentaux et, encore plus, d’un Ordre dit "assassin" !

Bibliographie

Henri Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, 4 vol., Paris, Gallimard, 1971-1972,
Farhad Daftari, Les Ismaéliens, Histoire et traditions d’une communauté musulmane, traduit de l’anglais par Zarien Rajan-Badouraly, éd. Fayard, Paris 2003,
Aboû Firâs, Section du noble écrit, Vertus de Notre Seigneur Râchid-ad-Dîn, traduit par Stanislas Guyard, Un grand Maître des Assassins au temps de Saladin, extrait du Journal Asiatique, 1877, vol. IX, Imprimerie nationale, Paris, 1877. p. 66-167,
Ata Malek Jovayni, Tarik-e jahan-gosa, éd. Mirza Muhammad Qazvini, Gibb Memorial Series 16 Leiden/London, 1912-37,
Marco Polo, Le livre des merveilles, traduction Louis-Georges Tin à partir de la version en ancien français établie par Guillaume Pauthier en 1865, éd. Larousse, Paris, 2009, p. 69-71.


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Arabies
Publié ou mis à jour le : 2025-03-23 09:39:53
Drouin (02-05-2025 08:18:07)

Clair et passionnant.

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