5 novembre 2015 - Que reste-t-il du communisme ? - Herodote.net

5 novembre 2015

Que reste-t-il du communisme ?

L'essayiste Thierry Wolton a écrit Une Histoire mondiale du communisme (Grasset). Les deux premiers tomes (1 132 pages, 33 euros chacun) viennent de sortir et le troisième est à venir très bientôt. Leurs titres : « Les Bourreaux », « Les Victimes » et « Les Complices » attestent du caractère critique et engagé de ces ouvrages... [Présentation de l'éditeur]

Thierry Wolton livre ici aux lecteurs d'Herodote.net une réflexion sur les derniers vestiges de l'illusion communiste.

Dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856), Alexis de Tocqueville explique qu’un événement n’arrive jamais par hasard, qu’il se comprend lorsqu’on en cherche les causes et les raisons dans l’époque antérieure.

Il en est ainsi des révolutions qui ne sont pas des ruptures, comme on le croit généralement, mais des accès de fièvre dont les symptômes apparaissent bien avant qu’ils ne se déclarent. Ce qui est vrai en amont d’un événement historique l’est aussi en aval, il n’y a pas de fin brutale mais toujours un lent processus de délitement dans les années qui suivent. En somme, il n’existe pas de cassures en histoire, mais des continuités.

Une Histoire mondiale du communisme (Thierry Wolton, Grasset, 2015)Le communisme n’a pas brusquement cessé d’exister le jour où le mur de Berlin s’est effondré, en novembre 1989, pas plus quand l’Union soviétique a disparu deux ans plus tard, en décembre 1991.

Que ce soit les difficultés d’intégration de l’Europe de l’Est dans l’Union Européenne que révèle la réaction à la crise des migrants, que ce soit le rôle que joue aujourd’hui les oligarques et le poids de la corruption dans tous les ex-pays communistes, que ce soit le règne sans partage de Vladimir Poutine et sa volonté de reprendre pied dans d’anciennes terres soviétiques comme en Crimée, que ce soit le jeu politique de Moscou au Moyen-Orient entre Syrie et Iran, pour ne prendre que ces exemples, nombre d’enjeux de notre époque se comprennent comme des héritages du communisme.

Il faudra probablement deux générations aux pays qui ont été soumis à ce système pour se débarrasser des séquelles de leur passé, et pour que le reste du monde soit débarrassé du « spectre du communisme » dont Marx avait annoncé l’avènement dans son Manifeste du parti communiste de 1848.

L’histoire du XXe siècle est l’histoire du communisme, notre XXIe siècle est, sui generis, celui de l’après-communisme. Il est vital de savoir et de comprendre ce qui s’est passé hier pour se repérer dans notre monde actuel. D’autant que la « séquence » communiste n’est pas totalement achevée.

Un quart de l'humanité sous un régime communiste

Un quart de l’humanité vit encore sous des régimes qui se réclament de cette idéologie : Chine, Corée du Nord, Laos, Vietnam, Cuba. Pour la Corée du Nord aux mains de Kim Jong-un - héritier de la dynastie des Kim qui oppresse le peuple coréen depuis 1945 -, il s’agit d’ une évidence.

Ce pays représente le dernier bastion d’un communisme pur et dur, tel qu’il a régné en URSS du temps de Staline, sur la Chine à l’époque de Mao ou encore dans le Cambodge soumis à la terreur des Khmers rouges. Personne ne discutera que les Coréens du nord vivent un enfer.

Mais qu’en est-il de la Chine, du Vietnam, de Cuba ? Peut-on encore parler à leur sujet de régime communiste, même si leurs dirigeants se revendiquent de l’idéologie marxiste-léniniste ? Si l’on s’en tient aux critères correspondants au système communiste, tels qu’ils ont été mis en pratique au siècle passé dans une trentaine de pays, l’équivoque n’est guère possible.

À quoi se reconnaît un pays communiste ? À son parti unique, le PC, qui est régi par des règles de fonctionnement établies du temps de Lénine (bureau politique, comité central, centralisme démocratique etc) ; par l’absence d’opposition de toute façon interdite ; par le contrôle des moyens de communication (presse, propagande, etc) ; par une liberté d’expression inexistante ; par la mise sous tutelle de la société ; par son économie dirigée, planifiée ; par l’omniprésence des forces de l’ordre (police, armée) ; par la toute puissance du pouvoir sur les individus qu’aucune loi ne protège de l’arbitraire, etc.

Les pays qui se réclament aujourd’hui du communisme sont régis par ces règles. Le temps des déportations de populations, des crimes de masses, des famines organisées qui ont caractérisé tous les pays communistes à un moment ou à un autre de leur histoire, n’est plus, certes. Ce qui reste de nos jours de communiste dans les contrées qui s’en réclament correspond en fait à l’évolution qu’ont connu les régimes qui les ont précédé.

L’histoire du communisme vue dans sa globalité, dans son aspect mondial, permet de constater que l’application du marxisme-léninisme au siècle dernier a connu deux phases distinctes : un totalitarisme de haute intensité suivi d’un totalitarisme de basse intensité. La première phase consista à effrayer la société pour la tétaniser, à casser les relations entre les individus, à détruire les êtres eux-mêmes pour les domestiquer.

Dans cette phase, les pouvoirs ont mené une guerre civile contre leur peuple. Ce fut l’époque des procès, des exécutions, des goulags, des famines exterminatrices, etc.

La seconde phase s’est amorcée une fois les règles de soumission intégrées, acquises (au sens d’apprises) par la population. Le totalitarisme de basse intensité qui a suivi, moins contraignant – la terreur n’était plus nécessaire -, a permis aux individus disciplinés de vivre « normalement » à condition de n’enfreindre aucune règle, de rester entièrement soumis à l’Autorité. La résignation requise pour survivre sous de tels régimes ne signifie pas qu’il aient été acceptés comme en témoignent les diverses formes de résistance populaire que les pays communistes ont connu, des blagues qu’on se racontait en cachette aux grèves souvent réprimées dans le sang. Le totalitarisme « pur » n’a jamais existé en réalité, il s’est agi d’un absolu que les PC au pouvoir ont tenté d’atteindre sans y parvenir tout à fait, en raison justement des résistances rencontrées. L’homme a été plus fort que le système, c’est l’une des leçons d’optimisme que l’on peut tirer de cette longue et dramatique histoire.

Les pays communistes disparus voici un quart de siècle vivaient sous un régime totalitaire de basse intensité. Les pays qui restent de nos jours communistes en sont à ce stade, à l’exception de la Corée du Nord restée figée dans la phase haute intensité.

Prenons la Chine, le cas plus emblématique parce que chargé d’illusion en tant que seconde puissance économique du monde.

Les Chinois vivent aujourd’hui bien mieux qu’à l’époque de Mao, ils sont et se sentent plus libres. Pour autant, la Chine reste un pays communiste.

Le parti y est tout puissant, les médias sous sous contrôle - l’Internet notamment est surveillé par des dizaines de milliers de policiers formés à cette tâche -, toute opposition est interdite – Amnesty International classe la République populaire de Chine parmi les pays les plus répressifs de la planète - , la population est contrôlée dans ses déplacements intérieurs des campagnes vers la ville (il existe pour cela un passeport intérieur), la vie privée des individus est sous haute surveillance (l'État détermine jusqu'au nombre d'enfants permis à chaque couple), le citoyen ne dispose d’aucun recours juridique contre les autorités, les syndicats aux ordres du parti ne défendent pas les travailleurs, les industries restent en majorité propriété du pouvoir (à travers la Commission d’administration et de supervision des actifs de l’État), la propriété privée n’existe pratiquement pas puisque l’État reste propriétaire du sol etc.

Si la Chine ressemble au capitalisme, si elle a le goût du capitalisme, elle n’est pas capitaliste, encore moins démocratique.

Les dissidents chinois, cubains, vietnamiens, laotiens et parfois coréens – ceux-là moins nombreux tant il est difficile de s’échapper de cet enfer –, viennent nous rappeler la permanence du communisme dans leur pays. Ils sont la conscience et le porte-parole de leur peuple toujours soumis, comme l’étaient les dissidents soviétiques, polonais, tchèques et autres voici quelques décennies.

Notre aveuglement, notamment à l’égard de la Chine, rappelle lui aussi cette époque, il relève de la même cécité dont les pays communistes d’antan ont su profiter. N’est-ce pas une preuve de plus, a contrario, de la persistance de ce système toujours capable de procurer la même illusion, et de susciter chez nous la même crédulité ?

Si l’histoire du communisme n’est pas terminée, elle s’achemine néanmoins vers sa fin ultime. Les régimes communistes se sont effondrés au siècle dernier en raison de leurs contradictions internes, de leur économie obsolète, de leur incapacité à satisfaire les besoins de leur population, de leur impossibilité au fond de s’adapter à la marche du temps.

Aucun des pays qui se réclament encore de nos jours du marxisme-léninisme ne pourra échapper à cette « destinée » car leur idéologie n’est elle-même plus adaptée à notre monde. C’est rassurant et inquiétant à la fois. Si l’effondrement est inéluctable , nul ne peut dire comment il se fera, ni ce qu’il en coûtera à leur population et au reste du monde.

Thierry Wolton

L'auteur : Thierry Wolton

Thierry WoltonNé en 1951, Thierry Wolton est un journaliste et essayiste auteur d'une vingtaine d'ouvrages sur les relations internationales et le monde communiste.

C'est aussi un amateur de bonne chère qui anima longtemps la rubrique gastronomique du magazine Elle.

Il a publié en 2015 Une Histoire du communisme mondial en trois volumes de plus de mille pages chacun.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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