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Médecine

Être malade au temps de Louis XIV

Si Louis XIV mourut à la veille de son soixante-dix-septième anniversaire, pareille longévité était chose rare au Grand Siècle !

Il suffit d'observer le tableau de famille du Roi-Soleil pour comprendre qu'il ne faisait pas bon naître et vivre au XVIIe siècle : sur les dix-sept enfants du monarque, seulement six fêtèrent leur quinzième anniversaire ! Nous allons voir que cette situation n'avait hélas rien d'exceptionnel.

Théodore Rombouts, L'Arracheur de dents, 1627, Madrid, musée du Prado

Survivre, tout un art

La mortalité générale dans la France de Louis XIV s'explique en premier lieu par l'hygiène déplorable dans laquelle se déroule l'accouchement. Si le nourrisson y survit, il devra ensuite s'habituer à l'odeur d'urine, un onguent très prisé, supporter d'être emmailloté telle une momie et affronter enfin l'obstacle des maladies infantiles.

L'enfant a, au XVIIe siècle, moins d'une chance sur deux de fêter son quinzième anniversaire. Côté filles, la grossesse est une nouvelle épreuve souvent éliminatoire, puisque « femme grosse a un pied dans la fosse » !

Les pauvres ont à lutter contre les carences et la famine ; quant aux riches, ils doivent faire attention à l'excès d'alimentation qui cause la goutte. Tous doivent se méfier des maladies pulmonaires (« phtisies ») et vénériennes (« véroles »). Enfin, la moindre blessure peut devenir un cauchemar : le musicien Jean-Baptiste Lully a ainsi succombé à la gangrène à 55 ans après s'être malencontreusement percé le pied avec la canne à bout ferré dont il se servait pour donner le rythme. Résultat : l'espérance de vie moyenne ne dépasse pas vingt-cinq ans (au lieu de quatre-vingt ans aujourd'hui en France).

Une autre conception de l'hygiène

Ne nous étonnons pas de cette surmortalité qui a affecté les Français du XVIIe siècle. L'hygiène comme nous la connaissons aujourd'hui n'existe pas encore et les soins du corps relèvent d'une conception opposée à la nôtre.

Si les salles de bain commencent à apparaître dans les grandes demeures, elles sont davantage des lieux de plaisir que de soins. On préfère souvent se contenter d'une « toilette sèche » consistant à se frotter avec des linges. Il est vrai que l'assimilation de la crasse à une couche protectrice ne pousse pas aux ablutions ! Ne dit-on pas : « Gens de bain, gens de peu d'années », ou encore : « Plus le bouc pue, plus la chèvre l'aime » ?

Mais le pire se rencontre en ville : faute d'égouts et d'abattoirs, les rues se transforment vite en cloaque malodorant. La présence des cimetières autour des églises, au centre des villes et des villages, est également une invitation à toutes sortes d'épidémies. On y mettra fin à la veille de la Révolution, en découvrant enfin les règles d'hygiène qui sont encore les nôtres.

La saleté n'est pas pour autant la bienvenue ! Pour la noblesse, en particulier, l'apparence est capitale : les parties visibles du corps se doivent d'êtres irréprochables de propreté, tout comme les vêtements. Et l'on tente de cacher les mauvaises odeurs sous une débauche de parfums plus odorants les uns que les autres.

Ecole espagnole, L'Homme à la seringue, XVIIe s., Paris, musée du LouvreGare aux malentendus. Cette conception de l'hygiène et du corps, en régression par rapport au Moyen Âge, n'est pas le fruit de la désinvolture ou de l'ignorance mais d'une application trop stricte des connaissances de l'Antiquité, redécouvertes au siècle précédent !

À la Faculté, on ne jure que par Hippocrate (Ve s. av. J.-C.) et Galien (IIe s. ap. J-C.), qui font figure de maîtres indépassables, le premier préconisant de laisser faire la nature et le second d'observer attentivement les symptômes.

Cela peut se comprendre : pour les hommes de science qui observent la décomposition des corps après la mort, la pourriture semble de toute évidence venir de l'intérieur de soi. Il faut que les individus bien portants l'empêchent de pénétrer dans leur corps en surveillant leur régime alimentaire et en évitant tout contact avec l'eau qui pourrait obstruer les pores de la peau, que l'on croit perméables. Certains évitent même de sortir dans la brume.

Lorsque la maladie est là, les médecins examinent les urines et les selles de leur patient afin de comprendre pourquoi l'équilibre a été rompu entre les « quatre humeurs » (le sang, la lymphe, la bile jaune et la bile noire). Pour rétablir cet équilibre et rendre au malade sa « bonne humeur », ils le purgent à l'aide de bouillons laxatifs, de saignées ou de lavements.

Un corps médical mal portant

Les Diafoirus, même raillés par Molière, peuvent continuer à impressionner leurs malades à grands coups de formules latines.

Adrien Van Ostade, Le Médecin dans son étude, 1665, Berlin, Gemäldegalerie (SMPK).« Rien de plus ridicule qu'un homme qui veut se mêler d'en guérir un autre ! » Cette formule de Molière suffit à elle seule à résumer l'image que l'on a des médecins au XVIIe siècle.

Même si Paris et Montpellier peuvent s'enorgueillir de posséder des facultés de Médecine d'excellente réputation, les professionnels qui en sortent ne brillent pas par leur réussite dans les traitements, faute de connaissances et de moyens.

On préfère souvent à leurs discours théoriques les bons vieux « remèdes de bonnes femmes » préparés à base de plantes (les « simples ») chez les apothicaires. Ceux-ci sont alors fiers de pouvoir concocter la fameuse thériaque, sorte de remède universel comprenant jusqu'à 87 plantes et un peu de chair de vipère desséchée...

Belle époque où, si l'on en croit Molière, « presque tous les hommes meurent de leur remède et non de leur maladie ». Lui-même, moins chanceux que le roi, mourut de surmenage à 51 ans, en 1673.

David Teniers le Jeune, Le Chirugien-barbier, milieu du XVIIe s., Norfolk, The Chrysler Museum of Art

Pourtant, si trop de médecins se méfient encore du progrès, celui-ci est bien en marche au XVIIe siècle qui est aussi, rappelons-le, le Grand Siècle des Sciences. Le quinquina, arrivé tout juste des Amériques, commence à profiter à de plus en plus de malades dont le plus célèbre, Louis XIV, guéri en 1649 d'une forte fièvre.

Opérations dentaires, planche extraite de Johannes Scultetus, Armamentarium chirurgicum, 1656, Bethesda, Bibliothèque nationale de la MédecineLa chirurgie poursuit avec succès les trépanations, opérations de la cataracte et autres extractions des calculs, mais les difficultés rencontrées pour éviter les hémorragies et les infections ainsi que l'absence d'anesthésie rendent chaque intervention périlleuse. Le corps humain, déjà bien connu après les travaux de Vésale (XVIe siècle), continue à livrer doucement ses secrets.

C'est ainsi que le Hollandais Van Leeuwenhoek, marchand de draps qui utilisait le tout nouveau microscope pour observer ses tissus, finit par découvrir les spermatozoïdes et les globules sanguins. Mais c'est d'Angleterre que vient la grande découverte du XVIIe siècle : William Harvey, à partir de 1628, explique le système de la double circulation sanguine. Moqué, Harvey est dénigré sous le nom de « circulator » (« médecin ambulant » en latin).

Mais il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les scientifiques et médecins prennent enfin conscience des vertus de l'hygiène et de la propreté. Ce sera, bien avant l'arrivée des vaccins et des antibiotiques, le premier et principal facteur d'allongement de l'espérance de vie et du bien-être.

L'auteur : Isabelle Grégor

Isabelle Grégor

Isabelle Grégor a obtenu un doctorat de Lettres modernes avec une thèse consacrée au récit de voyage de Bougainville. Cette thèse a donné lieu à des publications, par exemple dans la Revue d'Histoire maritime, et à des conférences dans des colloques scientifiques.

Notre collaboratrice a également passé avec succès le concours de CAPES en 2008 et enseigne les lettres dans un lycée de Poitou-Charentes.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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