Hebdomadaire, N° 813, 17 novembre 2012, 3€

En prévision du voyage officiel du président François Hollande en Algérie, l'hebdomadaire Marianne présente un dossier spécial de 24 pages : «De quoi la France soit-elle s'excuser ?».
Sur un thème aussi passionnant que polémique, on attendait une réflexion de haute volée. Le magazine, en effet, ne manque pas de grandes «plumes» cultivées et réfléchies. La déception est au rendez-vous. Rien qui sorte de l'ordinaire à quelques exceptions près comme la chronique de Jean-Dominique Merchet...
Sur ce thème-là (comme sur quelques autres), nous sommes en peine de découvrir dans la presse autre chose que des idées convenues (nos lecteurs et amis gardent heureusement la faculté de se retourner vers nos dossiers, par exemple La France malade de son Histoire).
Dans le dossier de Marianne, plus grave que l'absence de réflexion originale, il y a l'approximation journalistique dans le traitement de l'Histoire, avec un résultat particulièrement affligeant concernant l'article : L'esclavage au nom de l'économie (pages 70 et 71).
Le bêtisier de l'esclavage
Dans cet article, les approximations, dont chacune peut paraître mineure, conduisent par leur accumulation à une vision caricaturale du phénomène de la traite, que ne saurait dissiper une conclusion sirupeuse sur «l'esclavage, crime universel» ou «la France, premier pays à l'avoir aboli».
- Première approximation : «L'Europe s'engage dans les grandes découvertes, mais, pour les mener à bien et exploiter les terres conquises, il faut des bras. On importera donc des Noirs d'Afrique...»
Les premiers travailleurs importés en Amérique par les Espagnols et les Portugais sont des Blancs, de pauvres bougres liés par contrat pour plusieurs années avec leur employeur, ainsi que des esclaves africains venus des plantations sucrières du sud de l'Espagne ou du Portugal. Ces esclaves ont eux-mêmes été achetés sur les marchés nord-africains.
- Deuxième approximation : «le commerce triangulaire, d'une redoutable efficacité»
Le commerce triangulaire se met en place à la fin du XVIe siècle, quand s'épuisent les ressources en main-d'oeuvre proprement européenne. Ce commerce n'est pas d'une redoutable efficacité comme le montre précisément Olivier Pétré-Grenouilleau. Dans son survol des différentes études sur le sujet, il montre que la traite était un investissement à haut risque d'un médiocre profit. Elle n'a pu se développer que grâce aux avantages fiscaux procurés aux «compagnies à charte» par les États européens. Les armateurs la pratiquaient en complément d'autres activités commerciales heureusement plus sûres.
- Troisième approximation : «le commerce triangulaire a financé la révolution industrielle»
L'auteur de l'article cite à l'appui de cette affirmation l'historien et homme politique trinidadien Eric Williams (Capitalism & Slavery, 1944). Aussitôt après, sur un autre sujet, il balance le nom d'Olivier Pétré-Grenouilleau, dont le sérieux professionnel est incontestable. Par ce procédé rhétorique, il donne à croire que le second valide la thèse du premier alors que ses travaux vont dans le sens opposé.
On peut comprendre que l'historien trinidadien, descendant d'esclave et leader politique, veuille démontrer que les Africains seraient, à leur corps défendant, à l'origine de l'expansion occidentale. Mais l'Histoire n'a rien à voir avec l'idéologie... En l'occurence, les travaux actuels sur la traite confirment ce que l'on sait par ailleurs : la révolution industrielle a été amorcée en Angleterre, aux Pays-Bas et en Rhénanie dès la fin du Moyen Âge, bien avant la traite. D'autre part, les Portugais et les Espagnols, qui ont pratiqué celle-ci de la façon la plus intense, n'en ont tiré aucun profit.
- Quatrième approximation : «ce n'est qu'avec la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 que l'esclavage sera formellement aboli. Bonaparte le rétablira...»
S'il est vrai que la Déclaration contient dans son article premier («Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits...») une condamnation de l'esclavage, celui-ci n'est formellement aboli que par le décret de Pluviôse (4 février 1794), quand la France ne possède déjà presque plus d'îles à sucre et à esclaves. D'autre part, contrairement à une idée reçue, Bonaparte ne rétablit pas l'esclavage. Par le décret du 20 mai 1802, il le maintient là où il existe encore.
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