Guerre en Ukraine

Les tranchées au temps des drones

14 janvier 2025. Dans la guerre en Ukraine, civils et militaires doivent désormais affronter des conditions de lutte cumulant les caractéristiques des deux guerres mondiales, de la guerre froide et de la guerre hybride contemporaine, avec ses ordinateurs, ses réseaux sociaux et ses drones. 

Depuis plus d’un siècle, la guerre est devenue une industrie, qui fonctionne sur la base de la division du travail, avec une bureaucratie chargée de redonner l’unité au tout...  

Dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, la guerre ressemble à s’y méprendre à celle de 14-18 avec les drones en plus. On a un front étiré sur un millier de kilomètres et des combattants enterrés dans les tranchées. Les effectifs engagés sont comparables au front occidental de la Grande Guerre. Les pertes restent beaucoup moins importantes mais elles affectent des peuples qui étaient déjà asthéniques avant la guerre avec une fécondité très basse et, en ce qui concerne l’Ukraine, une émigration très importante qui s’est encore amplifiée avec l’invasion du territoire.

Guerre de tranchées

Commençons par le soldat. Pour lui, qu’il soit russe ou ukrainien, la guerre est la synthèse de toutes ses devancières des XXe et XXIe siècles.

Dans la guerre moderne, le soldat n’est pas grand-chose de plus qu’un ouvrier : nécessaire par sa masse, il n’est individuellement rien.  Pas d'uniformes chatoyants, pas de gloire ni de prestige à gagner. Juste la satisfaction du devoir accompli.

Au-dessus, les ingénieurs de la guerre font des prodiges dans l’invention d’armes toujours plus vicieuses mais ils n’auront jamais l'infamie d’être traînés en justice. On a l’administration militaire, d’où l’on prend bien garde de ne donner d’ordres qu’assortis de précautions oratoires humanitaires. On a le marketing, qui permet de mettre en valeur les engins de destruction du showroom ukrainien.   

Même tactique qu’en 1914. Comme Kiev voulait récupérer les provinces de l’Est mais que l’offensive ne fonctionnait pas, le gouvernement a choisi d’enterrer les troupes. Cela permet de rester sur place à moindres frais et d’empêcher l’ennemi de « libérer » son territoire.  

C’est le retour des tranchées : boue, froid, ennui, mort absurde au hasard de la chute d’un projectile ennemi ou ami. Cette guerre-là mine le moral et seule la conscience d’accomplir son devoir permet au soldat de rester à son poste sans devenir fou. Ce devoir et l’aura de sacrifice qui nimbe la guerre donnent à sa vie un sens que bien souvent elle n’avait pas dans ce monde du post-communisme où l’espérance révolutionnaire n’avait laissé place qu’à la dégradation du quotidien, au pullulement des sectes et des mafias, et à la vague espérance que l’Union européenne offrirait un jour à ce peuple humilié l’abondance consumériste comme substitut au rêve de la société sans classe. 

De part et d’autre de la ligne de front, au bout de quelques semaines, on se demande ce que l’on fait là. Heureusement, les gouvernements prévoient tout : au bromure de 1915 et à la vodka de 1941, on a ajouté un procédé beaucoup plus efficace pour éteindre les sentiments humains : la propagande en continu, via les réseaux sociaux. 

À cela s’ajoute la puissance de feu de l’artillerie moderne, qui peut absolument tout détruire. Sur ce point, les Soviétiques ont toujours eu une avance remarquable. Or, nous avons ici l’armée soviétique qui se bat contre elle-même (on imagine les fous rires des généraux américains).  

Ainsi, le soldat ukrainien ou russe, dans les tranchées ou à l’assaut, vit sous la perpétuelle menace des orgues de Staline, rénovées, améliorées, dotées de puces électroniques et d’intelligence artificielle. 

Ici, l’armée russe a le dessus : elle a conservé davantage de matériel et ses usines tournent à plein, quand l’armée ukrainienne doit se contenter des dotations occidentales, conçues pour alimenter des guerres néocoloniales, essentiellement en Afrique et au Moyen-Orient. 

Il fallait inventer une parade : de même que les Rouges, pour piéger les tanks allemands, avaient déplacé la guerre sous les décombres urbains de Stalingrad, de même que les Tchétchènes ont utilisé Grozny et le Hamas Gaza, de même les insurgés prorusses du Donbass utilisèrent les immeubles de leurs immenses villes industrielles contre l’armée régulière ukrainienne, postant des tireurs sur les toits, obligeant les soldats de Kiev à détruire les villes, de sorte qu’ils ne puissent libérer que des amas de ruines.  

Kiev, conseillée par Washington, usa de la même technique. Quand ils entraient dans une ville, les Russes se trouvaient sous le feu de tireurs embusqués. Quand ils arrivèrent dans les environs de Kiev, les autorités de la capitale avaient distribué aux habitants des armes, faisant de ces civils non entraînés les cibles désignées de militaires professionnels russes qui naturellement prirent peur.  

Leurs cerveaux, farcis d’une propagande russe qui, mensongèrement mais non sans raisons, leur avait dépeint l’Ukraine comme un nid à « bandéristes » - partisans du leader nationaliste et pronazi Stepan Bandera (1909-1959) - interprétèrent les moindres bruits venant des habitations civiles comme le signal d’une insurrection populaire fascisante.  

Ajoutez à cela qu’ils se sentaient illégitimes à pénétrer ainsi, sans déclaration de guerre, dans un pays frère, ajoutez la fureur débilitante des combats et la présence des deux côtés d’amateurs de croix gammées, et il n’est pas étonnant qu’il y ait eu des massacres d’innocents. Ainsi va la guerre. 

Massacres en vidéo

La guerre d’Ukraine est donc à la fois une guerre de tranchées, un immense duel d’artillerie, une guerre urbaine. Mais ce n’est pas tout. Le soldat russe, comme son frère ennemi ukrainien, doit encore affronter la guerre nouvelle : celle des automates armés qui volent ou planent dans les airs, et celle des missiles super-véloces. Ces deux armes ont un point commun : elles sont guidées de très loin.  

Il faut bien se représenter la chose : dans ce combat, il y a des hommes (et des femmes) qui littéralement jouent à la guerre comme à un jeu vidéo. Qu’ils guident des missiles depuis la mer Caspienne ou la base de Ramstein en Allemagne, qu’ils manipulent des avions sans pilote depuis une cabine de l’Arizona ou de Toula, ces « militaires » ne peuvent pas voir les dégâts qu’ils font. Ils font la guerre abstraitement. Ce sont des monstres aux mains propres, des tueurs pleins d’humanité. 

Le résultat de cette guerre, c’est pour les soldats un quotidien d’où l’ennemi est quasiment absent. On meurt sans l’avoir vu.  

Élimination de l'ogive d'un missile (selon le Service d'urgence de l'Ukraine, missile balistique hypersonique Kinzhal) dans le district de Shevchenkivskyi de Kiev le 5 janvier 2024. Agrandissement : missiles russes tirés dans l'oblast de Kirovohrad. Selon le site Defence Express, il s'agirait de missiles Kinzhal (17 janvier 2024).Le soldat russe ne mène qu’en apparence la guerre contre l’ukrainien, et inversement. Tous deux se battent, en fait, contre une machine militaire, la même des deux côtés, pour laquelle ils ne sont que des consommateurs de projectiles. Quant au paysage, la guerre y a pour résultat une destruction absolue. 

Chez les civils, c’est l’attente du tir mal ajusté ou du missile qui tombe sur de paisibles quartiers d’habitation. Ce sont de régulières coupures d’électricité et de gaz, des écoles fermées ; c’est la peur d’être emmené de force au front, au cours d’une rafle.  

En Ukraine comme en Russie, c’est l’horreur de ne jamais revoir son fils ; ce sont les médias aux ordres, l’opposition muselée, les programmes scolaires réécrits pour bestialiser l’adversaire et glorifier la Nation.  

Pour les civils des zones de combats – car il en reste, qui attendent l’ennemi ou tout simplement restent par entêtement, vieillesse ou lassitude – c’est la mort et la destruction. Pour tous, c’est l’effondrement du monde (Romain Huët, La Guerre en tête, PUF, 2024) : désastre physique des ruines fumantes à perte de vue, paysages d’apocalypse, pollutions chimiques, voire radioactives.  

L’armée ukrainienne tue les civils du Donbass parce qu’elle les soupçonne de soutenir les rebelles et parce qu’elle les tient pour des sous-hommes, produits de l’ouvriérisme soviétique, alcooliques, sales, russophones.  

Immeubles résidentiels dans la colonie de Pivnichne (région de Donetsk en Ukraine) après un bombardement russe dans la matinée du 6 janvier 2024. Agrandissement : la ville Avdiivka après plusieurs bombardements russe (janvier 2024).L’armée russe avance lentement, détruisant tout sur son passage. Elle déblaie, elle détruit ceux qu’elle considère comme des traîtres à la Grande Russie, des fascistes ou, dans le meilleur des cas, d’indécrottables provinciaux qu’il convient de rééduquer.  

Comme le disait Mao Zedong, les combattants d’un peuple qui se soulève se meuvent dans la population civile qu’ils prétendent libérer « comme poisson dans l’eau ». Par conséquent, la seule tactique qui vaille, en face, est d’exterminer la population : pas d’eau, pas de poisson.  

Toute guerre moderne, comme le remarque Gunther Anders dans Visit beautiful Vietnam, est génocidaire par nature. La menace nucléaire, tant brandie ces dernières années, a pour effet de rendre humaines, par comparaison avec le champignon fatal, toutes les inhumanités de la guerre dite conventionnelle : pourvu qu’ils soient garantis contre la fin du monde, les peuples de la terre se satisfont des horreurs de la guerre d’Ukraine (et des autres) : pour eux, cela demeure un spectacle de télévision et une occasion d’alimenter les réseaux sociaux de leurs vaines certitudes. 

La guerre monstre

La guerre d’Ukraine n’est donc pas une « guerre hybride ». C’est une guerre monstre. Non seulement elle combine sur le terrain tous les types de guerre des deux derniers siècles, mais encore son champ s’étend bien au-delà du front. Par la menace nucléaire, son champ est le monde, et tous les États, tous les peuples y sont impliqués. Semblable aux poupées russes, elle change de visage dès que l’on essaie de comprendre plus avant. 

Tout d’abord : la grosse poupée géopolitique (guerre froide, nouvelle version). Ensuite, la poupée nationale (la Russie agresse l’Ukraine). Puis, la poupée régionale (l’État ukrainien agresse l’Ukraine orientale). Enfin, la poupée locale (dans chaque localité, Soviétiques slavophiles contre patriotes occidentalistes) et la minuscule poupée psychologique (dans chaque tête, passe la ligne de front des propagandes et des « récits mémoriels »).  

C’est une guerre civile, une guerre de la bourgeoisie pro-européenne de la métropole kiévienne contre les prolétaires de l’Est et les clans mafieux qui les ont pris en main, une guerre étatique et une guerre globale pour la domination de l’économie mondiale.  

Par l’usage industriel du mensonge, c’est une guerre psychologique où nous sommes tous impliqués, non pas à titre de combattants, mais à titre de champs de bataille. Les arguments des uns et des autres sont ici des munitions intellectuelles et la vérité n’est qu’un instrument de domination. Naturellement, chacun souhaite en finir. Il abdique. Son esprit choisit un camp. La guerre cesse, dans son cerveau. Le calme revient, au milieu des pensées en ruine. Mais il s’est transformé en combattant. Il possède la vérité sur l’Ukraine, où il n’est bien entendu jamais allé et dont il se fiche éperdument

Dans cette guerre intellectuelle, on ressuscite les fantômes. Les uns sont persuadés de se battre contre le nazisme et les autres contre le communisme, alors que la Russie est ultracapitaliste et orthodoxe, et l’Ukraine gouvernée par un comique d’origine juive. On ravive des tensions religieuses endormies. On crée des Instituts de la mémoire nationale. On interdit des recherches historiques. On bâillonne les Parlements. On somme les artistes et les sportifs de prendre parti. On ne déclare pas la guerre, ce qui permet de se passer du consentement des peuples.  

Des deux côtés, les belliqueux roulent des mécaniques mais envoient leurs enfants étudier à Harvard tandis que l’on rafle les quidams dans la rue, que l’on recrute criminels et misérables qui n’ont d’autre choix que d’offrir leur vie à la Patrie reconnaissante. 

Le plus clair, dans tout cela, c’est le degré de corruption mentale auquel nous sommes parvenus des deux côtés de la scène et dans le parterre et les tribunes de ce spectacle planétaire. Nous ne mentons même plus. Les mots n’ont aucun sens.

Les principes sont tous foulés aux pieds, ou, ce qui est pire, instrumentalisés. On exalte la Nation pour mieux la livrer au consumérisme occidental ou chinois ; on brandit l’étendard des valeurs pour mieux exploiter les richesses minières et la main-d’œuvre de l’Ukraine.

Armand Grabois
Publié ou mis à jour le : 2025-08-28 16:57:12

Voir les 6 commentaires sur cet article

Jihème (04-05-2025 15:43:24)

Et l'on comprend pourquoi la guerre a commencé dans le Donbass dès 2014 ou 2015, contre ces insurgés de l'Est s'obstinant à vouloir parler russe, mais vus comme ivrognes abâtardis du soviétisme ... Lire la suite

bundschuh:)68 (15-01-2025 18:26:08)

Mr A.Grabois, votre description de ce conflit monstrueux fait frémir pour la suite, quand Mr Trump viendra en rajouter une couche avec ses gros sabots. Et les européens se chamaillent alors que le ... Lire la suite

vintotal (15-01-2025 16:15:36)

Belle prose avec une conclusion poétique.

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