4 fvrier 2016

Les chapeaux circonflexes, espce en voie de disparition ?

La simplification de l'orthographe, conue en 1990 et agre par l'Acadmie franaise, a t inscrite dans les programmes de l'ducation en 2008. Les diteurs de manuels scolaires ayant envisag de la mettre en oeuvre la rentre 2016, c'est l'occasion d'une polmique comme en raffolent les Franais...

Rien voir avec le culte d'un pass mythifi. Plutt l'irritation devant une nime rforme impose d'en haut sans relle ncessit. On craint qu'elle ajoute de la confusion sous prtexte de simplification en lgitimant une nouvelle orthographe sans proscrire l'ancienne.

L'annonce est tombée ce jeudi 4 février 2016 et, comme à chaque fois, a fait l'effet d'une tornade. Oubliés attentats, crise agricole et risques sanitaires exotiques, les rues et réseaux sociaux ne bruissent désormais plus que d'un seul sujet de conversation : on allait toucher à notre orthographe !

Et aussitôt, c'est le retour des glorieux nénufars, accompagnés de leurs non moins célèbres acolytes, les ognons. Vous vous souvenez ? Ils étaient apparus un jour de 1990 à l'initiative du Conseil supérieur de la langue française, mis sur pied par le Premier ministre Michel Rocard pour simplifier une langue qui ne serait plus compétitive dans le monde. Notre chère Académie française avait alors approuvé cette réforme malgré une belle bronca à travers tout le pays.

Anastasie, représentation de la censure au XIXe siècleLorsque la tempête s'était calmée, tout le monde était retourné à ses affaires, pensant la réforme bel et bien enterrée et l'oignon sauvé.

Que nenni ! 26 ans après, la revoilà, plus en forme que jamais ! À l'occasion de l'envoi des nouveaux manuels de collège sur les presses des imprimeries, les éditeurs se sont souvenus que les enfants avaient du mal à comprendre que l'accent de la cime était tombé dans l'abîme. Anastasie, la déesse de la censure, a donc supprimé de ces ouvrages de plus en plus illustrés toute trace de barbarie : plus de piqûre, de jazzmen et de cure-dents, mais quelques bluejeans de jazzmans qui, avec leurs cure-dent qui font des piqures, ruissèlent tous les weekends…

Amusant, certes. Mais cet exemple cache la forêt : derrière le picnic, c'est près de 2 400 mots qui vont changer de peau dans les manuels scolaires (mais pas dans les ouvrages de littérature classique). Parmi eux, quelques anomalies vont passer à la moulinette, comme l'accent inversé de « événement » ou le i inutile de la fin de « serpillière ». Ce n'est pas la première fois que le dictionnaire est ainsi nettoyé, puisqu'à la Renaissance, déjà, un sérieux coup de balai avait été effectué par Malherbe et ses camarades. Mais la logique aura toujours du mal à s'imposer face aux sentiments amicaux qui nous lient à notre langue : notre « clef », on y tient !

L'époque, me direz-vous, est à la simplification : il ne faut pas bousculer les élèves qui ont tellement de mal à aligner quelques frases sans fotes, et il est temps de venir en aide aux salariés qui ne vivent plus sans leur correcteur d'orthographe. Pourquoi, dans ce cas, ne pas adopter définitivement la simplissime écriture SMS ? Est-ce si grave si l'on ne fait plus travailler la mémoire, la logique grammaticale, le bon sens ? N'est-ce pas plus cocasse de passer cinq minutes à s'interroger sur le sens caché d'un texto réduit à un squelette ?

Il faut évoluer avec son temps, nous dit-on. À l'heure de la mondialisation, on ne peut rester figés sur notre vieille langue dans un combat d'arrière-garde. D'ailleurs qui aujourd'hui est encore capable de lire Montaigne sans une montagne de notes de bas de page ? Dans 100 ans, il suffira de faire la même chose pour les œuvres de Patrick Modiano. Ça lui apprendra à faire de la littérature dans un français soutenu !

Nous n’allons quand même pas pleurer sur des accents circonflexes dont plus personne ne sait pourquoi ils sont là, même si l'hopital semble soudain moins protecteur, le traitre moins fourbe et Nimes moins ensoleillée. Cela fait trop de siècles que les linguistes nous font perdre notre temps et notre encre en nous obligeant à ajouter un accent circonflexe uniquement pour marquer l'emplacement d'une lettre que tout le monde a oubliée ! Nous devrons donc renoncer à coiffer les i et les u de cette « hirondelle de l’écriture » (Jules Renard).

Et s'il suffisait de laisser le tems au tems ? N'est-ce pas l'usage qui, finalement, a toujours raison ? Pour l'aider à faire les bons choix, puisque nous avons la liberté de continuer à écrire le français qu'on nous a appris, profitons-en pour parsemer encore nos textes de nénuphars aquatiques et d'oignons mal pelés, avec l’agrément de l’Académie : « Les personnes qui ont déjà la maîtrise de l’orthographe ancienne pourront, naturellement, ne pas suivre cette nouvelle norme » (1990).

On nous dit qu'il faut être tolérant et accepter plusieurs versions du même mot : n'est-ce pas plutôt ouvrir la porte à un bel embrouillamini dans les textes ? Se résigner à l'appauvrissement et à la fadeur ? Ne vit-on pas une première étape du processus de construction d'un français peut-être plus accessible mais sans saveur ?

On peut se demander s’il est du ressort des éditeurs de manuels scolaires d'imposer aux enseignants et aux élèves un soi-disant « bel usage ». Tolérer des simplifications orthographiques et ne pas les sanctionner dans les dictées, pourquoi pas ? Mais les généraliser dans les manuels au risque de déboussoler les amateurs de bonne littérature, est-ce bien raisonnable ?...

Isabelle Grégor
Quand Napoléon se fâchait avec l'orthographe...

Nous ne résistons pas au charme de cet extrait du Mémorial de Sainte-Hélène (Emmanuel de Las Cases, tome 6, 29 septembre 1816) :

Belles dictées de l’Empereur. Détails. particularités caractéristiques, etc.

Toutes les fois que l’Empereur traitait un sujet, pour peu qu’il s’animât, ses paroles eussent pu supporter l’impression.

Souvent aussi, quand une idée le frappait vivement, il dictait à celui de nous qui était sous sa main des morceaux qui, dès ce premier jet, se trouvaient du dernier fini. Ces messieurs doivent avoir beaucoup de ces dictées, toutes bien précieuses. J’en veux bien à l’état de mes yeux, qui, m’empêchant d’écrire, me privait la plupart du temps de cette bonne fortune. [...]

L’Empereur dictait toujours sans nulle préparation. Je ne lui ai jamais vu, dans aucun cas, faire de recherche sur notre histoire, ni sur aucune autre ; pourtant personne n’a jamais plus heureusement cité l’histoire, avec plus de justesse, plus à propos, ni plus souvent. On eût dit même qu’il ne la savait qu’en citations, et que ces dernières lui venaient comme par inspirations. C’est ici pour moi le lieu de dire quelque chose qui m’a souvent occupé, sans que j’aie pu me l’expliquer, mais qui est trop remarquable, et dont j’ai été trop souvent le témoin pour le passer, sous silence ; c’est qu’on eût dit qu’il existait en Napoléon une foule d’objets qui y demeuraient comme en réserve pour apparaître avec éclat dans les circonstances soignées ; qui, dans les moments d’insouciance, semblaient plus que sommeiller, lui être pour ainsi dire étrangers. Sur l’histoire, par exemple, combien de fois ne m’a-t-il pas demandé si Saint Louis était avant ou après Philippe le Bel, ou autre chose semblable. Eh bien, l’occasion arrivait-elle pour lui ? alors il faisait sans hésiter les citations les plus minutieuses ; et, lorsqu’il m’est arrivé de douter parfois et que j’ai été vérifier, le tout était de la plus scrupuleuse exactitude ; je ne l’ai jamais trouvé en défaut.

Autre singularité de même nature : l’Empereur, dans l’oisiveté de la vie et le bavardage, estropiait souvent les noms les plus familiers, même les nôtres ; et je ne crois pas que cela lui fût arrivé en public. Je l’ai entendu cent fois, dans nos promenades, réciter la fameuse tirade d’Auguste, et jamais il n’a manqué de dire : « Prends un siège, Sylla (note). » Il faisait, la plupart du temps, des noms propres à sa fantaisie ; et, une fois adoptés, ils demeuraient toujours, bien que nous prononçassions les véritables cent fois par jour à ses côtés ; et si nous eussions adopté les siens, son oreille en eût été choquée. Il en était de même de l’orthographe ; la plupart du temps il n’en écrivait pas un mot, et si nos copies lui eussent été portées avec de pareilles fautes, il s’en fût plaint.

Un jour, l’Empereur me disait : « Vous n’écrivez pas l’orthographe, n’est-ce pas ? » Ce qui fit sourire malignement le voisin, qui prenait cela pour un jugement. L’Empereur, qui s’en aperçut, reprit : « Du moins, je le suppose ; car un homme public et dans les grandes affaires, un ministre, ne peut, ne doit pas écrire l’orthographe. Ses idées doivent courir plus vite que sa main ; il n’a le temps que de jeter des jalons ; il faut qu’il mette des mots dans des lettres, et des phrases dans des mots ; c’est ensuite aux scribes à débrouiller tout cela. » Or, l’Empereur laissait beaucoup à faire aux scribes ; il était leur désolation ; son écriture composait de véritables hiéroglyphes ; elle était illisible souvent pour lui-même. Un jour mon fils, lui lisant un des chapitres de la Campagne d’Italie, s’arrête court, cherchant à déchiffrer : « Comment, le petit âne, dit l’Empereur, ne peut pas relire son écriture ? – Sire, c’est que ce n’est pas la mienne. – Et de qui donc ? – Celle de Votre Majesté. – Comment, petit drôle, prétendez-vous m’insulter ? » Et l’Empereur, prenant le cahier, fut fort longtemps à chercher ; et puis le jeta en disant : « Il a ma foi raison, je ne saurais dire ce qu’il y a. »

Il lui est arrivé souvent de me renvoyer les copistes pour essayer de leur déchiffrer ce qu’il n’avait pu retrouver lui-même. L’Empereur expliquait la netteté de ses idées et la faculté de pouvoir, sans se fatiguer, prolonger à l’extrême ses occupations, en disant que les divers objets et les diverses affaires se trouvaient casés dans sa tête comme ils eussent pu l’être dans une armoire. « Quand je veux interrompre une affaire, disait-il, je ferme son tiroir, et j’ouvre celui d’une autre. Elles ne se mêlent point, et ne me gênent ni ne me fatiguent point l’une par l’autre. »

Jamais non plus il n’avait éprouvé, disait-il, d’insomnies par la préoccupation involontaire de ses idées. « Veux-je dormir, je ferme tous les tiroirs, et me voilà au sommeil. » Aussi observait-il qu’il avait toujours dormi quand il en avait besoin, et à-peu-près à volonté.

Extrait numérisé par Jean-Marc Simonet)

Publi ou mis jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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