Avec Les Rayons et les Ombres, en salle depuis le 18 mars, le réalisateur Xavier Giannoli raconte en 3 heures, sur un mode baroque et captivant, la conversion d'un homme bien sous tous rapports en crapule tout juste bonne pour le peloton d'exécution.
C'est l'histoire véridique d'un dénommé Jean Luchaire, de concert avec sa fille aînée et son ami de toujours, Otto Abetz, qui devient l'ambassadeur du IIIe Reich à Paris. Le trio est magnifiquement incarné par Jean Dujardin, Nastya Golubeva et August Diehl...
Xavier Giannoli a emprunté le titre mystérieux de son film à un poème de Victor Hugo avec ces mots qui résument la trame du film et plus généralement l'histoire humaine :
Tout homme sur la terre a deux faces, le bien
Et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien.
Le réalisateur s'est déjà illustré en 2021 avec une adaptation flamboyante du roman de Balzac Illusions perdues et les personnages principaux (on n'ose dire « héros »), dans ce film comme dans l'actuel, ne sont pas sans parenté. Lucien de Rubempré (Illusions perdues) et Jean Luchaire (Les Rayons et les Ombres) sont des ambitieux pleins d'illusions généreuses qui se brûlent les ailes et trahissent leurs convictions dans les milieux frelatés de la presse parisienne, le premier sous le règne de Louis-Philippe, le second sous l'Occupation. Leur principale différence vient de leur milieu d'origine : la paysannerie provinciale pour l'un, la bourgeoisie intellectuelle pour l'autre.
Jean Luchaire est effet né en 1901 à Sienne (Italie) avec un capital culturel d'une immense richesse. Son grand-père paternel Achille Luchaire (1846-1908) est un illustre historien médiéviste ; son grand-père maternel Lionel Dauriac (1847-1923) un philosophe non moins renommé et son père Julien Luchaire (1876-1962) un homme de lettres à l'origine de l'Institut français de Florence.
Le jeune homme interrompt quant à lui ses études dès 1917. Il se garde de devancer l'appel et partir à la guerre mais, pressé de jouir de la vie, des femmes et des repas fins, préfère se lancer dans le journalisme avec le soutien et les recommandations de sa famille. À défaut d'un grand talent d'écriture mais fort de sa belle apparence, de son chic et de son aisance à nouer des contacts, il se fait une place honorable dans l'intelligentsia parisienne.
Décidément pressé, le jeune homme se marie à 19 ans avec Françoise Besnard, petite-fille du peintre Albert Besnard (1839-1934), qui a dirigé la Villa Médicis et deviendra directeur de l’École des Beaux-Arts et académicien ! Le couple a trois enfants : Corinne (1921-1950), Robert (1922-1998) et Monique (1925-2025).
Avec l’appui de son père, Luchaire fonde le 20 juin 1927 le mensuel Notre temps, qui se veut européen et partisan de l’amitié franco-allemande. La rédaction réunit de jeunes journalistes appelés à la célébrité, tels Bertrand de Jouvenel et Pierre Brossolette. Le premier se perdra dans la Collaboration, le second quittera le mensuel dès 1934, refusant de continuer à soutenir l’Allemagne après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Il deviendra un martyr de la Résistance (le film Les Rayons et les Ombres le représente sous le nom de Labarrière).
À l’été 1930, au Sohlberg, en Forêt Noire, se noue une première rencontre entre jeunes Français et Allemands, désireux les uns et les autres de promouvoir une amitié durable entre les deux nations. À cette occasion, Jean Luchaire et son ami Guy Crouzet nouent une étroite relation avec un professeur d’art parfaitement francophone, Otto Abetz. Il est né en 1903 en pays badois dans une famille catholique et en 1932, pousse sa francophilie jusqu’à épouser une Française, Suzanne de Bruycker, secrétaire de son ami Luchaire.
Le mensuel Notre temps n’étant pas viable, Luchaire, jeune espoir de la gauche pacifiste et européiste, convainc le ministre des Affaires étrangères Aristide Briand de lui procurer des subsides. Plus habile à obtenir des pots-de-vin que des abonnés, il va dès lors cultiver une addiction à l'argent facile, d'où qu'il vienne, du quai d'Orsay ou de la Wilhelmstraße, siège du ministère allemand des Affaires étrangères, à Berlin...
Quand Hitler accède au pouvoir, Luchaire écrit dans Notre temps : « Européens, nous devons traiter avec les gouvernements européens quels qu'ils soient. Stresemann nous était plus sympathique que Hitler, mais Hitler, c'est l'Allemagne. Au surplus, ce qui compte essentiellement à nos yeux, c'est la paix. » Dès juin 1933, avec une singulière prescience, Julien Luchaire réprouve les positions de son fils sur le chancelier et le tance par voie de presse dans l’hebdomadaire catholique L’Eveil des peuples.
En 1935, Otto Abetz rallie le parti nazi et le ministre des Affaires étrangères du Reich, Joachim de Ribbentrop, le charge de de développer une opération de séduction auprès de la presse parisienne à grand renfort d’argent, réceptions, voyages (ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’« ingérence »).
Arrivent la guerre, la défaite et l’Occupation. Otto Abetz, désormais ambassadeur du IIIe Reich à Paris, amène son ami Jean Luchaire à fonder en novembre 1940 un quotidien « de référence » (sérieux) à vocation collaborationniste, Les Nouveaux Temps. Les ventes du journal n’arriveront jamais à décoller. Peu importe pour Luchaire qui abandonne la rédaction à Guy Crouzet et ne passe plus au journal que pour les fins de mois. Il devient président de la Corporation nationale de la presse française et dès lors tient tous les journaux de la zone occupée dans sa main. C'est par exemple par lui qu'il faut passer pour obtenir du papier.
Un journaliste le surnomme « le louche Herr » et le décrit comme un « fondsécretier », un homme qui touche des Allemands « comme il toucherait des Mongols si les Mongols campaient à Paris ».
Luchaire fut avant la guerre proche de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (aujourd’hui la LICRA) et hésite toujours à signer des articles antisémites. Quand est publié le deuxième statut des Juifs, le 15 juin 1941, il choisit de titrer son éditorial sur la Syrie. L’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline s'en indigne et lui écrit : « Vous oubliez toujours les juifs dans vos très brillants articles ! C’est une maladie chez vous l’oubli des juifs. » Sur les instances des Allemands, le journaliste croit nécessaire de se défendre. Il proclame : « Je n’oublie nullement les juifs dans ma pensée, et petit à petit, je suis devenu extrêmement antisémite, ce qui n’était pas du tout mon cas il y a quelques mois. »
Libertés factuelles, vérité profonde
Les Rayons et les Ombres racontent ce gâchis à travers le regard de Corinne Luchaire. Actrice promise très jeune au vedettariat, elle se laissa prendre comme son père aux séductions de la vie parisienne sous l’Occupation, ce qui lui valut d’être condamnée à dix ans d’indignité nationale à la Libération.
Nous sommes à la fin des années 1940 quand débute le film, et la jeune femme se remémore l’exécution de son père, au fort de Châtillon le 22 février 1946. Liée à son père par une affection quasi-fusionnelle, elle s’interroge sur leur aveuglement commun...
Le cinéaste juif ukrainien Leonide Moguy, avec lequel Corinne tourna avant la guerre, la retrouva à la Libération, à son retour d’exil. À l'actrice qui lui dit n’avoir rien su de la Shoah, il rétorque : « Mais qu'as-tu fait pour savoir ? » Ces mots que Xavier Giannoli place dans sa bouche résument tout le dilemme de la Collaboration.
Corinne Luchaire mourut à 28 ans, en 1950, de la tuberculose, une maladie endémique dont elle était atteinte tout comme son père.
Le réalisateur, au prix de quelques raccourcis chronologiques nécessités par le rythme du film, nous offre la plus vraie et pour ainsi dire l’unique vision cinématographique de la Collaboration. On avait déjà eu Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), une fiction qui racontait l’histoire d’un paysan benêt tombé dans la Milice par hasard. Excellent film mais aux antipodes de celui-ci.
Les Rayons et les Ombres, à la différence du précédent, nous montre des personnages bien mis de leur personne, intelligents, cultivés et pétris de bons sentiments mais qui, sous la pression des événements, révèlent leur lâcheté et oublient leurs principes.
À son procès, en 1946, Jean Luchaire fit valoir ses bonnes actions, qui lui ont valu d'être défendu par les ouvriers du Livre comme par la jeune Simone Signoret, qu'il embaucha comme secrétaire en dépit de sa judéité. Mais pour le procureur Lindon, cela ne saurait racheter son engagement résolu dans la Collaboration. Et le procureur de conclure sa plaidoirie par cette plaidoirie : « Lavez la France de cette souillure ! »
Les Rayons et les Ombres est un film dérangeant qui invite chacun à l’humilité. Si fortes que soient nos convictions, nous devons être conscients que nous sommes faillibles car, ainsi que le dit Victor Hugo dans son poème, « tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal ».














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Voir les 4 commentaires sur cet article
jean bachèlerie (16-04-2026 18:09:30)
ce film est sans doute le meilleur film sur la collaboration, il raconte bien comment un homme de centre gauche a plongé petit à petit dans la collaboration. par certains cotés il est d'actualité... Lire la suite
Jean LOIGNON (15-04-2026 18:59:41)
Xavier Giannoli a fait le choix d'un film biographique et non d'une fiction. Choix risqué : la tribune publiée dans le Monde par l'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon le 1er avril (https://www... Lire la suite
Bernard (15-04-2026 15:43:03)
Film remarquable et parcours de Luchaire parfaitement résumé par André Larané. À la charge de Luchaire : il appartenait à l'"Élite" intellectuelle et culturelle. Celle-ci aurait dû avoir une ... Lire la suite