Fin du 1er Empire

Le trésor perdu de Napoléon Ier

On connaît parfaitement les comptes du Premier Empire, tant la manie organisatrice de Napoléon 1er s’étendait à tous ses services. Les finances ne font pas exception puisqu’il est vital de bien entretenir l’armée, principal budgétivore de l’empire et socle du pouvoir politique.

En 1810, Napoléon est le souverain le plus riche du monde avec un revenu personnel estimé à cinquante millions de francs par an – à comparer avec les trente-trois millions du roi d’Angleterre. Une somme considérable puisque le salaire moyen d’un ouvrier de l’époque est de 400 francs annuels.

À sa chute, en 1815, il ne sauve toutefois qu’une poignée de millions, d'une façon quelque peu rocambolesque qui illustre les moeurs du temps.

Marc Fourny
Napoléon dans sa berline, après la défaite de Waterloo, d'après un tableau de John Chapman

Un souverain économe autant que richissime

Dans le détail, la liste civile de Napoléon s’élève à vingt-cinq millions, à quoi s’ajoutent plusieurs bonus comme les revenus de ses nombreux domaines (neuf millions), les remboursements des avances consenties à différents ministères (six millions), etc.

Avec cet argent, l’empereur finance des œuvres, fait des dons, gratifie soldats et personnel, assure le maintien de son apparat et de sa maison qu’il souhaite forcément luxueuse pour asseoir son rang. Il soutient également la construction ou la restauration de prestigieux bâtiments comme l’Arc du Carrousel, le Temple de la Madeleine ou encore le Musée d’Histoire Naturelle…

Napoléon est un souverain économe, il tient au strict respect des budgets alloués. Un souci quelque peu bourgeois qui l’incite, par exemple, à restreindre l’usage des bougies au minimum aux Tuileries. Lui-même se contente de peu, avec son éternelle redingote grise, son verre de chambertin coupé d’eau et ses repas vite expédiés - pas plus de vingt minutes, au désespoir de l’impératrice Joséphine.

« L’empereur qui dota si magnifiquement la plupart de ses généraux, remarque son premier valet Louis Constant dans ses Mémoires, qui se montra si libéral pour ses armées, était peu généreux, et il faut le dire, un peu avare dans son intérieur… Peut-être ressemblait-il à ces riches vaniteux qui économisent de très près dans leur famille, pour briller davantage au-dehors ».

Bien vu de la part de Constant qui résume avec ses mots la montre impériale : éblouir les cours d’Europe, mais avec toujours un œil vigilant sur la dépense. C’est ainsi que l’Empereur arrive à économiser pas moins de cent millions sur ses revenus pendant son règne, un véritable trésor parallèle, au cas où… « Selon lui, un souverain possédant plusieurs dizaines de millions était non seulement indépendant mais aussi capable de mieux faire face aux crises » souligne l’historien Pierre Branda, auteur d’une passionnante étude : Le prix de la gloire, Napoléon et l’argent (Fayard, 2007).

Napoléon Ier ne se prive pas de puiser à diverses reprises dans son magot secret lors des périodes agitées ou dangereuses, comme après son expédition catastrophique en Russie : ses fonds privés viennent alors renflouer un État parfois déficitaire.

Mauvais pressentiment

C’est justement avant cette campagne de Russie de 1812 que l’Empereur décide de préparer ses arrières, comme animé d’un mauvais pressentiment.

La veille de partir pour la Russie, il fait appeler son fidèle directeur des postes, le comte Lavalette, et lui confie un premier magot à garder sous le coude. « Allez chez le grand Maréchal, lui ordonne-t-il, il vous remettra des bons sur le trésor pour la somme de un million six cent mille francs. Vous les convertirez secrètement en or… » Aussitôt dit, aussitôt fait, ce qui ne manque pas de stresser le pauvre Lavalette qui ne sait où cacher tout cet or.

D’après Constant, présent lors de cette scène, l’Empereur y aurait même ajouté un coffre rempli de diamants, directement prélevés du trésor des Tuileries. Dans la foulée, Lavalette, décide de faire fabriquer une collection de faux livres creux (pas moins de 54 tomes !) sous le titre banal d’une Histoire ancienne et moderne, pour y cacher l’or de l’Empereur. Quand survient la campagne de France en 1814, le comte dissimule sa fabuleuse bibliothèque sous le parquet de son château.

Et lorsque trois cents Prussiens campent pendant deux mois dans ses murs, ils ne se doutent pas qu’une partie de la fortune impériale dort sous leurs pieds ! Le loyal directeur finit par en donner la moitié au prince Eugène de Beauharnais, et dépose quatre cent mille francs au nom de l’Empereur dans les coffres du banquier Laffitte, pour plus de sûreté. Il a été bien inspiré, nous le verrons par la suite.

Alors que s’achève la campagne de France, au printemps 1814, les Tuileries sont en ébullition. Les armées alliées sont aux portes de Paris, Napoléon ne peut plus les contenir, il faut fuir, décamper au plus vite, en emportant le maximum de biens. Triste spectacle en vérité…

L’empire s’effondre dans la poussière d’un immense convoi de voitures, berlines et fourgons, entraînant l’impératrice Marie-Louise et le trésor impérial sur les routes du sud de la France.

Dans les coffres, au milieu des œuvres d’art et des malles de la souveraine, vingt millions sont sauvés du Palais, le trésor de Napoléon Ier, protégé par mille deux cents soldats de la Garde. Vingt millions sur les cent économisés par l’Empereur – il faut dire que la retraite de Russie et la campagne de France ont été dévoreuses d’hommes et d’argent. Ces vingt millions, Napoléon ne va pas entièrement les récupérer, le nouveau pouvoir veut mettre la main dessus…

Le trésor perdu de l’Empereur

C’est ici que commence la rocambolesque histoire du trésor perdu : les coffres se trouvent désormais à Orléans, toujours dans le convoi de l’Impératrice en fuite.

Bijou de l'ordre de l'éléphant du Danemark, attribué à Napoléon le 18 mai 1808 et retrouvé à Waterloo (musée historique de Moscou)Le 10 avril 1814, un certain Dudon, représentant du gouvernement provisoire, manifestement bien informé, demande instamment à récupérer le magot. Après de premières tractations, les officiers impériaux décident de céder les diamants, mais pas l’or, soulignant qu’il s’agit là des économies personnelles de l’Empereur. Nouveaux débats, nouvelles réclamations…

Les officiers sentent le vent tourner et, soupçonnant un mauvais coup, ils décident d’eux-mêmes de soustraire six millions en or, tout en laissant l’argenterie, les bijoux et les objets de valeurs pour calmer les nouveaux maîtres de la France. Belle intuition puisque Dudon, agacé et pressé, finit par mettre sous séquestre les fourgons et rapatrier le convoi sur Paris pour satisfaire l’appétit des vainqueurs.

À ce stade, il reste donc six millions sur les vingt sauvés des Tuileries : quatre sont directement envoyés à l’Empereur à Fontainebleau et deux sont confiés à Marie-Louise. Ces quatre millions seront évidemment cruciaux pour financer plus tard le retour de l’île d’Elbe. Car l’Aigle supporte très mal son exil méditerranéen : ce petit bout de terre engloutit très rapidement ses économies, le revenu de l’île étant bien incapable de supporter tous les frais incompressibles liés au train de vie de Napoléon, sachant que son revenu annuel prévu par le traité de Fontainebleau ne lui sera jamais versé.

La question d’argent sera donc aussi l’une des causes d’un retour rapide au pouvoir et des Cent Jours.

La seconde abdication

En juin 1815, il règne comme un air de déjà vu, sauf que la chute de l’Aigle est plus rapide. À Waterloo règne la panique totale. Le 18 juin 1815, au soir de la défaite, Napoléon se résout à quitter le champ de bataille à cheval avec ses généraux et donne l’ordre aux derniers carrés de la Garde de se retirer.

Nécessaire à vermeil de Napoléon à Waterloo (musée Napoléon Thurgovie, photo : Daniel Steiner)Dans la déroute, sur les quatorze voitures de sa suite, seules neuf rentrent sur Paris, les autres sont abandonnées dans un désordre indescriptible à l’entrée de Genappe.

C’est là que les troupes prussiennes découvrent l’équipage personnel de l’Empereur, une berline à six chevaux, conçue pour les longues distances, et un landau plus rapide, que l’Empereur vient manifestement d’abandonner. À l’intérieur, un vrai butin de campagne : le manteau de l’Empereur, sa cassette de décorations, des bijoux, des linges, des pièces d’argenteries… et même des pierres précieuses.

Louis Marchand, premier valet de l'Empereur après l'abdication de Fontainebleau et la fuite de Constant, parvient à sauver trois cent mille francs en billets en les glissant sous son uniforme.

Selon Constant, l'empereur perd également ce jour là un collier de diamants d’une valeur inestimable (trois cent mille francs) que la princesse Pauline avait offert à son frère lors de son départ pour l’Île d’Elbe, une parure fétiche dont Napoléon Ier ne se séparait jamais. « Elle se trouvait dans la voiture de l’Empereur qui fut prise à Waterloo, et exposée à la curiosité des habitants de Londres, précise Constant dans ses Mémoires. Mais les diamants ont été perdus du moins pour leur légitime propriétaire ».

L’Empereur aurait également égaré dans la débâcle deux cents napoléons en or et pas moins d’un million de diamants fins « en grains » appartenant cette fois à son frère Joseph. Bref, on peut estimer à plus d’un million cinq cent mille francs au moins les valeurs abandonnées ou perdues dans la débandade générale qui a suivi Waterloo. Autant d’argent en moins pour les mauvais jours.

Jacques Laffitte (24 octobre 1767 - 26 mai 1844)Une fois à l’Élysée, le 20 juin 1815, Napoléon pare au plus pressé. Après l’abdication du 21 juin, il convoque le banquier Laffitte à la Malmaison. La suite est racontée par le célèbre financier dans ses Mémoires
- Pouvez-vous me procurer un vaisseau pour me sauver en Amérique ? À ces mots, le froid me saisit, rapporte Laffitte.
- Oui Sire, je vous le procurerai, dût-il m’en coûter la vie !
Il s’approche de son secrétaire, en retire un gros paquet de billets de banque et me dit : « Tenez voici huit cent mille francs, je vous enverrai cette nuit dans un fourgon trois millions en or. Monsieur de Lavalette et le prince Eugène vous feront remettre douze cent mille francs. Je fais remettre de plus dans votre calèche mon médailler, c’est tout ce qu’il me reste. »

De fait, trois millions en or sont transportés en urgence des caves des Tuileries chez le banquier, dernières miettes des économies impériales… Quant aux autres sommes citées par l’Empereur, il s’agit du butin laissé en secret au comte Lavalette que la discrétion et l’habileté ont permis de sauvegarder in extremis.

Lorsque Napoléon quitte le domaine de la Malmaison, on estime qu’il transporte sur lui « seulement » trois cent vingt mille francs, somme bien modeste par rapport à sa liste civile annuelle… Mais les ennuis ne sont pas terminés : avant d’embarquer pour Sainte-Hélène sur le Northumberland, le 7 août 1815, le conquérant déchu et sa suite sont fouillés par des Anglais tatillons et doivent leur abandonner quatre mille napoléons or (environ quatre-vingt mille francs).

Napoléon sur le Northumberland, le 7 août 1815, d'après un tableau de William Quiller Orchardson

Seule la ruse de l’ex-empereur permet de sauver un maigre pécule : avec ses compagnons d’infortune, il dissimule l’équivalent de deux cent cinquante mille francs or dans des ceintures, que les ennemis ne découvrent pas. Dernier pied de nez à la perfide Albion !

Comme par superstition, avec toujours ce côté économe qui ne l’a jamais quitté, et sans doute pour avoir une carte dans sa manche au cas où la fortune tournerait à son avantage, Napoléon n’a jamais voulu toucher à cette somme inconnue de ses geôliers, et il préfère même vendre son argenterie plutôt que d’entamer son bas de laine secret.

Au bout du compte, l’empereur fuit donc avec deux cent cinquante mille francs dans ses poches, tout en ayant un peu plus de cinq millions en dépôt chez Laffitte et ses proches (à comparer avec les fameux cent millions épargnés pendant dix ans sur sa liste civile).

Alors d’où viennent les fameux deux cent onze millions et trois cent mille francs (211 300 000 francs) légués par Napoléon dans son testament, dicté dans la triste retraite de Sainte-Hélène ? Le calcul est simple : il y a déjà deux cent millions quelque peu virtuels qui correspondent au reliquat de sa liste civile, à savoir les sommes que Napoléon estime dues par l’État, composées de créances, de débits du Trésor public en faveur « de la maison Bonaparte » ; autant dire que Louis XVIII, englué dans les dettes de la Restauration et la colossale facture exigée par les Alliés, estimera le nouveau royaume délivré de toute dette vis-à-vis du clan Bonaparte !

À cela s’ajoutent encore quatre millions virtuels, car difficilement recouvrables : encore un reliquat de la liste civile favorable cette fois à Eugène de Beauharnais (deux millions) et les fonds remis secrètement à Marie-Louise en 1814 sur les bords de la Loire (deux millions) dont on peut aisément supposer qu’ils ont depuis été dépensés…

Napoléon à Sainte-Hélène (François Joseph Sandmann, château de la Malmaison)Restent donc sept millions trois cent mille francs, qui correspondent de fait au vrai patrimoine de Napoléon disponible à sa mort en 1821 et difficilement contestable par les Bourbons ou les Alliés : il s’agit du fameux dépôt chez Laffitte (cinq millions deux cent mille francs), gonflé au passage par des intérêts estimés par Napoléon à deux millions, mais soustrait d’environ cent mille francs de dettes qu’il a fallu contracter pendant la captivité.

À cela s’ajoutent une poignée de diamants de la Couronne et l’argent détenu par l’exilé à Saint Hélène…

Sept millions et des poussières : le salaire d’un empire qui fit trembler le monde.


Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 19:52:59

 
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