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Le monde d'Homère

Ulysse, l'humanité faite homme

« Muse, chante ce héros fameux par sa prudence »... La Muse d'Homère a bien fait son travail, puisque nous connaissons tous Ulysse aux mille tours, ce personnage sympathique que tout le monde rêverait d'avoir pour ami.

Globe-trotter avant l'heure, vainqueur imperturbable de toutes sortes d'épreuves physiques, père de famille aimant, ce personnage secondaire de L’Iliade méritait bien de devenir le seul héros de L’Odyssée (VIIIe siècle av. J.-C.). Un rôle finalement un peu trop lourd pour ses épaules de simple mortel qui souhaitait juste rentrer chez lui...

Isabelle Grégor

Francesco Alligrini, Ulysse lié au pied du mât de son vaisseau écoutant quatre sirènes, XVIIe siècle, Paris, musée du Louvre. ; agrandissement : Ulysse et les Sirènes, illustration du Roman de Troie, XIVe siècle, Paris, BnF.

Mon nom est Parfait

Peintre des Oenochoés de Bruxelles, Ulysse, céramique à figure rouge, Ve siècle av. J.-C., Paris, musée du Louvre.« Polutropos » : c'est avec ce terme, que l'on peut traduire par « habile, rusé », qu'Homère nous présente Ulysse (Odysseus, en grec).

Effectivement, le personnage est entré dans la légende en multipliant les bonnes idées, lui qui a su tromper les Troyens avec son cheval de bois avant de berner le cyclope Polyphème en fuyant, accroché sous ses moutons, après l'avoir aveuglé.

Fidèle en amitié, il est ce pragmatique sur lequel on peut compter, un diplomate d'expérience et de bon conseil qui préfère utiliser ses méninges plutôt que ses muscles. À Achille la gloire militaire, à lui la victoire !

Prudent, il sait prendre le temps de la réflexion : Charybde ou Scylla ? Comment limiter les dégâts pour parvenir au but qu'il s'est donné, retrouver Ithaque ? Il finira par aller droit sur Scylla, ce monstre à 6 têtes qui ne fera qu'une bouchée de plusieurs de ses compagnons. Quel courage !

Circé délivrant les compagnons d'Ulysse, illustration du Romant des Fables Ovide le Grant de Chrétien Legouais, vers 1330, Paris, BnF.Et quelle force de caractère ! N'oublions pas qu'« Ulysse l'endurant » a contre lui un des dieux les plus terribles de l'Olympe, Poséidon lui-même, dieu de la mer.

Il est vrai que notre héros ne manque pas de soutiens puisqu'il peut compter sur l'appui de fortes personnalités, toutes féminines, de la magicienne Circé à la déesse Athéna pour laquelle, en homme pieux, il multiplie les sacrifices. Elle l'aidera dans les moments de désespoir, lorsqu'il commencera à douter de pouvoir rejoindre ceux pour lesquels il est prêt à tout sacrifier, sa femme Pénélope et son fils Télémaque.

Que lui importe que la nymphe Calypso lui propose l'immortalité en échange de son amour, ou que les Sirènes lui promettent de lui révéler un « lourd trésor de science » ! Ulysse est l'archétype du héros droit, capable de surmonter les épreuves pour revenir, « plein d'usage et raison », reprendre la place qu'il avait dans la société et rétablir l'ordre dans son royaume.

Marc Chagall, Ulysse devant Nausicaa, 1975, Ottawa, musée des Beaux-Arts du Canada.

« Personne n'eût osé se comparer à Ulysse »

Dans ce passage de l'Iliade, connu sous le nom de « l'inspection du haut des murs », le roi Priam demande à Hélène de lui présenter les guerriers grecs qu'il aperçoit sous ses remparts...
« Dis-moi donc aussi, chère enfant, le nom de cet autre guerrier, plus petit qu'Agamemnon, fils d'Atrée, mais dont les épaules et la poitrine ont une plus grande largeur. Ses armes reposent sur la terre fertile ; et lui, comme un bélier, parcourt les rangs des soldats : je le compare au bélier, à l'épaisse toison, qui marche au milieu d'un immense troupeau de brebis blanches.
- C'est le fils de Laërte, le sage Ulysse ; il fut nourri dans l'île âpre d'Ithaque, et ses ruses sont inépuisables et ses conseils pleins de sagesse »
.
Le prudent Anténor l'interrompt tout à coup en ces termes :
« [...] le divin Ulysse et le vaillant Ménélas sont venus ici comme ambassadeurs. […] Ulysse semblait être le plus majestueux. Lorsqu'au milieu de tous, ils se mettaient à haranguer, […] [l]e prudent Ulysse, lui, se levait, et tout à coup il restait immobile, les yeux baissés, les regards attachés à la terre : il tenait son sceptre en repos, sans l'agiter d'aucun côté comrne un être inhabile. On aurait dit un homme saisi de colère ou privé de raison. Mais lorsqu'il laissait échapper de sa poitrine une voix sonore, et que ses paroles se précipitaient comme la neige qui tombe en flocons durant les hivers, alors personne n'eût osé se comparer à Ulysse ; et nous, en le contemplant, ce n'était point I'extérieur de ce héros que nous admirions » (Iliade, III).

Vices cachés

Un homme parfait, cet Ulysse ! Trop parfait... Si l'on regarde d'un peu plus près le portrait que nous propose Homère, on découvre un individu qui n'est finalement pas si recommandable. Passons sur son habitude à changer d'identité sans arrêt : celui qu'Athéna traite de « pauvre éternel brodeur » devient tour à tour « Personne », mendiant puis modeste visiteur venu de diverses contrées, plus ou moins fictives.

Mentir n'est en effet pas un souci pour lui, au contraire, il y cède d'autant plus facilement que c'est une façon de manipuler ses ennemis, voire ses alliés et sa famille, et d'accéder à la vérité. Tout est bon pour arriver à ses fins, y compris la violence. Pour ce guerrier qui a participé sans remords au sac de Troie et à l'extermination de ses rivaux et de leurs alliées féminines, elle est même source de fierté : « Si jamais mortel te demande qui t'infligea la honte de te crever l'oeil, dis-lui que c'est Ulysse, le ravageur de villes » explique-t-il à Polyphème. Après tout, ne dit-on pas que l'étymologie de son nom serait « Celui qui est en colère » ?

Partir à la guerre n'est pourtant pas une de ses activités préférées si l'on en croit l'épisode où il cherche à convaincre qu'il est atteint de folie pour éviter de rejoindre ses comparses. Le fourbe apparaît plutôt comme un héros tranquille, un bon père de famille qui, par moments, cède à des défauts très humains : la mélancolie et l'apathie après 7 ans passés chez Calypso ou encore la curiosité face aux mystères de Polyphème et des Sirènes, deux épisodes où il met en danger l'expédition par imprudence et pour son seul plaisir. Il va même jusqu'à faire preuve d'hubris, d'un orgueil démesuré en révélant, inutilement, son nom au Cyclope. Pas de chance, ce dernier est le fils du maître des océans, à la rancune tenace ! Ulysse va vite s'en apercevoir...

Peintre du Cavalier, Coupe laconienne à figures noires, intérieur : Ulysse perçant l'oeil de Polyphème, 550 av. J.-C., Paris, BnF.

Ce n'est pas la mer à boire

Le voyage d'Ulysse est en apparence simple : il s'agit d'aller de Troie à Ithaque, c'est-à-dire de traverser la mer Égée et contourner la Grèce pour arriver à bon port. 1 000 km, rien d'insurmontable pour un navigateur grec. La première étape est logique : la ville d'Ismaros, sur la côte thrace, que l'expédition juge utile de saccager. Il faut bien prendre des forces ! Mais la suite va s'avérer plus problématique avec une plongée dans une géographie en grande partie imaginaire.

ulysse-circe-assiette.png Circé et les compagnons d'Ulysse, assiette italienne du XVIe siècle, Paris, musée du Louvre.Après un arrêt chez les mystérieux Lotophages, nos voyageurs arrivent sur les terres du Cyclope, escale qui marque le début de leurs ennuis.

Poséidon va en effet s'amuser à envoyer Ulysse et ce qui reste de ses compagnons dans des endroits plus ou moins hospitaliers et difficilement identifiables, si l'on excepte les Enfers : les îles d'Éole, de Circé, de Calypso et de Nausicaa, le pays des cannibales lestrygons puis des Cimmériens, les écueils Charybde et Scylla...

Tout cela reste difficile à situer sur une carte, même si d'aucuns s'y sont essayer.

Présentation d'Ulysse à Nausicaa, illustration d'Honoré Daumier pour l'Histoire ancienne, 1841-1843, Paris, BnF.Ces étapes sont avant tout autant d'obstacles dans ce qui est à la fois une quête et un récit initiatique. Balloté au fil du vent, Ulysse est là pour faire ses preuves et montrer, par son obstination et son intelligence, qu'il est digne de reprendre sa couronne. Pour cela il va être aidé par une vieille coutume, celle de l'hospitalité (la xenia) due à tout étranger.

Dans son étude sur Homère, Jacqueline de Romilly le rappelle : « accueillir un hôte est un rite, à quoi se juge un homme. […] Être hospitalier était le signe même de la civilisation et du respect des dieux ».

Pour trouver l'hôte idéal, il lui faudra parvenir en Schérie où les Phéaciens et leur princesse Nausicaa accueillent avec les plus grands égards le naufragé, malgré sa nudité et son aspect misérable. Enfin un peu de bienveillance après les cannibales, les magiciennes et autres cyclopes mal intentionnés !

L'ancêtre de tous les navigateurs

Qui a prétendu qu'Ulysse était un as de la navigation ? Il a tout de même mis 10 ans pour aller de Troie à Ithaque ! Un exploit à une époque où il ne fallait que 2 à 4 semaines à un navire pour effectuer le même trajet... Reconnaissons que les Dieux lui ont mis des bâtons dans les roues, et que ses escales se sont souvent prolongées outre mesure du fait d'hôtesses un peu trop accueillantes. Mais tout de même : parti accompagné de 11 vaisseaux, soit près d'un millier d'hommes, il voit sa flotte démembrée petit à petit et doit se contenter d'abord d'un radeau puis d'une simple poutre avant de trouver refuge chez Nausicaa à la nage...

Cela n'a pas empêché notre héros de rester comme l'image même de l'homme de mer, l'ancêtre de tous les navigateurs au large et au long cours.

Grec et îlien, Ulysse a toujours vécu à proximité de la mer qu'il tente d'apprivoiser avec ses faibles moyens : ses talents de charpentier, d'abord, qu'il utilise pour construire son radeau. Sa connaissance des navires ensuite, ces « chevaux de la mer » noirs car enduits de poix, que l'on manœuvre à l'aide de la voile ou de la force des rameurs quand le vent fait défaut. En bon pilote, il sait reconnaître les vents envoyés par Éole, lire dans les étoiles la direction à prendre et ne pas céder à la fatigue : « Assis à la barre, il menait droit le navire sans qu'un somme jamais tombât sur ses paupières, son œil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l'Ourse, qu'on appelle aussi le Chariot, […] en guettant Orion ».

Clément Belle, Ulysse reconnu par sa nourrice Euryclée, XVIIIe siècle, Bayonne, Musée Bonnat-Helleu.

Sauve qui peut !

Ce savoir-faire n'a qu'un but : arriver vivant ! Chez Homère on ne goûte pas les joies de la navigation et du vent salé dans les cheveux, on veut juste descendre le plus rapidement possible du navire. La mer est avant tout le domaine de la mort, d'une mort d'autant plus redoutée qu'elle est anonyme et solitaire, et empêche la famille d'honorer le disparu en lui offrant des funérailles. C'est aussi pour cela que Télémaque part à la recherche de son père qui aurait dû ou revenir, ou mourir les armes à la main. Mais surtout pas disparaître sur ces « chemins humides » ! « Héros dont les os, blanchissant, pourrissant à la pluie, jonchent quelque rivage ou roulent sous le flot », le malheureux ne peut entrer dans le royaume d'Hadès.

C'est le sort que connurent les marins d'Ulysse, victimes de naufrages ou de monstres affamés. Seul leur chef ne fera qu'une visite aux Enfers avant de rejoindre les siens : le rancunier Poséidon, qui n'a cessé de dresser devant lui « le dos énorme des eaux », a accepté de laisser tranquille l'agresseur de son fils Polyphème. Ulysse, celui qui « sur mer a tant souffert », pourra enfin tourner le dos à cette mer et se consacrer aux siens, bienheureux d'avoir su conserver sa vie et sa gloire. Et tant pis pour les richesses de Troie, parties au fond de l'océan !

La mort d'Ulysse

Après toutes ses aventures, Ulysse rentre chez lui et se réinstalle auprès de sa famille... Non, l'histoire ne s'arrête pas ainsi ! Le devin Tirésias, qu'Ulysse croise aux Enfers, nous en dit plus...
« Lors donc que tu auras tué chez toi les prétendants, par la ruse ou la force, à la pointe du glaive, tu devras repartir en emportant ta bonne rame, jusqu'à ce que tu aies retrouvé ceux qui ignorent la mer, et qui ne mêlent pas de sel aux aliments; ils ne connaissent pas les navires fardés de rouge, ni les rames qui sont les ailes des navires.
Et voici, pour t'y retrouver, un signe clair: lorsque quelqu'un, croisant ta route, croira voir sur ton illustre épaule une pelle à vanner, alors, plantant ta bonne rame dans la terre, offre un beau sacrifice au seigneur Poseidon : bélier, taureau, verrat capable de couvrir les truies ; puis retourne chez toi, offre les saintes hécatombes à tous les Immortels qui possèdent le ciel immense dans l'ordre rituel, et la mort viendra te chercher hors de la mer, une très douce mort qui t'abattra affaibli par l'âge opulent ; le peuple autour de toi sera heureux. »
(Odyssée, chant XI).

L'insubmersible

« Heureux qui comme Ulysse, a fait un long voyage »... Ces vers de Joachim Du Bellay (Les Regrets, 1557) ont bercé les études de nombre d'entre nous, non sans nous piéger : si Ulysse est « heureux », c'est surtout parce qu'il « est retourné, plein d'usage et raison, /Vivre entre ses parents le reste de son âge » ! Bref, on est mieux chez soi... Cette relecture de L'Odyssée s'inscrit dans une longue série d'oeuvres qui se sont inspirées des aventures du héros : on le retrouve bien sûr dans les tragédies grecques (Ajax de Sophocle, Ve siècle av. J.-C.) ou les poèmes latins (L'Énéide de Virgile, Ier siècle av. J.-C.) mettant en scène les personnages de la guerre de Troie. Plus étonnant, au début de la chrétienté il devient le symbole des âmes errantes avant d'être comparé au Christ, attaché à son mât comme Jésus sur la croix.

Ulysse et Pénélope, illustration des Héroïdes d'Ovide, 1525, Paris, BnF.La Renaissance, avide de textes antiques, couvre les murs du château de Fontainebleau de scènes tirées de L'Odyssée (détruites au XVIIIe siècle) avant qu'au siècle suivant Fénelon ne s'en inspire pour donner des leçons au petit-fils de Louis XIV dans son Télémaque (1669). On croisera encore Ulysse dans les oeuvres des romantiques (Johann Heinrich Füssli, Ulysse face à Charybde et Scylla, 1794), des néo-romantiques (Jacques-Louis David, Achille recevant les ambassadeurs d'Agamemnon) et même des peintres « métaphysiques » (Giorgio de Chirico, Le Retour d'Ulysse, 1973).

Côté littérature, on se souviendra au XXe siècle de l'ambitieux Ulysse de James Joyce (1922), voyage dans une conscience au fil d'une journée. Dessin animé (Ulysse 31, 1981), péplum (Ulysse avec Kirk Douglas, 1954), western spaghetti (Mon Nom est personne d'après un scénario de Sergio Leone, 1973) et même comédie des frères Cohen (O'Brother, 2000)... le héros d'Homère, fidèle à sa réputation, ne cesse de changer de visage sans jamais vieillir, comme le prouve le film hollywoodien L'Odyssée (2026). Toujours en haut de l'affiche !

Giorgio De Chirico, Le Retour d'Ulysse, 1973, Paris, musée d'Art moderne de Paris.

Ulysse, pilier de bistro

Dans son roman de jeunesse Naissance de l'Odyssée (1930), Jean Giono nous fait aller à la rencontre d'un Ulysse qui traîne dans les ports...
« [Ulysse] poussait la porte de l'Èros Marin, un caboulot du port. Il retrouvait là Capitaine « Danse-à-l'Ombre », Patron Photiadès, l'équipage de la Vénus, le moussaillon de la Dorade qui avait si gentes joues et regard si gênant, tous connus chez Circé et bons amis depuis. On faisait crépiter sur les tables de bois d'interminables parties d'osselets. Il venait surtout à l'Éros Marin pour la petite Lydia qui servait à boire. Elle sentait la clovisse et le vin, et cet amer parfum de sueur qui affolait Ulysse. Les autres partis, il la prenait sur ses genoux, la caressait, lui contait...
Il n'était pas embarrassé pour les contes.
Déjà quand il portait sa cargaison de porcs à Pylos il s'en allait volontiers dans le sillage des femmes. Il se faisait tantôt passer pour un roi errant, pour un chasseur de fauves. Il s'était même vêtu d'une peau de Dieu, une fois, en Élide, en assaillant au creux d'un bois Mousarion la bergère. Au soir tombant, il remontait vers la maison de Circé. Des baisers et des coups de griffes l'accueillaient dès le vestibule. »

Sources

Les Collections de l’Histoire n°24 (« La Méditerranée d’Homère. De la guerre de Troie au retour d’Ulysse »), juillet-septembre 2004.

Judith Perez-Bill, Apprendre à philosopher avec Homère, éd. Ellipses, 2018.

Publié ou mis à jour le : 2026-07-14 21:29:54

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