L’Histoire de France comme si vous y étiez (épisode 7)

Le marché, l’art et les loisirs

L’Histoire de France… dont vous êtes le héros ! Avec Vincent Boqueho, scientifique et passionné d'Histoire, vous êtes au cœur de l’action, au plus près des événements et des personnages. Dans son livre L’Histoire de France comme si vous y étiez, publié par Armand Collin en partenariat avec Herodote.net, notre collaborateur plonge le lecteur dans la réalité qu’il décrit et le met dans la peau des protagonistes !

Les aventures n’ont pas manqué depuis vos débuts dans la peau d’un Homo sapiens aux prises avec la glaciation de Würm, 35 000 ans avant notre ère. De l’Antiquité jusqu’au haut Moyen-Âge, combien de vies avez-vous vécu : marin, fils d'un riche propriétaire, médecin, chevalier, évêque, et même duc ! Puis vous avez brûlé les planches en incarnant Molière et goûté aux plaisirs du grand large dans les habits d’un marchand nantais parti faire fortune dans le commerce dit « triangulaire ».

Vous voici parvenu à l’ère industrielle. Vous allez découvrir des vies trépidantes. D’abord en adoptant le point de vue d’un opérateur de marché, ou trader selon l’appellation plus moderne. C’est vous qui allez investir dans les chemins de fer naissants, pour favoriser l’essor économique, puis dans le télégraphe, pour accélerer la circulation de l’information… et des richesses. Vous allez aussi changer la physionomie de l’art en devenant Claude Monet. D’abord rejeté, vos tableaux vont finir par imposer un style pictural aujourd’hui le plus célèbre du monde : l’impressionisme.

Encore un changement de décor. Après l’atelier du peintre, vous voilà dans celui de l’inventeur de l’automobile. Oui, vous êtes Édouard Michelin ! Vous allez inventer le mode de locomotion du XXe siècle. Des millions d’être humains vont rêver de posséder une voiture, pour pouvoir se déplacer facilement, partir en vacances, aller où bon leur semble, bref, avoir une fantastique sensation de liberté. Pendant longtemps, cet engouement ne s’est pas démenti mais les temps changent...

Anonyme, Voiture à vapeur et chemin de fer, musée et domaines nationaux de Compiègne, musée de la voiture, RMN-Grand Palais, DR. L'agrandissement montre un tableau de Jean-Louis Beuzon, Les premiers chemins de fer, musée et domaines nationaux de Compiègne, musée de la voiture, RMN-Grand Palais, DR.

Un monde de plus en plus petit (1853, Paris)

Vous êtes ce qu’on appelle courtoisement un opérateur de marché, un trader comme disent vos concurrents outre-Manche. Vous essayez de sentir les secteurs économiques en pleine croissance pour investir utilement votre capital.

Le Réseau ferré français en 1850. L'agrandissement montre la carte du Réseau ferré français en 1860. Évolution du réseau ferré entre 1850 et 1860 : un investissement sûr, Historique des chemins de fer en France.Vous donnez votre argent à des entrepreneurs pour leur permettre d’acheter davantage de machines et de payer davantage de personnel, bref pour leur permettre d’investir et d’accroître leur chiffre d’affaires ; en échange, vous récupérez une part de leurs bénéfices. Rien de plus normal : en amenant l’argent aux endroits où il est le plus nécessaire, vous favorisez considérablement la croissance économique de votre pays.

Votre profession n’est pas très bien perçue par le tout-venant populaire : on vous accuse de faire de l’argent sur votre capital sans remuer le petit doigt. Vous êtes un peu comme ces marchands de l’époque antique qui se contentaient de revendre plus cher les marchandises qu’ils avaient acquises : focalisée sur l’équation « travailler=produire », la société ne comprenait pas que le transport constituait un métier à part entière. Un jour vous l’espérez, votre propre activité sera reconnue à sa juste valeur.

En ce moment, ce sont les compagnies de chemin de fer qui attirent l’essentiel de votre attention : ce sont des investissements sûrs et rémunérateurs. Vous vous intéressez aussi aux marchés plus volatiles que vous suivez de près grâce une invention providentielle : le télégraphe.

Le télégraphe électrique. Une pile est reliée à un électroaimant (à gauche) par le biais d’un interrupteur (à droite). L’action sur l’interrupteur abaisse un poinçon sur le ruban, ce qui permet de retranscrire un code binaire de type Morse. En pratique, l’interrupteur peut être situé à des milliers de kilomètres.Depuis l’invention de la pile à la fin du siècle dernier, on sait créer de l’électricité à partir de réactions chimiques ; mais pendant longtemps, elle n’est restée qu’une curiosité de scientifiques. Et puis un jour, un certain Wheatstone (encore un Anglais !) est parvenu à transmettre un code binaire par le biais d’un fil électrique : le télégraphe était né.

En France, les lignes télégraphiques se multiplient depuis quelques années. Il y a deux ans, on a posé un câble sous la Manche : aujourd’hui, les Bourses de Londres et de Paris sont directement connectées. Vous êtes informé quasiment en temps réel des évolutions du marché outre-Manche alors qu’il fallait trois jours auparavant : vous pouvez réagir immédiatement en revendant vos actions avant qu’il ne soit trop tard. Bientôt, c’est toute la planète qui sera interconnectée par ce biais : la Terre est en train de se transformer en village-monde grâce aux bienfaits de l’électricité.

Grâce aux travaux d’André-Marie Ampère, on est en train de réaliser qu’on peut se passer des piles pour produire du courant : il suffit de faire tourner très vite un aimant dans une bobine. Bientôt naîtront les premières dynamos et les premiers alternateurs ; et dans deux décennies, la toute première centrale électrique sera mise en service en Suisse. Le téléphone, capable de retransmettre directement la voix humaine, sera le principal bénéficiaire de ces évolutions.

Votre métier va nécessiter de plus en plus de réactivité… avec des effets « boule de neige » de plus en plus dévastateurs. D’investisseurs favorisant la croissance économique, vos semblables vont peu à peu se transformer en spéculateurs sans foi ni loi capables de déstabiliser l’économie mondiale toute entière.

Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872, Paris, Musée Marmottan Monet.

Les premiers impressionnistes (1874, Croissy-sur-Seine, Yvelines)

Vous êtes Claude Monet, artiste peintre. L’essor de la photographie a complètement bouleversé votre art : elle parvient à reproduire si fidèlement la réalité qu’elle tend à remplacer les portraits peints traditionnels. Les photographes sont devenus de nouveaux artistes à part entière, et pourtant il manque à leurs impressions argentiques un petit quelque chose, comme si le paysage perdait une part de son pouvoir évocateur au moment où il est figé sur papier. Vous avez compris que la peinture avait encore un avenir, et pas des moindres.

Pour pouvoir restituer les impressions fugaces qui vous traversent à la vue d’un paysage, vous devez réussir à effacer les informations mortes du tableau pour exacerber la source profonde de l’émotion ressentie. À vos yeux, la touche du peintre se doit de reproduire la perception de l’âme pendant que le photographe se contente de la froide perception du corps.

Les bords de Seine constituent votre source d’inspiration première en région parisienne comme en Normandie. Vous n’êtes pas le seul à travailler sur ce nouveau rôle de la peinture : d’autres comme Cézanne, Renoir ou Degas s’y emploient avec la même passion. En cette année 1874, vous décidez de vous réunir avec d’autres précurseurs pour exposer vos idées nouvelles aux yeux de tous.

Cette exposition suscite la raillerie des critiques classiques : votre tableau « Impression, soleil levant » en prend plein la mirette ! En référence à ce titre jugé dégoulinant et à ces touches de couleurs jugées brouillonnes, on vous donne dédaigneusement une nouvelle étiquette : les impressionnistes.

Ce mépris vous touche énormément mais en votre for intérieur, vous êtes sûr de vous : ces pitoyables critiques arc-boutés sur le passé n’ont absolument rien compris à la révolution en marche ! L’avenir vous donnera raison : vous allez provoquer un véritable bouleversement dans l’art pictural dont les mérites finiront par être reconnus dans le monde entier. De nombreux artistes s’inspireront de votre œuvre fondatrice pour prolonger votre mouvement, tel Vincent Van Gogh qui ouvrira la voie au fauvisme et à l’expressionnisme. Grâce à vous et à vos collègues, la Seine est en train de devenir le plus beau fleuve du monde.

L'éclair en 1895 (des frères Michelin au Paris-Bordeaux-Paris, première voiture sur pneumatiques, avec un châssis Peugeot), in Histoire de l'automobile, Pierre Souvestre, éd. H. Dunod et E. Pinat, 1907. Cette dernière est réalisée à partir d’un châssis Peugeot sur lequel les frères Michelin installent un moteur Daimler de 4ch destiné aux bateaux.

Les premiers véhicules automobiles (1895, Clermont-Ferrand)

Vous êtes Édouard Michelin et vous êtes un sacré bonhomme. Avec votre frère André, vous êtes l’inventeur de la première voiture automobile montée sur pneumatiques, permettant une véritable révolution dans le domaine du transport.

L’automobile est un concept récent qui ne fonctionnait franchement pas très bien avant votre invention. L’ambition était pourtant simple : créer un moyen de transport individuel motorisé apportant davantage de souplesse et d’autonomie que le train. D’emblée, un problème s’est posé : la vapeur est formidable mais elle demande des machines énormes ainsi que d’immenses réservoirs à charbon. Impossible de réaliser des locomotives individuelles avec une machinerie pareille !

Heureusement, une première invention cruciale est passée par là : le moteur à explosion basé sur la combustion brutale d’un liquide organique bizarre, l’essence. Beau de Rochas lui a apporté les améliorations indispensables pour le rendre utilisable : ses moteurs à quatre temps alimentent déjà les premiers véhicules automobiles.

Il subsistait un dernier problème : la roue lisse suffit pour assurer le contact d’une locomotive à vapeur avec le rail, mais pas celui des petites tractions autonomes sur les routes bosselées de France. Ca ripe, ça dérape… La moitié de l’énergie dépensée passe dans les cahots de la voiture ! L’adhérence est tout aussi fondamentale que la motorisation pour les véhicules de ce genre : avec vos pneus caoutchouteux qui collent à la route, vous anéantissez littéralement la concurrence.

Votre automobile, l’Éclair, file jusqu’à quinze kilomètres par heure en vitesse de pointe. On est encore loin du record mondial de vitesse sur rail : 144 km/h atteints sur la ligne de Sens à Montereau ! Mais c’est un début et ça suffit déjà pour les hommes pressés qui ne veulent pas se mélanger à la plèbe : ce qu’on perd en vitesse, on y gagne dans la disparition des temps de trajet et d’attente en gare.

Dans les années à venir, les voitures à essence vont se multiplier dans le paysage français et dans le reste du monde. Le pétrole va bientôt devenir la nouvelle ressource ultime, plus encore que le fer et le charbon. Car en permettant de tracter des véhicules plus légers, il ne va pas se contenter d’autonomiser le transport terrestre : en ce moment-même, Clément Ader essaie de faire voler son premier avion à Versailles.

Entre nous ce n’est pas très concluant ; mais bientôt, les frères Wright parviendront à créer la première machine volante plus lourde que l’air aux États-Unis, beaucoup plus rapide que les traditionnelles montgolfières et autres aérostats. Le domaine maritime n’est pas en reste : navires et sous-marins vont aussi bénéficier de cette nouvelle ère du pétrole.

C’est indéniable : une deuxième révolution industrielle est en marche. Les vapeurs de l’essence vont bientôt se mêler à celles du charbon dans un hymne magnifique à la nature. C’est bruyant et ça pue, mais c’est tellement pratique ! Vous n’êtes pas encore conscients que vous êtes en train de carboniser l’atmosphère, mettant en place des changements mondiaux de beaucoup plus long terme…


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Histoire de France
Publié ou mis à jour le : 2019-07-11 18:16:49

 
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