Novembre 2004 - Le Vieux Monde décroche - Herodote.net

Novembre 2004

Le Vieux Monde décroche

Jamais les Européens ne s'étaient autant passionnés pour les élections présidentielles aux États-Unis qui ont mis aux prises John Kerry et George Walker Bush...

Le 3 novembre 2004, ils ont assisté en spectateurs consternés et impuissants au succès de George Walker Bush.

A Madrid, comme à Berlin et Paris, chacun rêvait de voir à la Maison-Blanche un président plus soucieux des attentes du Vieux Continent que de celles de son peuple !

Par cette attitude consistant à placer leurs espoirs en autrui plutôt qu'en eux-mêmes, les Européens expriment leur renoncement à exercer un rôle actif dans les affaires du monde.

C'est un basculement historique. Il a pris corps l'an dernier à la faveur de la guerre d'Irak, lorsque les dirigeants du Vieux Continent ont étalé leurs divisions et leur impuissance face à des États-Unis désormais sans illusions sur leurs anciens alliés.

Dérive atlantique

Il y a un peu plus de deux siècles, la France portait les États-Unis sur les fonts baptismaux. Au siècle suivant, Alexis de Tocqueville publiait La démocratie en Amérique et révélait à ses habitants l'esprit de leurs institutions ! Il y a une centaine d'années, les États-Unis entraient dans le club des grands États impérialistes. Par leur intervention aux côtés des Alliés en 1917, pendant la Grande Guerre, ils devenaient des partenaires respectés des Européens.

Quand ce partenariat s'est-il défait ? Sans doute dans les années 1980, lorsque les États-Unis, par leur détermination solitaire («guerre des étoiles»), ont eu la peau de l'URSS. Les guerres de Yougoslavie ont mis à nu l'incapacité des Européens à régler seuls un conflit qui les concernait au premier chef.

Depuis lors, le décrochage européen n'a fait que se préciser. Il s'inscrit dans les indicateurs les plus importants: la démographie, la culture et, accessoirement, l'économie.

Par son taux de croissance, la population des États-Unis se tient dans la moyenne mondiale, avec une fécondité qui assure le renouvellement des générations et une immigration dynamique en provenance de l'Amérique latine, du monde chinois et du sous-continent indien.

Rien de tel en Europe où l'indice de fécondité est très inférieur et l'immigration peu à même de compenser la fuite des cerveaux outre-Atlantique.

Signe des temps, l'Europe n'a eu part à aucun des prix Nobel scientifiques 2004 et l'Union européenne, confrontée aux énormes besoins d'assistance de ses futurs membres, a de plus en plus de difficultés à financer la création scientifique.

La France voit son magistère intellectuel se réduire comme peau de chagrin. Dans son dernier essai (Ce monde qui vient, Seuil), Alain Minc déplore qu'il n'y ait plus beaucoup de penseurs hexagonaux invités à donner des conférences outre-Atlantique, à l'exception notable de René Girard et Michel Serres.

Les protections étatiques ont endormi la création artistique française et de sérieuses menaces planent sur la langue depuis que nos gouvernants préconisent l'apprentissage généralisé de l'anglais d'aéroport (1500 mots et grammaire minimaliste).

Ce basic english ou globish, analogue au pidgin des anciennes colonies, est propre à maintenir les dirigeants européens en situation d'infériorité face à leurs homologues anglo-saxons qui maîtrisent toutes les subtilités de leur langue.

Cela serait peut-être évité si les Européens décidaient de développer ensemble des systèmes de traduction instantanée orale aussi bien que scripturale...

Péroraisons et impuissance

La fracture atlantique se traduit dans les attitudes politiques.

Qu'ils soient libéraux ou conservateurs, les Américains du XXIe siècle ont le sentiment fort d'être investis d'une mission historique, non sans similitude avec la «mission civilisatrice» que revendiquaient les Européens à la fin du XIXe siècle. Cela se perçoit dans l'engagement contestable de l'armée américaine en Irak comme dans la diffusion planétaire de la culture new-yorkaise ou californienne.

Ce sentiment est incompréhensible pour les Européens qui portent encore le poids des colossales erreurs du début du XXe siècle, aspirent au repos et bazardent leur héritage moral et spirituel.

Par leur attitude, les dirigeants européens tendent à accélérer ce décrochage de l'Europe plutôt qu'à le freiner. On l'a vu en 2003 lorsque le président Jacques Chirac et son ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin se sont offerts des effets de tribune en attaquant verbalement la politique des États-Unis sans espoir de la modifier.

Aujourd'hui, les Européens manifestent un curieux mimétisme à l'égard de la société américaine.

Ce mimétisme va de pair avec une détestation des États-Unis qui se manifeste seulement en paroles. Il se traduit par la tentation de copier en tout les pratiques outre-Atlantique (culture, alimentation, tics langagiers, mœurs, pratiques politiques, urbanisme...), de façon généralement inadaptée aux traditions nationales. Il est le propre des sociétés dominées, incapables de suivre sereinement leur propre voie, et nous rapproche des peuples du Moyen-Orient de la plus mauvaise façon qui soit.

Joseph Savès
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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