18 septembre 2020

Laissez Rimbaud tranquille !

Il n'aurait pas aimé cette platitude mais osons-la néanmoins : conduire Rimbaud au Panthéon, c'est mettre un fauve en cage. Rimbaud, c'est LA « liberté libre ». Il n'a que faire d'une cage... Et puis, lui comme Verlaine n'ont pas été que poètes ; ils ont été aussi des humains et pas de la meilleure espèce. Violences conjugales, alcoolisme, racisme, esclavage : avec eux, nous sommes servis.

Reprenons l'affaire au début : que lui vaut cet effroyable honneur ? Un voyage, mais pas un de ceux qu'il aimait tant. En 2019, à l'occasion d'une réédition de sa biographie de référence (note), un trio d'amateurs éclairés se rend sur sa tombe à Charleville-Mézières. Ils y découvrent, horreur ! qu'elle n'est guère entretenue. Ni une, ni deux, est aussitôt lancée une pétition (c'est la grande mode) pour réparer cet outrage en ouvrant grand les portes du Panthéon au petit poète. Et tant qu'à faire, autant que notre pauvre écrivain délaissé soit accompagné dans son dernier périple par son acolyte et amant, Paul Verlaine.

Sonia Delaunay, Portrait d'Arthur Rimbaud, ADAGP, Paris 2019. L'agrandissement montre une installation d'Ottmar Hörl en 2004 sur la place Ducale à Charleville-Mézières composée de 800 bustes d'Arthur Rimbaud pour le 150e anniversaire de la naissance du poète.Pourquoi pas, me direz-vous ? L'idée n'est pas si mauvaise, l'ancienne église est plutôt accueillante et le couple y serait en bonne compagnie. D'ailleurs, on manque quelque peu de poètes sous les ors de la République, seul le vieux Victor Hugo est là pour représenter la profession. On ne peut en effet pas vraiment considérer que ce soit pour ses vers que Voltaire ait le privilège de contempler pour l’éternité son cher ennemi, Rousseau, de l’autre côté du couloir. Et puis deux de plus d'un coup, voilà une bonne affaire !

Ne le cachons pas : Rimbaud et Verlaine, les amants terribles qui n'hésitaient pas à régler leurs comptes à coups de rimes et de revolver, sont aussi là pour représenter la population homosexuelle : « Ils sont aussi deux symboles de la diversité. Ils durent endurer l'« homophobie » implacable de leur époque », lit-on dès les premières lignes de la pétition.

Il est vrai que la relation des deux hommes a fait grand bruit dans le Paris de 1871 et les a obligés à fuir du côté de Londres. Même les jusqu'au-boutistes de leur Cercle Zutique ne les ont pas supportés ! Il est tout aussi vrai que Verlaine a payé cette relation interdite d'une « expertise médicale » humiliante dont les conclusions ont aggravé sa peine de prison pour « voie de fait » sur son compagnon.

Du côté de Rimbaud, il semble que cette passion inattendue fut à la fois brève et sans lendemain. Tous deux bisexuels, ils vécurent cette histoire comme une parenthèse. On ne peut les réduire à cet épisode et encore moins en faire l'argument majeur de leur entrée au Panthéon !

Passons vite sur les autres motifs de cette panthéonisation, comme le fait que ce soit les vers de Verlaine qui aient annoncé le Débarquement. Pauvre « Clochard céleste », dont l'œuvre magnifique n'est désormais connue que par deux vers crachotés à la radio ! Oublions aussi l'argument sur le mauvais état des tombes, ce sont d'abord les mémoires qu'il faut conserver. Et il est toujours possible de donner un petit coup de balai pour enlever cette poussière qui n’aurait guère dérangé ces amateurs de la vie de bohème.

Portrait de Paul Verlaine par Eugène Carrière, 1890, Paris musée d'Orsay. En agrandissement, une photographie de Dornac, Paul Verlaine au café, 1896, Paris, BnF.On peut par contre s’étonner qu’en plein triomphe du politiquement correct, certaines bonnes âmes aient cru bon de rendre hommage à Verlaine, « Prince des poètes » certes, mais aussi mari alcoolique, violent, qui abandonna femme et enfant pour suivre son tout jeune amant (note).

Quant à Rimbaud, « l’Ange de Charleville » (Paul Claudel) fut aussi un trafiquant d’armes patenté et sut très bien fermer les yeux sur l’esclavage qui sévissait alors dans la Corne de l’Afrique pour mener à bien ses petites affaires (note).

Il suffit de relire la correspondance de celui que le chroniqueur Étiemble qualifia d’« âpre marchand raciste et colonialiste » pour comprendre que le bien-être des populations locales l’intéressait peu (note).

Alors, a-t-il vraiment sa place au Panthéon ? On ne peut choisir, dans un destin, que les aspects qui nous intéressent et nier les ombres d’un homme de son temps. Soyons cohérent !

Finalement, l'essentiel est ailleurs. En imposant les honneurs nationaux à Rimbaud, on tue tout ce qui était cher au poète : cette soif de liberté, ce besoin de fuir, toujours et toujours plus loin : « En avant, route » ! (Les Illuminations) Comment peut-on une seule seconde l'imaginer enfermé dans un caveau sombre au sous-sol ? Laissez-le continuer à faire rêver les jeunes avec sa mèche rebelle, à leur donner envie de s'équiper à leur tour de leurs « semelles de vent », avant que la réalité ne les rattrape. Il leur sera alors bien temps de découvrir un homme complexe, bien trop complexe pour devenir un « Grand homme » comme un autre.

Isabelle Grégor
Publié ou mis à jour le : 2020-09-19 18:36:21

 
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