Première voyageuse à se rendre au-delà du cercle polaire arctique, Léonie d’Aunet offre l’image d’une femme intrépide et avant-gardiste, devenue célèbre pour avoir parcouru les terres hostiles et enneigées du Grand Nord, mais aussi pour sa liaison tumultueuse avec Victor Hugo.
Les explorations de cette aventurière, minutieusement relatées dans ses carnets de voyage, constituent un immense recueil d’informations sur les us et coutumes des populations nordiques.
Un tempérament « bien trempé »
Née à Paris en 1820, son enfance recèle quelques secrets bien gardés. Sa mère, Henriette Joséphine d’Orémieulx, femme estimée, fit deux déclarations au sujet de la naissance de sa fille. Les deux actes affirment que Léonie serait née le 1er janvier 1820, mais dans chacun, le nom de son père est différent.
Loin de céder au scandale, Léonie affirmera, lors de son mariage le 23 juillet 1840, être née le 2 juillet 1820, fille d’Auguste-François Michel Thévenot d’Aunet, chef d’escadron originaire de Québec. Encore aujourd’hui, le mystère reste entier, quant à sa filiation.
Fille de bonne famille, elle suit une éducation classique (musique, art, littérature et anglais) dans un couvent ou une institution religieuse (certaines sources évoquent l’Institution Fauvel). Au cours de son existence, beaucoup la flatteront sur son esprit vif et éclairé.
Âgée de 18 ans, elle emménage dans l’atelier du peintre François-Auguste Biard, qui commence alors à la présenter comme sa femme, même si leur mariage n’aura lieu que deux ans plus tard. Dépeint comme un quarantenaire peu apprécié de ses contemporains, il s’attire moult critiques parmi les savants et intellectuels du XIXe siècle.
Protégé du roi Louis-Philippe Ier, l’artiste tentera tout au long de sa vie de se faire connaître, mais restera, à son grand désarroi, dans l’ombre de sa femme.
Aimant les mondanités et les conversations éclairées, Léonie participera à de nombreuses festivités et en organisera également dans l’atelier de son fiancé, place Vendôme. Ainsi, de 1838 à 1839, Léonie évolue dans un monde bourgeois où le paraître demeure le maître mot.
Au printemps 1839, lors d’une assemblée réunissant dames et intellectuels de la haute société parisienne, Paul Gaimard (botaniste de renom et chef de la Commission scientifique du Nord) approche Léonie, sollicitant son aide.
À l’époque, ne pouvant compter sur la photographie, les peintres tenaient un rôle clé ; capable d’immortaliser les aventures les plus périlleuses, chaque explorateur emmenait avec lui un artiste de confiance.
Charmeur, Gaimard tente donc sa chance en demandant à Léonie de convaincre son mari de prendre part à cette expédition. La jeune fille, loin de se laisser impressionner, profite de sa position pour poser sa condition : elle parlera à son mari, si et seulement si, sa participation au voyage n’est pas contestée. Sans surprise, son audace n’est pas très bien acceptée par ses pairs.
Son jeune âge est certes posé comme argument, mais tous pensent qu’une expédition aussi éprouvante n’est pas faite pour une femme :
« — A votre âge on va au bal, et non au pôle.
- L’un n’empêche pas l’autre ; si je reviens, j’aurai tout le temps d’aller au bal.
- Et si vous ne revenez pas ?
- Vous aurez le plaisir de dire : Je le lui ai bien prédit. »
Contre toute attente, Léonie obtient gain de cause et c’est avec enthousiasme et curiosité qu’elle embarque en 1839 aux côtés de la Commission scientifique du Nord.
En route pour Spitzberg
En juin de cette année-là, le couple embarque donc au Havre sur la corvette La Recherche en direction de la Hollande, visitant Hambourg, La Haye, Amsterdam, Hambourg, Copenhague et le Danemark.
Désireuse d’écrire pour la postérité et de transmettre ses découvertes, Léonie d’Aunet va s’évertuer, avec minutie et rigueur, à remplir ses carnets de voyages. Rien ne lui semble dérisoire au point que ses ouvrages regorgeront de détails tant sur l’aspect technique de l’expédition que sur ses rencontres avec les peuples nordiques.
« Un grand talent d’écrivain peut seul rehausser le mérite de peintures auxquelles manque le charme de la nouveauté ; quant à moi, simple et obscur voyageur, ma tâche est accomplie, si j’ai pu vous donner une idée des lointaines régions dont je suis si heureusement revenue, » prévient-elle avec une feinte humilité.
Loin de se laisser décourager par les aspects les plus difficiles du voyage, elle relate ses péripéties et parfois même, les réticences des marins à l’accepter sur leur navire. Ne faisant pas l’unanimité, elle suscite interrogations et superstitions :
« — Aussi quelle idée d’avoir emmené une femme ! Est-ce que c’est des courses de femmes, des voyages comme celui-ci ? [...]
- Et puis quelle femme est-ce ? dit un timonier, sur un ton légèrement méprisant ; une femme pâlotte, menue, maigrette [...]. Si c’était une femme de chez nous, encore ! Dans le Ponant nous avons des commères qui ne sont pas embarrassées pour hisser une voile et manœuvrer une barque ; nos femmes valent presque un homme ; mais celle-là, avec sa mine de Parisienne, elle est frileuse comme une perruche du Sénégal. »
Envoutée par les étendues du Grand Nord, Léonie refuse, une fois les îles du Spitzberg atteintes, de retrouver la Commission scientifique pour un retour en France. Désireuse d’en apprendre davantage, elle entreprend alors, une fois revenue à Hammerfest, la seconde partie du voyage qui la rendra célèbre : une traversée de la Laponie à cheval.
Laissant les navires derrière elle, accompagnée de guides lapons, la jeune femme s’engage sur les territoires inconnus et les marais tant redoutés, suivant assidûment les fleuves et cours d’eau, jusqu’aux villes de Kautokeino et Muonio.
« La Laponie n’a que deux aspects : les plaines pierreuses et les plaines boueuses. Quand on traverse les premières, si le soleil vient un moment à percer les nuages, l’immensité de l’horizon, l’aridité du sol, la teinte roussâtre des broussailles, les fait ressembler au grand désert ; ainsi le proverbe a raison : les extrêmes se touchent. » affirmera-t-elle au sujet des terres inhospitalières et enneigées de la Laponie.
De nombreux passages de son récit se consacrent à la description des peuples qu’elle côtoie, s’attelant à démystifier ces hommes et femmes recouverts de fourrures.
Ses descriptions sont parfois peu flatteuses, comme en témoigne cet extrait sur la présentation des Lapons de Kautokeino :
« Les Lapons de Kautokeino laissent une autre impression que les Lapons d’Hammerfest, et ce sont les mêmes hommes, mais les deux faces du sauvage : à Hammerfest, le sauvage en fête est ivre, hébété, hideux ; à Kautokeino, dans sa vie de famille, il est doux, paresseux, borné. Hors de chez lui il inspire le dégoût ; chez lui il fait naître la pitié. »
Elle se plaît aussi à évoquer ses rencontres avec les natifs, son récit révélant des interactions parfois maladroites avec les peuples lapons. En atteste cet échange qu’elle partage dans son récit entre elle et deux lapones :
« Elle partagea l’admiration de l’autre pour le châle, et me fit demander quel était l’animal dont la laine était aussi douce. « Ce n’est pas de la laine, c’est de la soie. » Elles ne parurent pas comprendre le mot soie ; mais quand, sur mon ordre, l’interprète ajouta que l’animal produisant cette matière était une espèce de ver, elles accueillirent l’explication avec un rire ironique et blessé ; évidemment elles croyaient découvrir que je me moquais de leur simplicité. »
Léonie s’attarde sur les descriptions magnifiques des terres enneigées, des villages pittoresques et du climat polaire :
« L’aurore boréale et les glaces polaires sont de ces choses dont la contemplation fait monter l’admiration jusqu’à la stupeur : le spectateur se tait, le narrateur est tenté de jeter sa plume : qui saurait décrire le degré d’infinie magnificence où peut atteindre la nature de Dieu ? »
Léonie s’intéresse à l’architecture, la culture (elle visite de nombreux musées et sites culturels), la poésie, la nourriture ainsi qu’à la mode en vogue chez les femmes nordiques (elle détaille les vêtements, les boutiques), un aspect anthropologique généralement négligé par les autres explorateurs...
De longs chapitres sont aussi consacrés aux légendes, aux croyances et autres traditions jusqu’alors inconnues. Au final, son périple aura duré près d’une année : une aventure dense et éreintante. Léonie évoquera souvent sa frustration quant à son retour, qu’elle aura jugé trop rapide, sans en expliquer sa soudaineté.
Toutefois, plusieurs sources déclarent qu’une fois rentrée, elle aurait annoncé la grossesse de son premier enfant. Cette nouvelle pourrait sans doute justifier la décision de ce retour en France précipité. Le 25 juillet 1840, le couple se marie et, en novembre naît Marie-Henriette.
Un amour impossible
À son retour, Léonie attise les curiosités. Fréquentant les salons, elle se retrouve auréolée de gloire, chacun voulant converser avec elle, la seule femme à avoir traversé les contrées arctiques. Enivrée par ces attentions et souhaitant partager son vécu, Léonie retravaille ses notes. Trois ébauches sont faites avant qu’un manuscrit définitif ne soit dévoilé.
Les entrevues mondaines se succèdent et les Biard se retrouvent très rapidement sous les feux de la rampe. Léonie d’Aunet plaît par son esprit brillant et sa répartie, éclipsant son mari lors des festivités.
Si, au commencement, M. Biard trouvait cette attention ennuyeuse, peu à peu, une grande jalousie s’empare de lui. Cette rancœur entache et gangrène progressivement leur relation si bien que Léonie se voit contrainte de quitter l’atelier de son époux et de demander la séparation de corps et de biens. Cette décision fut sans doute motivée par l’arrivée d’un nouvel homme dans la vie de la jeune femme : le célèbre Victor Hugo.
Comment se sont-ils rencontrés ? Leur chemin se serait croisés aux alentours de l’an 1841, à l’une des soirées organisées par Fortunée Hamelin. S’ensuit une romance passionnée qui causera bien du tort à la réputation de Léonie.
Biard, soupçonnant l’adultère de sa femme, commence à la faire suivre allant jusqu’à révéler cet amour honteux. Hugo usera de ses privilèges et son nom ne sera pas ébruité. Léonie n’aura pas cette chance et sera enfermée à Saint-Lazare, une prison pour prostituées. Suite au procès, elle perdra la tutelle de ses enfants et sera condamnée à ne recevoir aucune aide financière.
Toutefois, grâce à l’aide de quelques contacts, en particulier celle de la duchesse d’Orléans, sa peine sera adoucie et une alternative sera proposée : le couvent. Trouvant refuge quelques mois plus tard chez une tante, elle se consacrera alors à l’écriture et en particulier à son récit de voyage.
Sa réputation salie explique son peu de succès ainsi que sa difficulté à trouver des soutiens financiers. Soutenue par Hugo sa fille Adèle, elle réussira à publier en 1852 certains de ses écrits. Son récit de voyage paraîtra dans La Revue de Paris, sous forme de feuilleton. Une réédition verra également le jour en 1855, chez Hachette.
L’originalité de son récit tient, entre autres, à sa dimension épistolaire ; constitué de neuf lettres adressées à son demi-frère Léon de Boynest, cherchant à le rassurer et à lui transmettre son excitation au fil de son périple.
L’influence d’Hugo se fera ressentir tant par les effets stylistiques que par la dimension poétique dans la plume de Léonie. Elle captive par son ironie et ses jeux de mots ; maîtrise l’art de l’écriture, tant par ses descriptions fluides et richement détaillées que par son esprit critique.
Loin de faire l’unanimité, elle sera souvent accusée de plagiat par les compilateurs de biographies qui iront jusqu’à soupçonner que le Voyage d’une femme au Spitzberg serait le fruit du travail d’Hugo et non celui de la jeune femme.
La critique sera rude et peu indulgente pour Léonie qui, marquée par les préjugés et les scandales autour de sa relation avec Hugo, aura beaucoup de peine à diffuser son épopée dans le Grand Nord. Bien souvent, les catalogues et dictionnaires de son époque souligneront sa condition d’ancienne prisonnière et de femme séparée, n’évoquant, au grand jamais, son aventure dans les terres nordiques.
Les informations dont on dispose aujourd’hui proviennent quasiment toutes des ouvrages dédiés à Victor Hugo qui, par ailleurs, restera secrètement son amant. Malgré le peu de sources dont nous disposons aujourd’hui, nous savons que Léonie d’Aunet aura été l’une des maîtresses les plus importantes d’Hugo : en témoigne l’aide financière qu’il lui apportera jusqu’à la fin de sa vie.
L’écrivain déclarera d’elle dans son recueil Océan :
« J’avais trente-neuf ans quand je vis cette femme.
De son regard plein d’ombre il sortit une flamme,
Et je l’aimai. »
Une femme en avance sur son temps
Léonie aime briser les stéréotypes de genre de son époque, en revendiquant son autonomie et en prouvant qu'une femme pouvait être aussi audacieuse, curieuse et indépendante qu'un homme.
Elle laissera d’ailleurs plusieurs œuvres à la postérité : plusieurs romans, quelques contes et une pièce de théâtre qui connaîtra un certain succès. Elle utilisera sa plume avec un certain engagement, mettant en scène la psychologie des femmes et dénonçant les violences masculines.
Les mêmes thématiques reviennent dans chacune de ses œuvres, en particulier la dualité entre convention sociale et passion amoureuse. Sa pièce Jane Osborn illustre parfaitement cette dynamique.
Elle met en scène une jeune femme anglaise, mariée à un homme plus âgé, le colonel Osborn, qui se trouve déchirée entre l’amour et la fidélité. Amoureuse d’un autre homme, Maurice de Cany, Jane se retrouve confrontée à un véritable dilemme moral. Ici, Léonie, invite à repenser le rôle des femmes dans la société au XIXe siècle, notamment les mariages et les conventions sociales.
Cette trame résonne également dans son roman Un mariage en province qui met, lui aussi, en exergue les mariages de convenance. Élisabeth, une jeune bourgeoise, fiancée à un homme qu’elle n’aime pas, rêve d’une vie plus excitante.
Léonie brille par sa plume et excelle dans sa description des tourments intérieurs de sa protagoniste. Elle critique avec finesse les mariages arrangés qui sont monnaie courante au XIXe siècle. Ce roman offre un éclairage nouveau sur la condition féminine de l’époque.
De même, dans son roman Une vengeance, Léonie plonge son lecteur dans la complexité des relations amoureuses en suggérant qu’un amour, même passionnel, peut se transformer en haine. Ce roman traite des conséquences de la colère face à la trahison amoureuse. Une fois encore, Léonie se nourrit de son vécu pour retranscrire des histoires passionnantes et souvent déchirantes sur des romances interdites.
Bien que son féminisme ne soit pas explicitement formulé, ses actes et son récit ont contribué à remettre en question les rôles traditionnels des femmes au XIXe siècle.
Bibliographie
Léonie d’Aunet Voyage d'une femme au Spitzberg, Actes Sud, 1999,
Alessandra Orlandini Carcreff, Au pays des vendeurs de vent : Voyager en Laponie et en Finlande (XVe-XIXe siècle), PUP, 2017, Presse Universitaires de Provence.





Léonie d'Aunet








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