Les Khazars

La chute de l'empire

Ce qui a fait la force des Khazars va cependant causer leur perte. S’ils réussissent à garder leur identité de peuple de la steppe, jusqu'à se convertir au judaïsme, ils conservent aussi un pouvoir essentiellement clanique, sans État. Au moindre signe de faiblesse, les clans et tribus qui leurs sont soumis sont tentés de se révolter. Après une période de troubles dans les années 830, le rapport de force se renverse dans la seconde moitié du IXe siècle et conduit à la chute de l’empire khazar.

Thomas Tanase

Combats autour de la steppe

Un nouveau peuple, les Magyars, commence à prendre de l’importance. Ils ne sont pas turcophones ; leur langue est ougrienne et ils apparaissent dans les régions de l’Oural et de la Volga. Après s’être structurés sous l’autorité des Khazars, ils se répandent progressivement dans « l’Etelköz », la région entre le Dniepr et l’embouchure du Danube. Ils y ont sans doute été poussés par les Petchenègues, un peuple turcophone ennemi des Khazars, qui a lui-même franchi la Volga sous la pression des guerriers turcs Oghouz, établis du côté de la mer d’Aral.

Les Magyars vont s’allier aux Khazars contre les Petchenègues, mais au IXe siècle, les Khazars peinent désormais à bloquer l’expansion arabe musulmane. C’est également au cours de ces années, de la fin du IXe siècle au début du Xe, que se rassemblent les populations slaves du Dniepr à la Volga autour d’un pouvoir d’origine viking, symbolisé par la figure du légendaire Rurik, puis du prince Oleg qui va notamment unir les « Ros » autour de Kiev.

Solidus de Léon VI et Constantin VII Porphyrogennetos, 908-912Pendant ce temps, dans les Balkans, l’empire bulgare est à son apogée. Pour les contenir, l’empereur byzantin Léon VI (886-912) demande l’aide des Khazars ainsi que de leurs alliés magyars dirigés par Arpad. En retour, les Bulgares encouragent les Petchenègues à attaquer les Magyars et les Khazars sur leurs arrières. Une stratégie payante puisque les Magyars sont obligés de fuir en Pannonie vers 895. Ils sont accompagnés d’un groupe de rebelles khazars, les Kabars : ils formeront plus tard la Hongrie.

Au Xe siècle, les Petchenègues contrôlent les rives de la mer Noire et les Byzantins entament une reconquête de la Crimée : le territoire khazar se réduit donc comme peau de chagrin. Cessant de soutenir ses alliés d’hier, Constantinople entre en relations avec les Petchenègues ou les Russes. Les Byzantins estiment les Khazars incapables de maîtriser la situation et les jugent d’autant moins utiles qu’ils se sont convertis au judaïsme.

Mais c’est la principauté de Kiev qui va porter le coup de grâce aux Khazars. En 964, le prince Sviatoslav entame une longue guerre contre eux avec l’aide des Oghouz. Allié aux Byzantins, il descend vers le Danube pour combattre les Bulgares. Il reprend ensuite la guerre contre les Khazars en 968 et ravage leur capitale Atil.

Puis les troupes du prince de Kiev se retirent, remplacées par les Oghouz. Le khanat des Khazars survit mais il ne peut plus peser sur les événements. Ce sont désormais les Ros, les Petchenègues et d’autres peuples issus du monde des Oghouz qui jouent les premiers rôles.

Poursuite des guerriers de Sviatoslav par l'armée petchénègue, chronique de Jean Skylitzes, XIe-XIIe siècle, manuscrit de Madrid, Bibliothèque national d'Espagne.

Vassalisés, les Khazars sont devenus tellement insignifiants que personne ne note plus leur présence, encore moins leur disparition. Peut-être des groupes se sont-ils maintenus jusqu’au passage des Mongols qui, vers 1240, détruisent tous les pouvoirs de la région. Mais la disparition des Khazars n’est mystérieuse qu’en apparence. Ils ont suivi la trajectoire de ces grandes confédérations de la steppe, capables un temps de réunir clans et tribus avant de se décomposer et d’être remplacées.

Cela ne signifie pas pour autant que les Khazars n’aient laissé aucun héritage. Arthur Koestler a popularisé l’idée d’une « treizième tribu » d’Israël, postulant que les Khazars auraient été la véritable origine des populations ashkénazes, ces communautés juives d’Europe centrale et orientale.

Les historiens ont plus que nuancé cette idée, qui repose sur une exagération manifeste. Ils ont parfois nié en bloc toute forme de lien, surtout si l’on estime que la conversion des Khazars n’a jamais concerné qu’une élite restreinte. Mais ce point de vue est lui-même aujourd’hui de plus en plus souvent nuancé.

De fait, une part du peuple khazar s’est bien convertie au judaïsme. Il n’est donc pas impossible, même si cela fait toujours l’objet d’un débat, que des groupes d’origine khazare aient été intégrés dans les populations juives est-européennes ou russes. Mais il ne s’agirait alors que d’un élément parmi bien d’autres, sans doute limité, dans une formation qui s’inscrit sur le temps long.

Les Turcs seldjoukides, appelés à une grande destinée, à l’origine lointaine de la Turquie moderne, sont issus de ces Oghouz qui ont côtoyé les Khazars ; on s’est parfois demandé, là aussi à titre d’hypothèse, si le fait que le fondateur de la dynastie, Seldjouk, ait appelé ses fils Mikhaïl (Michel), Yunus (Jonas), Musa (Moïse) et Israël ne témoigne pas d’une influence khazare.

Miniature de l'arrivée des Hongrois dans le bassin des Carpates, Chronicon Pictum (chronique du Royaume de Hongrie), XIVe siècle.

Les Hongrois se sont structurés au contact des Khazars et en portent une part d’héritage. La formation de la nation russe doit elle aussi quelque chose aux Khazars, même si c’est sur un mode antagoniste. C’est parce qu’ils ont ouvert un espace plus large, vers Constantinople, que les tribus slaves ont pu commencer à se développer.

L’empire khazar se caractérisait par une ouverture vers les routes de l’Europe orientale, la mer Noire, l’axe de la Volga et la steppe. La Russie reprendra à son compte cette perspective. Les populations khazares ont aussi participé à la genèse du peuple russe, auxquelles elles ont été progressivement intégrées. Plus globalement, c’est sans doute grâce à cet empire défunt que l’orthodoxie doit d'avoir pu se diffuser parmi les peuples slaves. L’empire khazar a donc bien joué un rôle décisif dans l’Histoire du monde.

Bibliographie

J. Piatigorsky et J. Sapir (dir.), L’empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier, Paris, 2005,
I. Lebedynsky, Les Nomades, Paris, 2003,
D. M. Dunlop, The History of the Jewish Khazars, Princeton, 1954,
P. B. Golden, H. Ben-Shammai et A. Róna-Tas (dir.), The World of the Khazars, Leiden, 2007.


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Attila et les Huns

L'auteur : Thomas Tanase

Thomas TanaseThomas Tanase, diplômé de l’Institut d’Études politiques de Paris, est docteur et professeur agrégé d’histoire.

Ancien membre de l’École française de Rome, il a également travaillé à l'IFEA (Institut français d'études anatoliennes). Il est l'auteur de travaux sur la papauté et l'Asie, ainsi que d’une biographie de Marco Polo (Ellipses, 2016).

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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