À sa mort le 10 novembre 1938, Moustafa Kémal Atatürk laissait derrière lui une Turquie laïque et en apparence occidentalisée. Et pourtant, dès que le régime commença à s’ouvrir à la démocratie dans les années 1950, l’instabilité alla de pair avec la lente affirmation d’un islam politique, ponctuée à intervalles réguliers de coups d’État militaires.
Encore très pauvre vers 1950, peu peuplée (20 millions d’habitants), très peu alphabétisée et rurale à 80%, la Turquie est en ce début du XXIe siècle un pays de 80 millions d’habitants largement urbanisé, doté d’une métropole, Istanbul, passée dans l’intervalle de 1,5 millions à quinze millions d’habitants.
Issue de la dislocation d’un grand empire à cheval sur l'Europe et le Moyen-Orient, elle est en passe de redevenir une puissance mondiale. Elle constitue un cas à part, tant par son importance géopolitique que par sa profondeur historique.
L'occidentalisation autoritaire d'Atatürk (1922-1938)
L’image du père fondateur Atatürk demeure omniprésente dans les lieux publics, et rappelle que le cadre républicain résulte du projet volontariste par lequel Moustafa Kémal voulut créer une nouvelle nation.
Celle-ci est le résultat d’une Histoire tragique qui passe par le démembrement de l’empire ottoman, la Première Guerre mondiale, l'élimination des populations autres que turcophones et musulmanes, Kurdes exceptés, enfin la guerre d’indépendance et le traité de Lausanne (1919-1922).
La victoire de Moustafa Kémal permit de faire naître l’État turc sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, mais au prix d’une homogénéisation ethnique qui vit la fuite de centaines de milliers de Grecs ou la négation de l’identité kurde (15 à 20% de la population).
Atatürk, lui-même largement incroyant, voulut aussi procéder à une révolution culturelle : les Turcs devaient abandonner ce qui était perçu comme l’immobilisme ottoman et devenir « laïques », c’est-à-dire renoncer aux traditions musulmanes, tandis que la religion était confinée à un espace privé, vouée à péricliter. La République fut proclamée en 1923, le califat aboli en 1924, les confréries religieuses interdites, les tribunaux coraniques supprimés, l’égalité juridique entre hommes et femmes proclamée (les femmes eurent le droit de vote dès 1934), le costume occidental, le calendrier grégorien, l’emploi de l’alphabet latin et le dimanche comme jour de repos furent imposés.
Dernier grand symbole : la transformation en musée de la mosquée et ancienne basilique byzantine Sainte-Sophie (du grec Haghia Sophia qui se traduirait mieux par « Sainte-Sagesse »).
La laïcité kémaliste, notons-le, n’est pas une neutralité religieuse de l’État sur fond de pluralisme des croyances. De fait, le culte religieux fut contrôlé dès l’origine par l’État, qui n’a reconnu comme légitime qu’un seul islam, l’islam sunnite, malgré la présence d’une très importante communauté hétérodoxe, les Alévis (difficiles à dénombrer, et évalués entre 10 et 20% de la population actuelle).
Atatürk fut aussi l’homme de la répression et du parti unique. Le nationalisme turc fut élevé au rang de quasi-religion. L'Histoire complexe d’une Anatolie marquée par l’héritage grec-byzantin ou arménien fut réduite à celle d’un peuple brave et victorieux, mais toujours obligé de rester sur ses gardes face aux trahisons multiples.
C’est ainsi qu’à travers Atatürk, l’armée a engendré une République et une idéologie que les enseignants et les serviteurs de l’État se devaient de porter à travers tout le pays.
Le double paradoxe d'un État moderne et laïc aux fondements anatolien et musulman
Par ses idées et son armée, la Turquie d’Atatürk, lui-même issu de la très cosmopolite Thessalonique, était encore en partie l’héritière d’un empire ottoman multiculturel avec une assise européenne dans les Balkans.
La révolution kémaliste trouva donc dans ces régions proches de l'Europe une base sociale suffisante pour forger l'État à sa main, à la différence d’autres élites « éclairées » dans le monde musulman à la même époque.
Or, tout en adoptant le langage de la laïcité, elle a façonné une société repliée sur une Anatolie archaïque, encore peu touchée par la modernité – le choix d’Ankara comme nouvelle capitale est à cet égard significatif. Elle a aussi fondé le nationalisme turc sur le caractère presque exclusivement musulman de la population (...).






D’Atatürk à Erdoğan :








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princen (07-10-2016 15:09:35)
Depuis la nuit des temps chaque dictateur a besoin d'une crise pour affermir son pouvoir et il l'invente si nécessaire. Ennemi intérieur , trahison d'un copain de toujours qui lui fait de l'ombre et... Lire la suite
Anonyme (28-07-2016 17:26:05)
Merci beaucoup pour cet article qui montre bien que la Turquie ne pouvait en aucun cas rentrer en Europe. Je me demande s'il peut exister un pays véritablement démocratique dans un pays à majorité... Lire la suite
Jean Ricodeau (24-07-2016 21:41:13)
Bravo pour la clarté de cet article, en particulier l'exposé sur les contradictions touchant aux éléments fondateurs de cette République Turque.... avec leurs conséquences bien visibles actuelle... Lire la suite