Frédéric Dard (1921 - 2000)

L'homme aux deux visages

Il aimait bien se présenter comme « le plus paisible des tourmentés, le plus suave des violents, le plus joyeux des ravagés ». Caché derrière son masque de San-Antonio, Frédéric Dard était surtout un maître des mots, au style unique.

Découvrons cet auteur dont l'œuvre aux 250 millions de ventes est beaucoup plus qu'un simple phénomène d'édition.

Isabelle Grégor

Le petit garçon qui a les mains sur les hanches

« Sachez qu'un enfant affligé à la naissance d'une telle malformation devient idiot ou supérieurement intelligent ». Cette prédiction est celle du médecin qui a été appelé auprès du petit Frédéric Dard, victime d'une arrivée au monde éprouvante, ce 29 juin 1921, à Bourgoin-Jallieu, dans l'Isère.

L'église Saint-Jean-Baptiste à Bourgoin-Jallieu (photo : J-P Galichon).La grand-mère de l'enfant, accoucheuse, a été obligée de tirer fortement sur le bras gauche du bébé étranglé par le cordon, provoquant ainsi une paralysie définitive. Ce handicap restera pour Dard une blessure profonde qu'il cherchera toute sa vie à cacher. La seconde blessure de son enfance est la faillite de l'entreprise familiale de chauffage, victime de la crise des années 30.

Le voici obligé de suivre ses parents à Lyon et de s'éloigner de cette grand-mère qui l'a élevé en le nourrissant de lectures, lui donnant un amour du récit qui ne le quittera plus.

L'appel du noir

Peu concerné par ses études de comptabilité, le jeune Frédéric se laisse convaincre par son oncle garagiste de demander à un de ses clients, le très rabelaisien Marcel Grancher, un poste de stagiaire dans son journal Le Mois de Lyon. Il va enfin pouvoir donner libre cours à cette frénésie d'écriture qui l'habite !

Le Mois à Lyon (août 1939). Agrandissement : 4ème de couverture de la réédition en 2002 du livre La Peuchère (Fayard).Alors que les premiers articles et livres (La Peuchère, 1940) paraissent, la guerre éclate, l'obligeant à toujours publier davantage pour prendre soin de sa femme Odette et de leurs deux enfants, Patrice (qui poursuivra la série à la mort de son père) et Élizabeth.

C'est à cette époque qu'il s'installe à Paris et découvre le style inclassable de Louis-Ferdinand Céline mais aussi les intrigues policières de Georges Simenon dont il adapte en 1950 un des récits au théâtre. Pourquoi ne pas écrire lui-même des romans policiers ?

On dit que c'est Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique, qui lui aurait soufflé l'idée. Belle intuition !

Faire rimer les mots....

Que pense le commissaire San-Antonio du métier d'écrivain ? Il suffit de lui demander...
« Ma vraie vocation, c'était d'aligner les trucs de douze pieds au lieu de flanquer mon pied dans le soubassement de mes contemporains. J'aurais fait rimer des mots qui ne riment pas à grand-chose et qu'on aurait publiés dans des revues hermétiques comme des boîtes de sardines, j'aurais eu mon triomphe, j'aurais appris à m'examiner le nombril dans mon armoire à glace, j'aurais calcé [séduit] des baronnes. Les vieilles dames m'auraient appelé "maître" et les jeunes gens "vieux con". Bref, j'aurais été quelqu'un » (Passez-moi la Joconde, 1954).

Un beau gosse envahissant

Frédéric Dard a trouvé sa voie : il écrira. D'accord, mais quoi ? Pourquoi ne pas regarder du côté de l'Angleterre où un dénommé Peter Cheyney (La Môme vert-de-gris, 1937) fait un tabac avec ses bons mots et ses clichés ?

Réglez-lui son compte ! (1949) San-Antonio (Fleuve Noir). Son tirage a été limité strictement à 1500 exemplaires numérotés.Reste à inventer un héros efficace : il sera beau gosse forcément, fils-à-maman pourquoi pas, et terriblement futé, cela va sans dire. Son nom ? Un doigt sur la carte suffit à le baptiser : ce sera San-Antonio.

Ses premières aventures (Réglez-lui son compte ! 1949) ne convainquent guère le public mais séduisent Armand de Caro, patron des jeunes éditions du Fleuve noir qui s'empresse de l'inviter à rejoindre son écurie aux côtés de Jean Bruce (OSS 117) et Michel Audiard.

Dard n'a plus qu'à laisser son imagination et sa machine à écrire s'activer... Et les choses vont bon train ! En quelques années il prend un rythme de croisière et publie un San-Antonio tous les trois mois avec des ventes dépassant les 600 000 exemplaires.

La France des années 60 adore ces livres sans prétention vite achetés, vite lus, vite prêtés. Qui n'a pas un des 175 San-Antonio qui traîne chez lui ?

Quelques titres de la série San-Antonio... pour le plaisir !

Les Anges se font plumer, Michel Gourdon, San-Antonio, 1957 (Fleuve Noir). Agrandissement : Meurs pas, on a du monde, San-Antonio, 1980 (Fleuve Noir).C'est mort et ça ne sait pas (1955)
J'ai bien l'honneur de vous buter (1955)
Fais gaffe à tes os (1956)
Les anges se font plumer (1957)
Entre la vie et la morgue (1959)
Du brut pour les brutes (1960)
Un os dans la noce (1974)
Concerto pour porte-jarretelles (1976)
Remets ton slip, gondolier (1977)
Meurs pas, on a du monde (1980)
Bouge ton pied que je voie la mer (1982)
Morpions Circus (1983)
Laissez passer les asperges (1985)
Le Casse de l'oncle Tom (1987)

On freine !

Tout va vite pour Frédéric Dard, bien trop vite. En septembre 1965, il tente de se pendre pour oublier l'échec de son mariage et le rythme endiablé qu'il a donné à sa propre vie.

4ème de couverture de La Vieille qui marchait dans la mer (1988) puis Le Mari de Léon (1990).Il est temps de prendre un nouveau départ ! Ce sera d'abord dans la station huppée de Gstaad (Suisse) auprès de Françoise de Caro, la fille de son éditeur, avec laquelle il a une fille, Joséphine, avant d'adopter un petit Abdel.

Il peut alors prendre du recul face à la déferlante qui se poursuit sous la forme de traductions dans 35 pays, d’adaptations au cinéma et au théâtre et même de colloques !

L'année 1978 marque un tournant : Frédéric Dard disparaît puisqu'à la demande de son éditeur les San-Antonio seront désormais signés... San-Antonio. Le narrateur fictif a fini par tuer le véritable auteur.

Celui-ci se console à Fribourg en continuant à laisser parler son imagination : Y-a-t-il un Français dans la salle ? (1979), La Vieille qui marchait dans la mer (1988) ou Le Mari de Léon (1990) sont là pour prouver que le commissaire et écrivain San-Antonio peut raconter autre chose que ses propres aventures.

La San-Antoniologie au bac !

« Ne vous laissez pas arrêter par la crainte de passer pour des incultes. Ce qui n’est pas français au départ le devient rapidement. Notre langue n’est pas la propriété exclusive des ronchons chargés de la préserver ; elle nous appartient à tous, et si nous décidons de pisser sur l’évier du conformisme ou dans le bidet de la sclérose, ça nous regarde ! Allons, les gars, verbaillons à qui mieux et refoulons les purpuristes sur l’île déserte des langues mortes ! […]
Le jour viendra qu'au bac on fera passer une épreuve de néologie. Coefficient mille ! La San-Antoniologie écrasera la philo, ridiculisera les maths. À bas Pythagore ! Il l'aura dans l'hypoténuse. On lui déniera le théorème. On le contestera, on le mettra en doute avant de l'oublier. Et tout ce qui subsistera de Samos, son pays natal, ce sera une marque de fromage »
(Préambule d'Un Éléphant, ça trompe énormément).

Carambolage entre fiction et réalité

Mais il était écrit que Frédéric Dard ne trouverait pas la tranquillité. En mars 1983, cela fait trois mois déjà qu'il s'active pour mettre le point final à une nouvelle intrigue policière. L'histoire est simple : une gamine est enlevée pour faire chanter son beau-père, un célèbre écrivain.

Il s'inspire bien sûr de son propre portrait pour imaginer le bonhomme, mais comment aurait-il pu penser une seule seconde qu'il allait vivre le même drame ? C'est pourtant ce qui lui arrive la nuit du 23 mars lorsque sa propre fille de 13 ans est kidnappée. Le ravisseur est un cadreur qui vit tranquillement en famille en Suisse lorsqu'il n'écume pas les châteaux.

Tombe de Frédéric Dard à Saint-Chef (Isère).Demande de rançon de 2 millions de francs suisses, rendez-vous nocturne, évasion de la jeune Joséphine et arrestation du malfaiteur, trahi par le masque de François Mitterrand qu'il portait pour passer ses appels dans les cabines : le scénario est rocambolesque !

« Quand on revient de cet enfer-là, on ne peut plus être comme avant. […] C'est une césure définitive » expliquera Dard lorsqu'il pourra enfin analyser ces 50 heures d'angoisse. Il poursuivra cependant son œuvre riche de 288 romans avant de mourir le 6 juin 2000. Sur sa tombe ont été gravés à sa demande ces quelques mots qui résument sa carrière : « Frédéric Dard dit San-Antonio ».

San-A, Bérurier et leur petit monde

Ils font un peu partie de la famille : vaniteux, bons vivants et agréablement insupportables, San-Antonio et sa fine équipe ont fait la joie de plusieurs générations de lecteurs, des années 60 à nos jours. Héritiers des personnages de Rabelais par leur goût de l'humour et de la bonne chère, ils sont aussi les cousins de Cyrano auxquels ils empruntent la vanité et une certaine idée du panache. Leur efficacité tient à l'opposition, classique, des deux personnages-clés : d'un côté voici San-Antonio, intelligent, séducteur, (presque) parfait ; de l'autre Bérurier, gaffeur, fétide, (presque) imbuvable. Cet anti-héros aux 1300 surnoms finit d'ailleurs par devenir un phénomène en soi puisqu'il a les honneurs de plusieurs ouvrages au succès à la hauteur de son insolente renommée, tel que Le Standinge selon Bérurier (1965). Il faut dire que le personnage est attachant même si, comme son commissaire de chef, il fait preuve d'un appétit sexuel qui de nos jours ne serait pas considéré comme très correct... Heureusement, les illustrations d'Albert Dubout puis de Georges Wolinski sont là pour nous rappeler que tout cela est bon enfant, et qu'il s'agit avant tout de s'amuser !

Le Standinge ou le savoir-vivre de Bérurier illustré par Dubout (1965).

Macho, San-Antonio ?

Invité dans Apostrophes en 1979, Frédéric Dard s'explique sur son « style mec ».

Exemple d'une belle infusion de semelles cloutées

Il ne faut pas déranger San-Antonio... sinon gare à la réplique !
« Moi, vous me connaissez ? C'est un point commun que j'ai avec Béru : les dégourdis qui m'interpellent sur ce ton n'ont pas besoin de s'acheter un masque pour le carnaval, je leur en fabrique un sur mesure en deux coups de cul hier à Pau. Quand j'aurai entrepris ce vilain, il poussera une frime longue d'une auge (comme dit Béru).
Je le manoeuvre dans le classique. Un rapide coup de pompe ans sa main qui me braque, manière de lui faire larguer sa seringue, puis un crochet très sec au menton. Les deux opérations sont exécutées en un temps que je ne saurais vous préciser, mon chrono ne marquant pas les centièmes de seconde. L'Affreux titube. Je le manœuvre en lui filant un une-deux dans le parking à marrons. Il plie les cannes et tombe à genoux en glaviotant des bulles d'air en un début de bile.
- Attaque ! Me crie-t-il »
(San Antonio, Béru contre San-Antonio, 1967).

« J'ai honte de ce que j'écris »

Une véritable boîte à trésor, le cerveau de Frédéric Dard ! Lui qui disait n'avoir fait sa carrière qu'avec 300 mots s'est ingénié à compléter son vocabulaire, déjà riche d'argots de toutes sortes, par des « san-antonilogismes » d'une inventivité à faire pâlir Rabelais.

Frédéric Dard en 1992, photographie d'Erling Mandelmann.Voici un petit aperçu de ses 20 000 créations, largement composées de verbes qu'il considérait comme « le ferment de la phrase » : jéhannedarquer (brûler), arc-en-ciélir (passer par toutes les couleurs), saintbernarder (sauver quelqu'un), descendez-on-vous-demande (déglutir)…

Les noms propres laissant une totale liberté d'invention à Dard, nous en avons également quelques-uns de particulièrement remarquables : « Docteur Putride et M. Scalpel », « M. et Mme Pranmoitoux », « Tanguy Liauradéshome ».

Autre méthode, le jeu sur la graphie qui nous donne des « je père-sévère », un « père turbateur » et autres « cerveaux lents » (pour cerfs-volants) parce que, précise-t-il dans une note pour son pauvre correcteur, « c'est plus rigolo écrit de cette façon ».

Évoquons enfin les mots-valises (« les plaies varicreuses », « l'oto-rhino-céros ») et une bonne dose de calembours (« l'arcane souricière », « les serments du jus de pomme », « un nain gras ») avant de terminer cette liste par un sympathique « et t'essaieras et t'essaieras...».

Devant une telle créativité, on ne peut être qu'admiratif ! Pourtant les défenseurs de la langue « françouaise », ceux qu'il appelait les « craigneux du stylo poubelle » n'ont pas manqué de le renvoyer à ses chères études. Il en gardera un sentiment d'imposture, un profond mal-être que ses ventes records et l'affection que lui portait le public ne parvinrent jamais à balayer.

Saurez-vous rendre à ces expressions san-antoniolesques leur définition ?
1- Avoir les méninges qui se croisent les bras a- le cimetière
2- Le boulevard des allongés b- faire un malaise
3- Une cage à cancans c- un dentier
4- Catalepser d- être paresseux
5- Usiner à pleins naseaux e- ronfler
6- Crépir le moule à gaufres f- des chaussures
7- Une salle à manger deux pièces g- se maquiller outrageusement
8- Des sarcophages à nougat h- une loge de concierge

 

Réponses : 1-d ; 2-a ; 3-h ; 4-b ; 5-e ; 6-g ; 7-c ; 8-f

Bibliographie

François Rivière, Frédéric Dard ou la vie privée de San Antonio, Fleuve Eds, 2020,
« San-Antonio. Personnages, blagues, philosophie... », Le Point hors-série, 2021.


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Publié ou mis à jour le : 2021-07-20 13:02:53

 
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