Charles Darwin (1809 - 1882)

L'Origine des Espèces et la sélection naturelle

Charles Darwin (1809-1882)Le 24 novembre 1859 sort en librairie, à Londres, un ouvrage au titre ambitieux qui résume à lui seul le contenu : On the Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life (De l'Origine des espèces par la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie).

Aujourd'hui, l'ouvrage est plus simplement connu sous l'abrégé : On the Origin of Species (De l'Origine des espèces).

Son auteur est un savant quinquagénaire seulement connu des spécialistes, Charles Darwin. Pourtant, son ouvrage bénéficie d'un succès immédiat et le premier tirage (1250 exemplaires) est épuisé dans la journée.

Les théories développées par Charles Darwin allaient bouleverser le dogme d'une nature immuable depuis la création du monde.

Les origines de la théorie de l'évolution

L'hypothèse d'une création ex-nihilo de chaque espèce (fixisme) a prévalu pendant quinze siècles sous l'influence d'Aristote et d'une lecture au premier degré de la Genèse, le premier livre de la Bible.

La Genèse

« Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et il en fut ainsi » (Gen, I, 24).

Les progrès scientifiques de la Renaissance apportent des lumières nouvelles. L'invention du microscope permet dès le XVIe siècle l'essor de l'embryologie et l'étude de cellules et d'espèces jusque-là ignorées. On met en évidence le rôle des cellules reproductives, d'où l'essor de la taxonomie (science de la classification).

Stimulés par les découvertes de plus en plus nombreuses de fossiles aux origines mystérieuses, le Suédois Linné (1707-1778) et les Français Buffon (1707-1788), Lamarck (1744-1829) et Cuvier (1769-1832) impriment un cours décisif au progrès des idées sur la nature.

Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, postule l'évolution des espèces de leur forme la plus simple jusqu'à leur forme la plus évoluée sous la dénomination de transformisme : l'emploi d'un organe le développe tandis que le défaut d'usage le fait disparaître. Il pense par exemple que les girafes allongent leur cou pour atteindre les feuilles des arbres et que cet allongement intentionnel se transmet à leur descendance. « La fonction crée l'organe » écrit-il.

Mais bientôt affleure la théorie de la « sélection naturelle ». D'après l'épistémologue André Pichot (CNRS, Nancy), on en trouve les prémices chez William Charles Wells (1813) ou encore Patrick Matthew (1833)... Encore trop tôt pour être acceptée par l'opinion. C'est seulement dans la deuxième moitié du XIXe siècle, quand triompheront le libéralisme et la foi dans le progrès, sur fond d'agnosticisme, que cette théorie, exposée avec brio par Charles Darwin, sera pleinement acceptée par l'opinion publique qui y verra le fondement naturel de ses conceptions politiques et sociales.

Un voyage riche d'enseignements

Charles Robert Darwin (1809-1882) naît à Shrewsbury, dans le Shropshire, dans une famille fortunée de pasteurs et de médecins. Il se passionne tout jeune pour l'observation de la nature. Il amasse dès son enfance des collections de coléoptères et de minéraux et participe aux travaux de sociétés savantes.

Bien qu'ayant assez de fortune pour vivre sans travailler, il se résigne, sous l'influence de son père, à étudier la médecine à Édimbourg, puis la théologie à Cambridge.

Il découvre avec passion les travaux d'Alexander von Humboldt (1769-1859), en particulier le Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait de 1799 à 1804, et Le cosmos. Les cours de botanique reçus du révérend J. S. Henslow devaient exercer un rôle décisif sur sa vocation. Il conçoit ainsi « l'envie brûlante d'ajouter ne serait-ce qu'une modeste contribution au noble édifice des sciences de la nature » selon ses propres termes.

Le jeune Darwin a vent d'une expédition scientifique de cinq ans autour du monde à bord d'un bâtiment de la marine royale, le Beagle (relevés cartographiques et mesures chronométriques). Il réussit à s'y faire engager comme naturaliste.

Le Beagle du capitaine Fitzroy appareille de Portsmouth le 27 décembre 1831 pour l'Amérique du Sud. Darwin a emporté l'ouvrage intitulé Principes de géologie de Ch. Lyell (1797-1875) qui traite des fossiles et de leur évolution.

En Patagonie, Darwin observe des fossiles et des squelettes d'espèces disparues alors que des individus semblables, mais plus petits, sont encore visibles.

L'expédition fait relâche plusieurs semaines aux îles Galapagos, dans l'Océan Pacifique, au large de l'Équateur. Là, le jeune savant est frappé par la coexistence d'espèces voisines de lézards (iguanes) et d'oiseaux. Il porte un intérêt particulier aux 13 espèces de pinsons qui s'y trouvent, observant que d'une île à l'autre, ils ont des becs de forme différente, adaptés à la nourriture de leur île. Il rapproche ces découvertes de celles réalisées sur des mammifères et des insectes par d'autres naturalistes avant lui.

Loin de se borner à des dessins ou notes subjectives, Darwin se révèle un collectionneur infatigable et rapporte pas moins de 3.907 spécimens de son expédition. Revenu en Angleterre le 2 octobre 1836, il va passer le reste de sa vie à mettre en ordre ses observations avec le concours de nombreux correspondants scientifiques de par le monde.

Il épouse en 1839 sa cousine Emma Wedgwood dont il aura dix enfants (quatre garçons, six filles) et s'établit avec sa famille à Down, dans le comté de Kent, où il mène dès lors une existence retirée et agréable, partageant son temps entre les promenades, les amis, l'écriture et l'exploitation de son matériau scientifique.

À partir de 1837, Darwin rassemble peu à peu les preuves de la non-fixité des espèces. À la lecture de l'Essai sur le Principe de Population (Essay on the Principle of Population) de Malthus, il pense découvrir le facteur d'évolution des espèces. Cet ouvrage publié en 1798 met en effet en évidence les mécanismes de régulation des sociétés animales et humaines en fonction des ressources disponibles.

Darwin jette ses idées sur le papier dès 1844, sous la forme d'un résumé de 200 pages. Puis il passe à tout autre chose : une œuvre monumentale sur des crustacés méconnus : les cirripèdes ! De retour à ses recherches sur l'évolution, il publie ses premières conclusions en 1858. La même année, un jeune naturaliste anglais, Alfred Russel Wallace (1823-1913), en mission dans le Sud-Est asiatique, arrive à des conclusions similaires par un cheminement différent. Il envoie ses notes à Darwin lui-même. Les amis de Darwin démontrent l'antériorité de ses découvertes en organisant une lecture publique comparée de ses textes et de la lettre de Wallace. Loin de se quereller, les deux savants garderont des rapports civils et Charles Darwin peut enfin publier, quelques mois plus tard, le fruit de trente ans de travaux.

La théorie de l'évolution

Dans L'Origine des espèces, l'auteur met en évidence cinq preuves de la descendance avec modification que l'on appelle depuis évolution :

1) Les fossiles animaux sont d'autant plus proches des espèces vivantes qu'ils sont plus récents.

2) Les espèces modernes ne sont pas répandues dans toutes les régions de climat analogue, dans la mesure où elles descendent d'ancêtres différents qui ne se trouvaient pas sur toute la surface du globe. Ainsi les marsupiaux sont-ils limités à l'Australie.

3) La taxonomie classe les espèces en genres, eux-mêmes réunis en familles. Les similitudes de ces catégories tiennent à des ancêtres communs à partir desquelles ces arbres généalogiques se sont différenciés.

4) La plupart des organes animaux revêtent des morphologies voisines (homologie) : le poignet et la main de l'homme, la patte du mammifère, mais aussi la jambe du cheval sont constitués en carpe et métacarpe. Seule l'ascendance d'un ancêtre commun, sans doute très ancien, peut expliquer cette parenté.

5) Enfin, on constate que l'évolution des embryons dans des espèces voisines reproduit les stades par lesquels sont passées les espèces précédentes : poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux, mammifères... Ainsi les branchies des poissons se retrouvent-elles sur les embryons des familles qui en sont issues.

De ces constatations, Darwin conclut à une évolution naturelle des espèces : lorsque les individus d'une même espèce entrent en concurrence pour des ressources limitées, ceux qui ont le plus de chances de l'emporter et de survivre sont naturellement ceux qui ont reçu par hasard à la naissance les caractères les mieux adaptées au milieu ; ceux-là sont appelés à davantage se reproduire que leurs congénères et à prendre le pas sur eux. En quelques générations, une espèce peut ainsi se transformer jusqu'à donner naissance à une nouvelle espèce.

Cette théorie de la sélection naturelle est affinée au XXe siècle grâce aux progrès de la génétique qui mettent en évidence la possibilité de mutations ou de « sauts » en plus de la sélection des caractères héréditaires. Lorsqu'une telle mutation, fondée sur le hasard, s'avère appropriée à l'environnement, elle peut conduire très vite à une espèce nouvelle. Ainsi l'être humain est-il peut-être issu de deux singes nés avec 46 chromosomes au lieu de 48 comme leurs congénères...

Confidentiel

« Descendre d'un singe, mon cher, espérons que cela n'est pas vrai, et si cela était, prions pour que cela ne se sache pas !  » (confidence attribuée à l'épouse de l'évêque de Worcester en 1860, l'année suivant la publication de « L'Origine des espèces »)

Triomphe du darwinisme

L'année suivant la parution de L'Origine des espèces, un débat violent anime la session annuelle de l'Association britannique pour l'avancement des sciences tenue à Oxford le 30 juin 1860.

L'évêque Wilberforce s'oppose aux partisans de Darwin, notamment Huxley et Hooker. Ces derniers, il est vrai, peuvent démontrer l'inanité de la théorie de la génération spontanée en s'appuyant sur les travaux d'un autre savant illustre, Louis Pasteur. En 1863, H. W. Bates publie la première confirmation observationnelle de la théorie évolutionniste : une espèce de papillon amazonien a évolué pour adopter une couleur semblable à une autre espèce voisine que les oiseaux prédateurs ne mangent pas (théorie du mimétisme).

À partir de 1870, l'ensemble de la communauté scientifique se rallie aux vues de Charles Darwin. Face au succès éclatant de la théorie de l'évolution, la communauté scientifique ne tarde pas à établir un parallèle entre celle-ci, qui fait de l'homme l'aboutissement de l'évolution naturelle, et la révolution copernicienne qui place la terre en position de satellite du soleil au XVIe siècle.

Mais certains savants mal inspirés ont le tort de vouloir tirer de cette théorie plus qu'elle ne peut donner... C'est ainsi que se développe dans la deuxième moitié du XIXe siècle une théorie bâtie sur des hypothèses, le darwinisme social, qui tente d'appliquer la théorie de la sélection naturelle aux sociétés humaines. De cette théorie vont naître les aberrations racistes et criminelles de la fin du XIXe siècle et du siècle suivant (massacres des guerres coloniales, eugénisme et stérilisation des handicapés, antisémitisme et extermination des juifs d'Europe).

Gabriel Vital-Durand
Le « procès du singe »

La querelle du darwinisme rebondit après la Grande Guerre, en 1924 et 1925, aux États-Unis. Plusieurs États édictent des lois pour interdire l'enseignement de la théorie de l'évolution, jugée contraire à une lecture littérale de la Bible. Ils imposent son contraire : le « créationnisme ».

John Scopes, un jeune enseignant de Dayton (Tennessee) est traduit devant un tribunal en juillet pour avoir enfreint la loi. Son procès, suivi avec passion dans tout le pays, donne lieu à des échanges de haute volée entre un procureur qui dénonce les dérives du darwinisme (eugénisme...) et un avocat qui en appelle à la vérité scientifique. Finalement, le professeur est condamné à une amende symbolique (150 dollars). L'émotion retombe et les lois « créationnistes » sont l'une après l'autre abolies.

À la charnière de la biologie, de la foi et de la politique, le darwinisme n'en finit pas de susciter des débats. En ce début du XXIe siècle, ses contradicteurs suggèrent une version édulcorée de la théorie de l'évolution qui aurait l'intérêt de concilier la foi et la science : le « dessein intelligent » (« intelligent design » en anglais). D'après cette théorie « néocréationniste », les hommes seraient bien le fruit d'une longue évolution mais celle-ci serait pensée et voulue par Dieu, et non pas le fruit du hasard.....


Épisode suivant Voir la suite
Karl Marx : Das Kapital
Publié ou mis à jour le : 2019-11-20 16:42:44

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net