Guerre d'Algérie

L’OAS ou le terrorisme du désespoir

Au matin du 15 mars 1962, un commando de l'OAS investit le siège des Centres Sociaux Éducatifs à Alger. Les tueurs ont en mains une liste de victimes à abattre, tous inspecteurs de l'Éducation nationale dont six (trois « Européens », trois « musulmans ») sont désignés avant d'être abattus par le tir de deux fusils mitrailleurs puis d'être achevés à terre. Parmi eux, l'écrivain Mouloud Feraoun, homme de dialogue et de fraternité, et l'universitaire Max Marchand, espérant tous deux en une Algérie de paix.

Façade de la librairie où est vendu Témoignage chrétien, après un attentat au plastic, rue d'Ulm à Paris, le 27 septembre 1961. L'OAS reproche au journal de référence du christianisme de gauche son engagement contre la torture. Agrandissement : L'Humanité, 8 février 1962.Cet attentat s’inscrit dans la longue liste des crimes de l’OAS. Un mois plus tôt, le 7 février 1962, un attentat à la bombe au domicile parisien d’André Malraux avait blessé au visage une fillette, Delphine Renard, et sa photo avait bouleversé l’opinion publique. Elle avait inspiré dès le lendemain une grande manifestation de soutien qui s’était elle-même terminée de façon tragique dans les escaliers et les couloirs du métro Charonne.

L’attentat d’Alger, qui vise d’honorables intellectuels, achève de discréditer l’OAS auprès de l’opinion publique. Plus gravement, quatre jours avant la conclusion des accords d’Évian qui signent la fin de la guerre d’Algérie et de l’Algérie française, il conduit les citoyens de métropole à assimiler l’ensemble des « pieds-noirs » (Français d’Algérie) à des complices de l’organisation terroriste. Ce sera l’une des raisons du mauvais accueil fait aux « rapatriés » d’Algérie.

Michel Pierre

Aux origines de l’OAS

C’est un an plus tôt, le 11 février 1961, que Jean-Jacques Susini et Pierre Lagaillarde ont fondé à Madrid l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète), une organisation clandestine destinée à maintenir coûte que coûte l'Algérie dans le giron de la République française.

Lagaillarde le 24 avril 1961. Agrandissement : Jean-Jacques Susini à Marseille en 1972.Comme beaucoup de « pieds-noirs » et de militaires, ces deux activistes s'indignent du revirement du général de Gaulle qu'ils ont porté au pouvoir le 13 mai 1958 au nom de l'Algérie française... Ils prennent le parti de combattre l'armée française en appliquant les méthodes terroristes qui ont si bien réussi aux indépendantistes algériens du FLN.

Dès le 31 mars 1961, l'OAS commet un premier acte terroriste en assassinant Camille Blanc, le maire de la ville d'Évian, où viennent de s'ouvrir les pourparlers de paix entre Français et Algériens.

L'OAS multiplie ensuite les attentats à l'explosif, en Algérie comme en métropole, contre les meublés et les cafés qui abritent des travailleurs algériens. Une quinzaine ont lieu rien que dans la nuit du 24 août 1961, faisant des blessés. Ils font écho aux attentats et aux assassinats commis dans le même temps par les gens du FLN contre leurs rivaux du MLNA et contre les policiers français.

Rue de Toulouse. Le 11 Décembre 1961. Vue d'une manifestation anti OAS dans les rues de Toulouse, André Cros, archives municipales de Toulouse. Agrandissement : Manifestation anti OAS plce du Capitole à Toulouse le 16 janvier 1962, André Cros, archives municipales de Toulouse.

Les Centres Sociaux Éducatifs : une générosité mal perçue

C’est donc dans un climat très tendu que survient l’attentat d’Alger au siège des Centres Sociaux Éducatifs. Les CSE avaient été créés en octobre 1955 par l’ethnologue Jacques Soustelle, gouverneur général en Algérie, sur une préconisation de sa consœur Germaine Tillion.

Entre 1934 et 1940, elle avait effectué quatre missions au sud des Aurès, en pays Chaoui. Elle y revient en novembre 1954, alors que débute les « événements » d'Algérie, pour une mission officielle de deux mois suscitée par Louis Massignon, qui fut l'un de ses directeurs de thèse.

Germaine Tillion sur le terrain dans l’Aurès, Algérie, 1936. Photo : archives Germaine Tillion © Association Germaine Tillion. Agrandissement : Germaine Tillion sur la route entre Tagoust et Menâa, Algérie, 1935. Photo : archives Germaine Tillion © Association Germaine Tillion.Elle fait part de ses observations à Jacques Soustelle qu'elle connaît de longue date et avec qui elle a partagé un engagement sans faille dans la Résistance. Elle lui décrit la misère, la « clochardisation » des populations et l'évolution dramatique des ressentiments contre la France dans les régions parcourues. Pendant quelques mois, elle appartient à son cabinet mais se sépare peu à peu d'un homme certes sensible et lucide face à la situation économique et sociale de la population musulmane, attaché à son amélioration, mais considérant qu'il faut avant tout réprimer l'insurrection.

Germaine Tillion démissionne de ses fonctions en mai 1955 et laisse au gouverneur général le projet de création de « centres sociaux » dont la mission toucherait essentiellement à l'éducation de base et à la santé. L'idée est d'installer de petites équipes de six ou sept personnes en des lieux particulièrement défavorisés avec des moniteurs et monitrices incluant des membres des diverses communautés d'Algérie ou originaires de métropole.

Éducation sanitaire dans un CSE. Agrandissement : Cours d’alphabétisation dans un CSE, Rouen, musée national de l’Éducation.En octobre 1955, Jacques Soustelle signe l'arrêté de création d'un Service des Centres sociaux en Algérie rattaché au ministère de l'Éducation nationale. Un mois plus tôt, il avait conjointement créé un service des Affaires algériennes composé d'officiers « destinés à assurer toutes missions d'encadrement et de renforcement des personnels des unités administratives et des collectivités locales ». Lointaines descendantes des « bureaux arabes » du Second Empire, les Sections Administratives Spéciales (SAS), dans le bled, et les Sections Administratives Urbaines (SAU), dans les villes, sont confiés à des militaires. Elles ont aussi des tâches médico-sociales et d'enseignement. Elles sont également des structures de renseignement sur les populations concernées tout en comblant une sous-administration cruciale.

Si la création des SAS est menée avec vigueur, celle des Centres sociaux est laborieuse. En mai 1957, ils ne sont qu'une quinzaine puis passe à une soixantaine en 1960 et à plus d'une centaine en 1962. Un chiffre à mettre en regard avec les 700 SAS et les 20 SAU en activité à la même époque. L'augmentation du nombre des Centres sociaux accompagne celle des centres de regroupement et leur vocation éducative est renforcée par une ordonnance du 20 août 1958 tout particulièrement envers les jeunes entre quinze et vingt ans.

Centre social éducatif de Boubcila (Alger) 1959, Rouen, musée national de l’Éducation. Agrandissement : centre social de Khorba, distribution de lait, Matériaux pour l'histoire de notre temps, n°26, 1992.

De la méfiance à la haine

Pour certains officiers et pour les partisans les plus obtus de l'Algérie française, de par leur vocation, leur composition et leur insertion dans la population algérienne, les Centres Sociaux Éducatifs (CSE) fondés par le gouverneur général Soustelle ne pouvaient être ou devenir que des relais ou des foyers acquis au FLN.

Pour leurs adversaires, les responsables de centres, surtout ceux originaires de France métropolitaine ne pouvaient être que des communistes, des intellectuels de gauche ou, au choix, des francs-maçons ou des chrétiens dévoyés.

En février 1957, pendant la « Bataille d'Alger », seize personnes relevant des CSE sont ainsi arrêtées, onze hommes et cinq femmes dont trois « Françaises », toutes brutalisées et/ou torturées. Pour le général Massu comme pour les colonels Foulques ou Godard, les Centres Sociaux sont l'équivalent d'une structure nécessairement liée au terrorisme.

Secrétariat social en plein air, 1956, Rouen, musée national de l’Éducation.Il est vrai que totalement inséré dans la population musulmane et comportant de nombreux agents locaux, le personnel des centres éprouve crainte et défiance face à l'armée française en général et aux parachutistes en particulier. Ce personnel n'en constitue pas pour autant des agents du FLN comme le démontre le Tribunal militaire d'Alger, pourtant peu enclin à la clémence, qui à l'issue des arrestations de février 1957, prononce treize acquittements pour seize inculpations, deux peines avec sursis et une autre d'un an de prison ferme.

Au printemps 1959, une nouvelle répression vise une vingtaine de membres des CSE dont quatre sont condamnés entre trois et six mois de prison. Partout dans le pays, les chefs de centre sont sous haute surveillance de la part de la hiérarchie militaire. De manière obsessionnelle chez de hauts gradés, les Centres demeurent des bastions nationalistes et, dès la naissance de l'OAS, en 1961, ils deviennent des cibles à privilégier.

L'une de ces cibles est l'inspecteur Max (Maxime) Marchand. Né en 1911 à Montaure (Eure), il a été avant la Seconde Guerre mondiale instituteur et officier de réserve. Fait prisonnier avec son unité en juin 1940, il effectue sa captivité en Allemagne puis devient directeur d'école, professeur de collège à Rouen et professeur d'École normale. En 1948, il est nommé inspecteur primaire à Oran et entame une carrière littéraire et obtient le Grand prix littéraire de l'Algérie en 1957 en hommage à une trilogie écrite sur André Gide.

Portrait de Maxime Marchand. Agrandissement : Histoire de France et d'Algérie à l'usage des élèves du Cours élémentaire et moyen 1ère année.Socialiste, franc-maçon, capitaine de réserve, docteur es-lettres, membre influent du Syndicat National des Instituteurs, inspecteur bienveillant, Max Marchand est un notable qui publie également des manuels scolaires dont (en collaboration avec Aimé Bonnefin) une Histoire de France et d'Algérie à l'usage des élèves du Cours élémentaire et moyen 1ère année. Un ouvrage très diffusé en Algérie qui tente de mettre en regard l'histoire des deux pays tout en célébrant, comme le précise la 33e leçon du manuel « L'Œuvre française en Algérie ».

En 1959, dans le cadre du Plan de Constantine, Max Marchand contribue à l'effort de scolarisation de l'Algérie avant d'être nommé en 1961 à la direction des Centres sociaux éducatifs alors qu'il est en poste à Bône en tant qu'inspecteur d'Académie.

Peu avant qu'il ne prenne ses fonctions à Alger, le 17 septembre, l'immeuble qui abrite ses services est victime d'un attentat au plastic signé de l'OAS. Max Marchand est explicitement visé car il a sanctionné, selon les ordres reçus, des instituteurs « pieds-noirs » dans leur majorité, ayant pris fait et cause pour le « putsch » des généraux le 22 avril précédent.

Désormais installé à Alger, sur le site dit de Château-Royal à El Biar, Max Marchand à la tête des CSE se sait menacé et demande son affectation en métropole. Le poste sur lequel il candidate à Belfort lui est assuré avant d'être attribué à un autre mais promesse lui est faite qu'il sera du prochain mouvement. À l'un de ses collègues, il affirme : « On m’a promis de me nommer en France, en juin, mais je n’atteindrai pas juin, ils auront ma peau avant. »

Mouloud Feraoun et Albert Camus en 1958.Son principal adjoint, Mouloud Feraoun se sait tout autant menacé. Il est à 48 ans un écrivain de renom et un pur produit de la méritocratie républicaine. En 1950, la parution aux éditions du Seuil de son premier roman Le Fils du pauvre dans lequel il décrit la vie quotidienne d'un village kabyle à partir de ses propres souvenirs est un évènement littéraire.

Proche d'Emmanuel Roblès, mais aussi, un temps, d'Albert Camus et de toute l'intelligentsia libérale européenne d'Algérie, Mouloud Feraoun est également estimé des autorités. Il publie en 1951 La Terre et le Sang puis en 1957 Les chemins qui montent.

Cette renommée lui vaut bien des inimitiés, particulièrement dans les milieux de droite. D'autant qu'il ne cache pas, tout comme son collaborateurs et ami Ali Hammoutène, comme lui fils d'un paysan pauvre de Kabylie son attachement à une Algérie nouvelle telle qu'elle se précise en 1962 et que chacun des deux hommes espère voir se construire en coopération avec la France.

Dans un rapport consacré aux « problèmes des centres sociaux en Algérie », Ali Hammoutène relève ainsi : « ... Les efforts consentis dans le domaine de la scolarisation permettent les plus beaux espoirs et, parallèlement, les centres sociaux exercent une action globale heureuse sur les populations algériennes qui en ont le plus besoin ; ces organismes originaux et polyvalents ne méritent pas moins d'attention que l'école. L'action coordonnée et profonde de ces deux institutions doit pouvoir assurer une évolution rapide et la promotion humaine et sociale dans un pays en pleine transformation et qui a beaucoup souffert de la guerre. L'ensemble cohérent école-centre social doit pouvoir constituer le fondement indispensable et nécessaire à une collaboration étroite entre la France et l'Algérie. »

Venu aussi de Kabylie, l'inspecteur Salah « Henri » Ould Aoudia est d'autant plus partisan d'un pays fraternel qu'il appartient à la minorité kabyle convertie au catholicisme et qu'il est lui-même marié à une Française d'Algérie.

Max Marchand a aussi à ses côtés deux collègues venus de métropole. Robert Aimard, originaire de la Drôme responsable du bureau d'études pédagogiques et Marcel Basset, ancien résistant, né à Fousquières-les-Lens.

De gauche à droite : Marcel Basset, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand, Salah Ould Aoudia, Robert Eymard, assassinés à Château-Royal.

Le crime

Ce sont ces agents de l'État que l'OAS a choisi d'exécuter en profitant d'une réunion qui doit se tenir au matin du 15 mars 1962 et qui réunit 18 cadres des CSE. Le commando de six hommes en uniforme qui se présente à Château-Royal arrive dans deux voitures civiles. Ils prennent le contrôle des locaux, enferment une partie du personnel et veillent à ce que personne ne donne l'alerte.

Trois hommes pénètrent dans la salle de réunion. L'un d'entre eux, calme et courtois, selon les témoignages, fait l'appel des noms de Marchand, Feraoun, Hammoutène, Aimard, Basset, Ould Aoudia. Il appelle également le préfet René Petitbon, commissaire général à la jeunesse en Algérie depuis avril 1961, rattaché au cabinet civil du délégué général Jean Morin. À ce titre, il chapeaute les CSE et doit présider la réunion mais retenu au dernier moment, il n'est pas présent.

Petitbon est visé par l'OAS pour avoir assuré un lien entre une faction de l'organisation en décembre 1961 avec le gouvernement français dans le cadre de l'éphémère projet d'un possible partage de l'Algérie. Il est sans doute la cible principale du commando à laquelle s'est agrégée la liste des inspecteurs.

Après vérification de leurs papiers d'identité, les six inspecteurs sont conduits à l'extérieur sous prétexte d'avoir à enregistrer un message au magnétophone. Les bras levés, ils sont menés à l'angle d'un bâtiment, mis dos au mur et pris sous le feu de deux fusils mitrailleurs tirant à hauteur des jambes puis sur les corps écroulés avant de recevoir le coup de grâce.

Les assassins rangent ensuite leurs armes, remontent dans leurs véhicules puis s'éloignent et disparaissent. Appartenant à l'un des commandos Delta de l'OAS, ils ont contribué à l'élimination de quelques hommes de bonne volonté osant espérer pour l'avenir, un autre destin qu'une guerre sans fin.

Ils viennent d'ajouter à un chaos qui va en s'amplifiant et qui fait écrire à Robert Buron, l'un des négociateurs des accords d'Évian : « J'en arrive à me demander si, malgré nos efforts, l'OAS n'est pas en train de gagner la partie, non certes au bénéfice des malheureux français d'Algérie, mais en rendant pratiquement impossible la présence française de demain inévitablement indépendante. »

Pour nombre de responsables de l'OAS dont le docteur Jean-Claude Pérez, l'action meurtrière est justifiée car il considère que les CSE sont des centres de formation « de l'anti-France » et des officines de « trahison ». Pour lui Germaine Tillion n’est qu’une « ennemie, par excellence, de l’Algérie française » et Max Marchand « un socialiste virulent, franc-maçon du Grand Orient, ennemi connu, déclaré et opérationnel de l’Algérie française ».

Pour lui, il fallait cesser la « provocation permanente » que constituait l’existence des CSE même au prix de la mort de fonctionnaires de l'Éducations nationale et d'un écrivain qu'il avouait n'avoir jamais lu.

Par la suite, dans ce que Jean-Claude Pérez relate des assassinats, il évoque des collègues des victimes ayant contribué à désigner aux hommes du commando Delta les futurs fusillés : «  par des mimiques, ils ont indiqué au chef du commando, les hommes à fusiller ». Enfin, Pérez precise : « si nous voulions vivre, il nous fallait mordre (…). Et on ne peut mordre que ce qui se situe à portée des crocs ».

Il est vrai que le risque est réduit de s’en prendre à une réunion de cadres de l’Éducation nationale en un site ouvert et non gardé. En ce cas, sortir de la niche pour mordre, n’est pas d’une grande audace…

Dans son Journal qui sera publié quelques mois après sa mort, Mouloud Feraoun écrit la veille de sa mort : « À Alger, c'est la terreur (…) Nous en sommes tous là, les courageux et les lâches, au point que l'on se demande si tous ces qualificatifs existent vraiment ou si ce ne sont pas des illusions sans véritable réalité (…) À moins que nous ne soyons tout, à force de vivre dans la peur, devenus insensibles et inconscients. Bien sûr, je ne veux pas mourir et je ne veux pas que mes enfants meurent mais je ne prends aucune précaution particulière. »

Stupeur et indignation

La nouvelle de la tuerie provoque la stupeur à Alger et Paris. À l'intérieur même de l'OAS, personne n'ose revendiquer les assassinats et le général Salan lui-même affirme n'y être pour rien. Ce qui est sans doute vrai. Clans, factions et groupes de l’organisation ont une large part d’initiatives, pour peu qu’ils contribuent au chaos.

On apprend cependant très vite que la tuerie est l'œuvre d'un des commandos Delta dirigés par le lieutenant Degueldre et dont on apprendra plus tard, la composition.

Le crime est si stupide qu’André Rossfelder, personnalité importante de l’OAS, un temps proche de Camus et des intellectuels des deux communautés mais farouchement hostile au FLN, n’arrive pas à croire au meurtre de celui qui fut aussi son ami et qui le bouleverse.

Il écrit dans son livré Le Onzième commandement paru en 2000 (Gallimard) : « Ces centres sociaux de l'Éducation nationale passaient pour être devenus des foyers de contacts et d'influence des nationalistes. Mais Mouloud Feraoun, que j'avais toujours connu paisible, sincère et réfléchi, un militant dangereux au point d'être ciblé pour exécution ? Et ces hommes masqués en tenue léopard, un commando Delta agissant sur l'ordre de l'OAS ? À ces deux questions, j'ai cherché longtemps des réponses que personne n'a jamais pu m'offrir. Quelles qu'elles soient, je ne voyais pourtant qu'un seul coupable dans ce crime insensé : le gouvernement français qui en avait créé les circonstances et qui l'utilisait maintenant sans vergogne à ses propres fins. »

En France, l’annonce des assassinats et particulièrement celui de Mouloud Feraoun quelques jours avant le cessez-le-feu, suscite une émotion considérable. Après s’être rendu à Alger pour les funérailles des victimes, le ministre de l’Éducation nationale, Lucien Paye, publie un communiqué devant être lu dans tous les établissements scolaires de France et d’Algérie puis suivi d’une minute de silence.

Le ministre mentionne « le groupe de tueurs de l'OAS qui a lâchement assassiné ceux de nos collègues dont les noms doivent être cités à la jeunesse de France (…) Surpris au milieu d'une réunion de travail, ils ont été alignés devant un mur et sauvagement mitraillés (…) En assassinant ces hommes, c'est à ces valeurs morales que l'OAS a voulu s'attaquer. »

Pratiquement unanime, la presse quotidienne et hebdomadaire consacre une part importante à l’évènement. Dans Le Monde, Germaine Tillion évoque son ami Mouloud Feraoun, célèbre son « amour de la vie, des êtres, son refus de croire à la totale méchanceté des hommes et du destin ». Elle dénonce « la féroce bêtise qui l’a tué » et les « singes sanglants qui font la loi à Alger ».

Joseph Folliet, résistant catholique, sociologue et écrivain s’exprime dans La Vie Catholique Illustrée : « Ils étaient des pacifiques, des constructeurs, des bâtisseurs de ponts : c'est ce qui leur a valu de tomber sous les rafales des mitraillettes. Leur existence portait un défi à la haine. La haine les a tués. »

L’écrivain pied noir Jules Roy, écrit dans L’Express : « Pourquoi Mouloud Feraoun ? Parce que, ayant reçu le don d’écrire, il avait, lui, un raton, l’audace de l’exercer. Parce qu’il osait conter son enfance pauvre et son pays, son attachement à ses amis et à sa patrie, et que cette liberté représentait à elle seule un outrage intolérable et une provocation à l’égard des seigneurs de l’OAS (…) Les hommes qui ont tué Mouloud Feraoun ou qui se sont réjouis de sa mort ne peuvent plus être mes frères et je ne les connais plus. S'ils gagnent, je sais qu'ils nous réservent le sort des inspecteurs sociaux, mais s'ils perdent, qu'ils ne comptent plus sur moi en rien. Il m'est arrivé de partager avec eux les biens de la terre et du ciel, mais cela ne se reproduira plus. Nous ne sommes pas sortis du ventre de la même mère ».

Les assassinats de Chateau-Royal signifient aussi, si besoin en était, la rupture définitive entre le monde enseignant et les derniers partisans de l’Algérie française. Ils contribuent à associer les pieds-noirs avec leurs représentants les plus sanguinaires. L'écho de l'évènement dans les salles de classe porté par les enseignants prépare mal à la compréhension envers les futurs « rapatriés » liés, malgré eux, à un crime imbécile et sanglant.

Un crime à jamais impuni car couvert par l'amnistie mais revendiqué par certains responsables tel Gabriel « Gaby » Anglade dit « l'Argenté », ancien parachutistes du Ier RCP, décédé à Cagnes-sur-Mer en 2016 et inhumé avec tous les honneurs dus à un « patriote empreint d'humanisme » comme le précise alors le cercle algérianiste de Nice et des Alpes-Maritimes…

Père-Lachaise - Division 88 - Monument aux victimes de l'OAS.

La fin de l’OAS

Dans la répression de l'OAS, le général de Gaulle s’est gardé d’utiliser l’armée, sachant que de nombreux officiers lui étaient favorables. Jusqu’au cessez-le-feu du 19 mars 1962, il a préféré mobiliser la police et des officines occultes, les « barbouzes ».

Après les accords d’Évian, l'OAS, traquée sans concession, s’est lancée dans une fuite en avant meurtrière et désespérée. Multipliant les attentats aveugles, ses commandos Delta se rendent alors responsables d'environ 2 400 assassinats de Français et surtout d'Algériens. Ils bénéficient du soutien de nombreux pieds-noirs et militaires, parmi lesquels les généraux Raoul Salan et Edmond Jouhaud. Ces putschistes rentrés dans la clandestinité prennent la tête de l'organisation.

Leur mot d'ordre, sur les murs et les chaussées : « L'OAS frappe où elle veut, quand elle veut ». En métropole même, sous la direction du capitaine Pierre Sergent, l'OAS poursuit les attentats contre les personnalités et assassine un total de 71 personnes au cours de ces « nuits bleues ».

Mais l'armée, les « barbouzes » et la police ne restent pas inactifs avec un total de dix mille personnes arrêtées et plus de trois mille condamnées. Le 25 mars 1962, le général Jouhaud est arrêté à Oran, de même que l'officier de marine Pierre Guillaume, surnommé le « Crabe-tambour » (il inspirera un livre et un film à Pierre Schœndœrffer). Le 7 avril 1962, c'est le tour du lieutenant Roger Degueldre, fondateur des commandos Delta de sinistre réputation. Il sera fusillé le 6 juillet 1962 au fort d'Ivry. Le général Salan sera également arrêté le 20 avril 1962.

Décapitée, l'organisation poursuit néanmoins assassinats et destructions. Le 7 juin, la bibliothèque universitaire d'Alger est incendiée cependant qu'à Oran sont détruites la mairie, la bibliothèque municipale et quatre écoles. Les violences de l'OAS - comme du FLN - se poursuivront jusqu'au départ en catastrophe des derniers Européens.

Bibliographie

Jean-Philippe Ould Aoudia, L'Assassinat de château-Royal, Alger, 15 mars 1962, Editions Tiresias, 1992,
Association "Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons",
Georges Garillon, De la Lorraine à l’Algérie : une aventure sociale et humaine au tournant des années 60 : les centres sociaux éducatifs, éd. La Bartavelle, 2008,
Jean-Claude Perez, Le drame du 15 mars 1962, Calameo,
Michel Lambart , "Max Marchand, Un franc-maçon sous les balles de l'OAS" in Grand Orient de France / Humanisme , 2012/1, n° 295 (En ligne) ,
Mouloud Feraoun, Journal 1955-1962, Points-Poche.

Publié ou mis à jour le : 2022-03-16 10:23:09

 
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