Abbas Ier (1571 - 1629)

L'Iran safavide à son apogée

Arrivé en 1587 à la tête de l'Iran, le chah (roi en persan) Abbas Ier sort de l'ombre l'empire safavide (ou séfévide) et le transforme en un État puissant, moderne, centralisé, comptant parmi les plus grandes puissances musulmanes, à côté de l'empire ottoman et de l'empire Moghol des Indes.

Alexis Drahos
Une situation périlleuse

Né à Hérat d'une mère géorgienne et donc chrétienne, Abbas fait assassiner deux frères susceptibles de contester son trône puis, à peine âgé de 17 ans, contraint son père, le chah Mohammad Khodabandeh, à lui remettre le pouvoir.

Pressuré par les Ottomans à l'Ouest et les Ouzbeks à l'Est, l'Iran safavide, à ce moment-là, s'enfonce dans la ruine d'autant plus que la situation interne est loin d'être brillante.

Le problème Qizilbash

Dès sa prise de pouvoir, Abbas Ier engage toute une série de réformes, du port de la moustache à l'armée.

En priorité, il veut restreindre la puissance d'influence des tribus Qizibalsh dont l'ingérence dans l'État safavide est devenue excessive.

Ces guerriers d'origine turkmène et d'obédience chiite duodécimaine ont porté sur le trône en 1501 le premier chah safavide, Ismaïl Ier. Reconnaissables par leurs bonnets rouges pourvus de 12 plis - symbolisant les 12 imams-, ils forment une redoutable caste aristocratique militaire. Appelés les « faiseurs et les défaiseurs de rois », les Qizilbash constituent l'élite militaire de l'empire et occupent les principaux postes administratifs de l'État. Mais leurs disputes interminables pour se constituer des fiefs indépendants affaiblissent de jour en jour l'empire.

Les prédécesseurs d'Abbas Ier ont toujours dû composer avec eux, à l'exception de son grand-père, le chah Tahmasp, qui, durant son règne, de 1524 à 1576, a réussi à maintenir un équilibre entre Turkmènes d'un côté et Tadjiks ou Iraniens de l'autre.

Pour Abbas, il devient urgent d'éliminer les Qizibalsh. Deux ans après son avènement, en 1589, le chah fait assassiner Morched Gholi Khan, leur principal chef. Puis il recrute des Ghulams (esclaves), descendants de Géorgiens ou d'Arméniens et constitue une armée permanente et moderne, avec le concours d'un Anglais, Robert Shirley.

La reconquête des territoires perdues

Après avoir signé avec le sultan ottoman, en 1590, une paix très défavorable qui lui ôte beaucoup de territoires occidentaux, Abbas Ier opère grâce à sa nouvelle armée un retour en force vers le nord. Il reprend aux Ouzbeks, durant l'été 1598, les deux villes du Khorasan, Meched et Hérat. Ces victoires lui permettent d'étendre son empire jusqu'en Transoxiane. Profondément pieux, il profite de l'occasion pour reconstruire le mausolée de l'imam Réza à Meched, ville sainte par excellence.

Une fois la menace ouzbek écartée, Abbas Ier se retourne contre les Ottomans. Il lui faut toutefois attendre 1603 pour reconquérir Tabriz, l'ancienne capitale safavide. L'année suivante, c'est au tour d'Erevan. En 1605, Abbas Ier récupère enfin tous les territoires perdus par les Iraniens depuis leur défaite de Tchaldiran (1514), à l'exception de Bagdad. Cette dernière ne sera reconquise qu'en janvier 1624. La prise de l'actuelle capitale irakienne, qu'il considérait sienne, marque le point d'orgue de sa politique de reconquête et l'apogée de l'empire.

Une diplomatie audacieuse

La politique étrangère d'Abbas Ier ne se réduit pas aux exploits militaires... Les relations diplomatiques prennent un tour sans précédent. Afin de constituer un front anti-ottoman et partant du principe que les ennemis de ses ennemis sont ses amis, le chah cherche l'alliance avec les pays européens en faisant abstraction des différences religieuses. Il envoie des ambassades en Espagne, Angleterre et dans les pays habsbourgeois.

À la même époque, comme les Ottomans menacent l'Europe centrale , la papauté elle-même voit d'un bon œil les tentatives du chah de s'ouvrir aux puissances de la chrétienté. On assiste à des échanges de plus en plus soutenus entre l'Iran et l'Europe mais ils ne débouchent sur aucune alliance militaire au grand dam du chah. Ils sont cependant fructueux sur le plan commercial. L'Iran importe par exemple de nombreux produits de la République de Venise et notamment du verre. En sens inverse, la Sérénissime lui achète des étoffes.

La liberté religieuse

Ce désir d'ouverture et d'alliance avec le monde occidental est indissociable chez Abbas Ier d'une politique religieuse favorable aux chrétiens.

À une époque où l'intolérance religieuse est de règle, si l'on pense par exemple aux guerres de religion qui sévissent en Europe au même moment, le chah Abbas Ier témoigne au contraire d'une étonnante ouverture d'esprit dans ce domaine. Héritier d'un empire multiconfessionnel et bien que chiite convaincu, il s'intéresse à toutes les religions et se garde de toute discrimination.

Pour des raisons diverses, il privilégie ses rapports avec la communauté chrétienne comme en témoigne l'attention qu'il porte aux populations arméniennes de son empire.

Après avoir déporté la population arménienne de Djolfa, ville de l'Araxe, Abbas Ier l'accueille avec générosité dans sa nouvelle capitale, Ispahan, où il leur consacre un faubourg surnommé «la nouvelle Djolfa». La liberté religieuse y règne à tel point que le chah permet la construction d'une nouvelle cathédrale. Il lui arrive même de participer aux cérémonies du Nouvel An chrétien. Le chah insiste par ailleurs sur le bon accueil que l'on doit faire aux chrétiens en séjour en Perse. Ainsi, des ordres religieux étrangers, comme les Carmélites, les Augustins et les Capucins sont autorisés à opérer sur les territoires safavides.

Cependant, la tolérance du chah en matière religieuse atteint rapidement ses limites avec les juifs et surtout les musulmans sunnites !

Un féministe avant l'heure

Dans une société où la femme est principalement réduite à un état de semi-esclavage dans sa maison ou son harem, Abbas Ier fait preuve là aussi d'une profonde ouverture d'esprit. Ainsi promulgue-t-il en 1609 une ordonnance dans laquelle il permet aux femmes de se promener en ville sans voile un jour de la semaine, le mercredi. Dans ce moment de fête et de joie, les femmes peuvent ainsi piquer-niquer et faire leurs courses à visage découvert !

Un talentueux urbaniste

Conquérant heureux, Abbas Ier est aussi un grand bâtisseur ! Ainsi construit-il des routes, des ponts et des caravansérails qui font l'émerveillement des voyageurs et rendent les voyages plus sûrs. Mais son chef-d'œuvre en matière d'urbanisme réside naturellement dans la ville d'Ispahan dont il fait sa capitale en 1598.

La ville, fondée un demi-millénaire plus tôt, est déjà à son avènement une grande cité populeuse. Il la couvre de nouveaux monuments étincelants comme la mosquée du Sheikh Lotfallah ou la mosquée du Chah (ci-contre).

Surnommée « La moitié du monde », Ispahan est considérée comme la plus belle ville du monde de l'époque notamment pour ses grandes allées couvertes de platanes, son immense place royale, le Meidan É-chah (la deuxième plus grande place du monde) ainsi que ses bazars. Elle devient le symbole d'un pouvoir fort centralisé et d'avant-garde.

La mort d'Abbas Ier, en 1629 coïncide avec la fin de la splendeur iranienne. Ses successeurs, n'ayant pas son charisme, reperdront des territoires au profit des Ottomans, notamment Bagdad en 1638.

Ce n'est toutefois qu'en 1722 que la dynastie safavide s'effondrera avec la prise d'Ispahan par les Afghans. La triste fin de l'empire n'a toutefois pas altéré le souvenir d'Abbas Ier : son règne constitue la première grande période d'ouverture de l'Iran aux puissances occidentales. Au cours des décennies suivantes, il inspirera notamment en France une vision embellie de la Perse, incarnée notamment par l'essai de Montesquieu, les Lettres Persanes.

Publié ou mis à jour le : 2020-01-18 22:12:57

 
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