Histoire universelle

L'Âge des empires

L'empire, défini comme un État multiculturel ou multinational reposant sur la force militaire, est la forme la plus commune d'organisation politique depuis vingt-cinq siècles. L'aurions-nous oublié, habitués que nous sommes à vivre en paix et en démocratie dans un État de droit ?

André Larané

Une histoire de quatre millénaires

Goudéa, roi-prêtre de la cité de Lagash, vers 2100 av. J.-C. (musée du Louvre), DRAu commencement était la cité, organisation politique associée à la sédentarisation.

Les premières cités-États sont apparues en Mésopotamie où les agriculteurs ont appris à se grouper et faire acte de solidarité pour maîtriser les crues imprévisibles du Tigre et de l’Euphrate. Ces cités étaient placées sous l’autorité d’un prêtre-roi qui avait la bienveillance de la divinité.

Il y a plus de quatre mille ans, l’une d’elles, Akkad, a pu dominer toute la Mésopotamie le temps d’une ou deux générations sous la direction du roi Sargon et de son fils. On peut y voir une ébauche d’empire.

Pareil au XVIIIe siècle av. J.-C. avec Hammourabi, roi de Babylone, une cité proche de l’actuelle Bagdad.

Conquérant heureux et législateur avisé, il soumet toutes les cités de la Mésopotamie. Son prestige est tel que la langue de Babylone, l’akkadien, va devenir la langue véhiculaire de la région. Ayant une confiance limitée dans le pouvoir des armes, Hammourabi a soin de placer toutes les divinités locales sous l'autorité de Mardouk, le dieu de Babylone.

À la même époque, au milieu du IIe millénaire av. J.-C., l'Égypte du Nouvel Empire sort de son isolement glorieux et établit des protectorats et des alliances défensives avec ses turbulents voisins. Rien qui ressemble toutefois à un empire proprement dit. 

Accordons une place à part aux Assyriens de Ninive, dans la région de l’actuelle Mossoul. Adeptes de la « guerre totale » : attaques par surprise, supplices et massacres des prisonniers, déportations des populations vaincues, ils vont ravager à plusieurs reprises le Moyen-Orient.

Leurs dernières exactions, sous le règne d’Assourbanipal, au VIIe siècle avant notre ère, vont tant épuiser les populations que celles-ci ne pourront résister à de nouveaux-venus, les Perses et les Mèdes.

Déboulant des plateaux iraniens sous la conduite de Cyrus, ces derniers fondent le premier empire à vocation universelle.

Immortels de la garde royale de Perse (musée du Louvre)

Le Roi des Rois se comporte en autocrate bienveillant, laissant chacun libre de pratiquer sa religion et sa langue à la seule condition de lui obéir et de lui verser l'impôt. Les Hébreux lui sont encore aujourd'hui reconnaissants de les avoir autorisés à rentrer chez eux après leur exil forcé à Babylone. Comme lui, les empereurs sensés nouent un contrat tacite avec leurs sujets : « Vous m'obéissez et me payez l'impôt ; en échange, je vous laisse vivre en paix selon vos croyances et vos mœurs. »

Mais au bout de deux siècles de prospérité et de paix relative, l’empire perse n’est plus défendu que par des mercenaires comme par exemple les fameux Grecs de l'Anabase. Ramolli, il s’effondre sous les coups de quelques assaillants venus de Grèce et de Macédoine conduits par Alexandre. Un sort parfaitement conforme à la vision d’Ibn Khaldoun.

Du fait de la mort prématurée de son fondateur, l'empire d'Alexandre le Grand va s'effondrer presque aussi vite que... celui de Napoléon 1er, ce qui n'empêche les deux conquérants de devenir immortels, du moins dans la mémoire des hommes.

Le premier empereur chinois, Qin Shi Huangdi (Zheng Ying)À l'autre extrémité de l'Eurasie, Qin Shi Huangdi unifie la Chine par le fer et le sang, d'une façon autrement plus brutale que les précédents conquérants. Il n'empêche que son œuvre sera sauvée de la ruine par ses successeurs, les Han.

Dans les vingt-deux siècles qui suivront, l'empire chinois va résister aux pires avanies. Régulièrement asservi par des bandes de hors-la-loi, comme les Ming, ou des nomades surgis des steppes voisines, comme les Mongols ou les Mandchous, il va à chaque fois civiliser et pacifier ses oppresseurs, en bonne conformité avec le schéma d'Ibn Khaldoun.

En Occident, rien de tel. Après l'épopée d'Alexandre, voilà qu'émerge Rome, une cité-État improbable, sise au milieu de la péninsule italienne.

Aguerrie par les guerres défensives contre ses voisines, Rome est conduite à conquérir toute l'Italie. La voilà qui entre au contact d'une autre puissance montante, Carthage. Les deux cités se livrent une guerre à mort. Carthage, authentique empire de la mer, fonde sa puissance sur son armée de mercenaires (lire Salammbô, de Flaubert !). Elle est défaite par les citoyens-soldats de la république romaine et anéantie en 146 av. J.-C.

À partir de là, Rome ne tarde pas à dominer tout le bassin méditerranéen. Les tributs des vaincus font la richesse de la Ville et des citoyens romains qui, repus, se détournent du service militaire. Pour suppléer à leur défection, le général Marius forme les premières légions de soldats de métier et de mercenaires.

Comme il n'y a bientôt plus rien à rançonner, entre le désert du sud et les forêts du nord, Rome doit trouver moyen d'exploiter les populations qui lui sont déjà soumises afin de maintenir son train de vie.

C'est ainsi qu'au terme d'une grave crise de croissance, Jules César et Auguste vont jeter les bases d'un empire en tous points conforme au schéma khaldounien : des populations bénéficiant de la pax romana mais privées de liberté et pressurées d'impôts par un État adossé à une très puissante armée de professionnels, souvent originaires des confins barbares (Germains, Numides etc).

Procession de la famille impériale après le retour d'Auguste de ses campagnes, en 13 avant J.-C. (bas-relief, Autel de la Paix, Rome, photo : RMN, Hervé Landowski)

Pour une population qui rassemble environ le cinquième de l'humanité, soit cinquante millions d'habitants, autant que la Chine des Han, l'empire romain dispose d'une armée de six cent mille hommes, soit davantage que les États-Unis d'aujourd'hui, six fois plus peuplés !

La situation va très vite se dégrader au début du Ve siècle, du moins dans la partie occidentale de l'empire, qui va éclater en petits et grands royaumes barbares. La partie orientale, protégée des invasions germaniques, va quant à elle muter en un empire byzantin et perdurer tant bien que mal pendant un millénaire.

Cet empire byzantin va sombrer à son tour sous les coups de ses voisins bulgares et surtout des nomades arabes adeptes de l'islam.

Boutre de l'océan Indien, 1237 (miniature persane)C'est ainsi que le Moyen-Orient et le versant sud de la Méditerranée vont passer sous la coupe d'empires musulmans arabo-persans avant que d'être conquis et unifiés à partir du XIe siècle par d'autres nomades, les Turcs.

C'est aussi à partir du XIe siècle que des Afghans islamisés envahissent l'Inde du nord et fondent plusieurs empires successifs.

Entre la formation du premier empire arabe par les Omeyyades, au VIe siècle, et la conquête du monde par les Européens neuf siècles plus tard, on peut considérer que les empires musulmans, de Gibraltar à Sumatra, forment la première civilisation véritablement mondiale, nourrie par le commerce au long cours, tant caravanier que maritime.

Mais il s'agit d'une civilisation centrée non sur l'État de droit mais sur l'arbitraire, non sur la liberté d'entreprendre mais sur l'oppression fiscale. C'est pourquoi elle ne connaît ni croissance économique, ni croissance démographique et va se trouver très vite dépassée par les nations européennes.

Les empires sont-ils encore d’actualité ?

Ainsi, sur les deux derniers millénaires, l'empire apparaît dans le monde comme la forme d’État dominante. Il a succédé à la cité antique et il n'y a guère que l’État-Nation, une bizarrerie apparue en Europe occidentale au Moyen Âge, qui lui ait jusqu'ici résisté.

Notons en effet que, depuis la dissolution de l'empire carolingien, à la veille de l'An Mil, il n'y pas en Europe occidentale d'empires qui aient duré. Le Saint Empire romain germanique n'eut d'impérial que le nom ; l'empire de Charles Quint, fruit de mariages heureux, n'a duré qu'une génération et l'Empire napoléonien était une construction de circonstance qui n'a vécu que le temps de quelques victoires. Il faut se tourner vers l'Europe orientale pour rencontrer de véritables empires avec les Austro-hongrois, les Ottomans et les Russes.

Le temps des empires est-il fini ? Ne nous hasardons pas à conclure. Qui nous dit que d'autres formes étatiques post-démocratiques ne sont pas en voie d'émerger, fondées sur la violence religieuse (islamisme) ou sur la violence financière ?

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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