La tapisserie de la reine Mathilde

Hastings comme si vous y étiez

Le 14 octobre 1066, la bataille d’Hastings a livré au duc Guillaume de Normandie et à ses descendants le trône d’Angleterre.

Si l’événement paraît encore si proche de nous, près de mille ans après, c’est en grande partie grâce à la tapisserie de Bayeux ou « tapisserie de la reine Mathilde », trésor de l’humanité, source historique majeure. Et aussi ancêtre de la bande dessinée.

Jean-Charles Stasi

Les guerres féodales en vrai

La victoire du duc de Normandie Guillaume, le 14 octobre 1066 face à l’armée du roi anglo-saxon Harold Godwinson, va lui ouvrir la route de Londres où il sera sacré roi d’Angleterre, le 25 décembre de cette même année.

[Voir l'image en haute définition]
La flotte normande fait voile vers l’Angleterre où elle débarquera le 28 septembre 1066 au matin, à Pevensey (Bayeux/Musée de la Tapisserie)Et même si la conquête normande de l’Angleterre ne sera véritablement achevée que plusieurs années plus tard, la bataille d'Hastings marque un tournant dans l’histoire de ce pays, dont elle inaugure la période anglo-normande.

La tapisserie nous raconte cette entreprise mais pas seulement.

Elle relate aussi une expédition de Guillaume et de son armée jusqu’en Bretagne, avec la traversée du Couesnon au cours de laquelle plusieurs hommes manquent de périr dans les sables mouvants et les attaques contre Dol, Rennes et Dinan.

Guillaume de Normandie s'empare de Dinan (tapisserie de la reine Mathilde, Bayeux)

« On sait, par des sources écrites, que des récits de batailles ont été brodés au cours du Moyen Âge. Mais celui d’Hastings est le seul qui soit parvenu jusqu’à nous pratiquement intact, note Sylvette Lemagnen, conservatrice du Musée de la Tapisserie (Bayeux, Calvados). De manière générale, les tapisseries ou broderies qui ont traversé les siècles sont des pièces de petite taille, pour la plupart de quelques centimètres carrés à deux mètres carrés. Et dans les musées scandinaves, que ce soit à Oslo, Copenhague, Reykjavik ou Trondheim, elles présentent plutôt des sujets religieux que militaires. La tapisserie de Bayeux n’a rien à voir avec cela... »

Guillaume offre un festin avant la bataille d'Hastings, avec ses demi-frères Odon et Robert, comte de Mortain (tapisserie de Bayeux)Elle peut être considérée comme l’ancêtre de la bande dessinée, avec une succession de scènes soulignées d’un texte. Même si Sylvette Lemagnen préfère quant à elle y voir l’ancêtre du film d’animation avec des flashbacks et une décomposition des mouvements.

Son intérêt, il est vrai, va bien au-delà des récits de batailles. La tapisserie apporte surtout une mine d’informations exclusives sur la vie de nos aïeux du XIe siècle.

Ainsi nous apprend-elle comment s’habillaient les paysans et les guerriers, comment ils cuisinaient, chassaient et se déplaçaient, comment ils construisaient aussi les navires. Les historiens, romanciers, peintres, cinéastes et autres scénographes et reconstituants s’en inspirent très directement pour représenter la première féodalité.

Reconstitution de la bataille d’Hastings en 2012- ©  Ogham

« Cousu main »

Une précision technique s’impose : le terme de broderie serait plus approprié que celui de tapisserie pour désigner cette longue bande de 68,38 m sur 48 à 51 cm de large, composée de neuf lés assemblés par des coutures peu apparentes et dont le fond est constitué d’une toile de lin, fine et de couleur écrue. « On l’appelle communément tapisserie parce que, lorsqu’elle a été portée à la connaissance du public savant, au début du XVIIe siècle, on ne connaissait guère comme travaux de grande ampleur que des tapisseries, faites sur un métier sur lequel on dessine à la fois le fond et les sujets », explique la conservatrice.

Les motifs ont été brodés avec des laines teintes à partir des trois colorants végétaux : la garance (rouge), la gaude (jaune) et le pastel (bleu indigotine). Suivant leur utilisation pure ou mélangée, ces trois plantes tinctoriales ont donné une dizaine de coloris aux nuances variées : deux teintes de rouge (un rosé ou orangé et un brun violacé), un jaune moutarde, un beige, trois teintes de bleu (un bleu noir, un bleu foncé, un bleu moyen) et trois teintes de vert (un vert foncé, un vert moyen, un vert pâle).

Quatre points de broderie ont été utilisés.

Le point de couchage ou point de Bayeux (Musée de la Tapisserie)Le point de chaînette et le point fendu réalisés avec deux fils sont peu présents.

Les plus usités sont le point de tige et le point de couchage. Le point de tige sert à tracer des visages, des mains, les nudités des personnages, ainsi que le texte qui court sous la bordure supérieure. Le point de couchage, dénommé aussi « point de Bayeux », s’exécute en trois temps. Le premier consiste à tendre des fils recouvrant presque le dessin ; le second à recouvrir perpendiculairement les premiers fils par des fils espacés d’environ 3 mm ; enfin, de petits points fixent le tout sur la toile.

Écheveaux de laine similaires à ceux de la tapisserie de Bayeux

Mystérieux commanditaire

Reste à savoir qui est à l'origine de ce chef-d'œuvre laineux. La plupart des historiens s’accordent aujourd’hui pour penser que son commanditaire est Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume et évêque de Bayeux. Il aurait fait exécuter la tapisserie pour orner sa cathédrale qu’il était en train de reconstruire.

La cathédrale de Bayeux (photo : JC Stasi)Joyau de l’architecture normande, la cathédrale de Bayeux sera dédicacée le 14 juillet 1077 par Odon, en présence de son demi-frère. « Odon a soutenu Guillaume de Normandie dans sa conquête de l’Angleterre. Et celui-ci, pour le récompenser de ses bons et loyaux services, lui a offert le comté du Kent dont la ville principale est Cantorbéry », argumente Sylvette Lemagnen.

À l’époque, Cantorbéry et sa région étaient connues pour la qualité de leurs ateliers de broderie. De plus se trouvait à Cantorbéry l’abbaye Saint-Augustin, dont le scriptorium a produit de magnifiques manuscrits. Le texte latin de la tapisserie a été écrit comme un Anglais de l’époque l’eût fait, et non pas comme un Français ou un Normand.

Enfin, son style pictural rappelle les enluminures sorties du scriptorium de l’abbaye Saint-Augustin. Tous ces éléments donnent à penser que la tapisserie a bien été commandée par Odon à des artisans saxons de la région de Cantorbéry. Sans doute autour des années 1070-1075, car le tissage des neuf lés sur un même métier et la broderie ont dû nécessiter de nombreuses années de travail.

Pérégrinations aventureuses

Faute d’archives, on suppose que la tapisserie, étant amovible, a été exposée dans différents châteaux et églises de part et d’autre de la Manche.

Dans ce coffe du XVe siècle a été conservée la tapisserie de la reine Mathilde (photo : Jean-Charles Stasi)Tout ce que l’on sait avec certitude, c’est qu’en 1476, elle ornait la cathédrale de Bayeux, comme l’atteste l’inventaire conservé aux Archives départementales du Calvados : « Une tente tres longue et estroicte de telle a broderie de ymages et escripteaulx faisans représentation du conquest dangleterre, laquelle est tendue environ la nef de l’eglise, le jour et par les octaves des reliques ».

Elle était ordinairement conservée dans un coffre que l’on peut encore voir dans le Trésor de la cathédrale et on l'étendait dans la nef, de pilier en pilier, durant la fête des Reliques, chaque année, à la fin du mois de juin.

Elle va échapper de la sorte aux incendies comme aux pillages puis au sac de la cathédrale par les huguenots en 1562. Au XVIIIe, elle est redécouverte par le monde savant. Antoine Lancelot (1724) et le moine bénédictin Dom Bernard de Montfaucon (1729-1730) en publient les motifs. Ils en attribuent la confection à la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, ce qui a l'heur d'émouvoir le public, d'où son nom usuel : « Tapisserie de la reine Mathilde ».

En 1792, quand la France de la Révolution entre en guerre contre l'Europe, des volontaires s’en emparent pour bâcher leur chariot. Elle est sauvée de justesse par Lambert Léonard Le Forestier, administrateur du district de Bayeux et érudit local, qui se lance à la poursuite du chariot et propose de payer de ses propres deniers une bâche pour récupérer la tapisserie.

Réinstallée à la cathédrale, l’œuvre est comptée au nombre des biens du clergé confisqués par l’État et inventoriée en 1794 par la Commission des Arts. Sous le Consulat, Bonaparte s’y intéresse. Au point de la faire venir à Paris et de l’exposer au Musée Napoléon (actuel musée du Louvre) de novembre 1803 à février 1804. « Envisageant la conquête de l’Angleterre, il veut l’examiner et s’en inspirer, mais surtout la faire connaître pour créer un climat favorable dans le milieu parisien », explique Sylvette Lemagnen.

Cette exposition va connaître un grand succès. Pour autant, Bonaparte devenu Napoléon 1er ne lancera jamais sa flotte à l’assaut de l’Angleterre. Et, une fois l’effervescence retombée, il renverra la tapisserie «  aux habitants de la ville de Bayeux ».

Plus près de nous, le IIIe Reich va lui aussi s’y intéresser. En juin 1941 débarque de Berlin une équipe de l’Ahnenerbe, un Institut de recherche pluridisciplinaire créé en 1935 par Himmler pour recueillir à travers le monde des preuves de la validité des théories nazies sur la supériorité raciale des « Aryens ».

Outre le fait que Hitler rêve lui aussi d’envahir l’Angleterre, l’intérêt des nazis pour cette broderie monumentale s’explique par le fait qu’ils prétendent être des descendants des Vikings comme les Normands. Placée sous la direction d’Herbert Jankuhn, archéologue réputé outre-Rhin pour ses fouilles sur des sites vikings, l’équipe de l’Ahnenerbe comprend un dessinateur, un photographe, un peintre et un spécialiste des tissus. Elle demeure dans le Bessin, la région de Bayeux, jusqu'au 1er août 1941.

Après son départ, la broderie est entreposée dans le château de Sourches (Sarthe) avec de nombreux autres meubles, objets patrimoniaux et œuvres d’art. Elle y reste jusqu’au 26 juin 1944, date à laquelle les Allemands ordonnent son transfert à Paris dans la perspective de son envoi outre-Rhin. De fait, le 21 août de cette même année, en pleine insurrection parisienne, deux officiers SS se présentent dans le bureau du général von Choltitz avec un ordre de Hitler pour emmener la célèbre broderie à Berlin. Dans ses Mémoires, le gouverneur militaire du Gross Paris raconte qu’il aurait répondu à ses interlocuteurs qu’ils n’avaient qu’à se servir. Ce que, heureusement, ils n’ont pas eu le temps de faire.

Paris libéré, la tapisserie sera exposée dans la galerie des primitifs italiens jusqu’en décembre 1944 avant de regagner définitivement la Normandie, le 2 mars 1945. Elle retrouve d’abord l’hôtel du Doyen, premier Musée de la Tapisserie, situé près de la cathédrale de Bayeux, puis sera transférée en 1983 au Centre Guillaume le Conquérant installé rue de Nesmond, dans les locaux de l’ancien Grand Séminaire.

Depuis, elle n’a plus bougé. Ce qui peut se comprendre quand on sait qu’il faut une soixantaine de personnes pour la manipuler. Elle voit défiler devant ses 58 scènes quelque 400 000 visiteurs chaque année, dont 65% d’étrangers. Le 2 août 2016, le Centre Guillaume le Conquérant a accueilli son 14e millionième visiteur depuis son ouverture, et il s’agissait d’un jeune Anglais de 9 ans.


Publié ou mis à jour le : 2019-08-24 19:26:31

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net