Les Grandes Heures de la marine

France-Angleterre : deux visions de la bataille navale

AU XVIIIe siècle, dans leur empoignade pour la maîtrise des routes maritimes, l'Angleterre et la France déploient d'immenses efforts, l'une voulant la suprématie sur les océans, l'autre la lui contestant et nourissant le projet d'une invasion des îles britanniques...

Chacune des deux puissances dispose d'atouts conséquents mais ne les utilise pas de la même façon : méthodes de recrutement, tactiques de combat, organisation des équipages et promotion des marins dans la hiérarchie, autant d'aspects qui reflètent dans leur dimension particulière l'esprit anglais ou français. Bien qu'éprouvée par la guerre de Sept Ans, la France n'abandonne pas son projet d'invasion des îles britanniques et fera appel à la générosité du peuple pour financer la construction de nouveaux navires.

C'est en définitive l'Angleterre qui gagnera la partie comme l'atteste le célèbre poème de James Thomson (1740) :

Rule, Britannia ! Britannia, rule the waves :
Britons never, never, never shall be slaves.

« Règne, Britannia ! Britannia, règne sur les flots :
Les Britanniques jamais ne seront des esclaves. »

Jeremy Young

Embarquement du corps expéditionnaire de Minorque au port de Marseille sous les ordres du Duc de Richelieu, Jean-Joseph Kapeller, 1756, musée des beaux-arts de Marseille; Agrandissement : Le Royal George (à droite) à Deptford montrant le lancement de The Cambridge, John Cleveley the Elder,1757,Greenwich, National Maritime Museum.

De bataille en bataille, les Anglais triomphent

Pour les Anglais, la marine était la première ligne de défense des îles britanniques mais aussi de leur empire maritime. La maîtrise des mers était pour eux un enjeu primordial. La stratégie de la Navy anglaise face à sa grande rivale française, la Royale, consistait donc à faire le blocus des ports de Brest, Rochefort et Toulon tout en cherchant à neutraliser le plus possible le commerce maritime de la France.

Pour cette dernière, qui possédait une flotte plus limitée, l’enjeu principal était de garder les mers ouvertes de manière à ce que son commerce maritime ne soit pas étouffé et éventuellement être capable de concentrer assez de forces navales pour une invasion des îles britannique. Mais cela passait par la jonction des flottes de l’Atlantique et de la Méditerranée en une seule grande flotte, ce que les Britanniques réussirent toujours à empêcher.

Victoire du vice-amiral Sir George Anson au large du cap Finisterre (ou Ortegal), Samuel Scott, 1749, Yale Center for British Art.

Qu’est-ce qu’une bataille navale au XVIIIe siècle ? Maurepas, qui fut de 1723 à 1749 un des meilleurs secrétaires à la Marine de la monarchie française, l’expliquait fort bien d'une formule : « Savez-vous, messieurs, ce qu'est une bataille navale ? On se rencontre, on se salue, on se canonne, et la mer n'en reste pas moins salée.  »

Les flottes se rencontraient ainsi souvent en deux lignes de batailles parallèles et se canonnaient jusqu’à la reddition et la fuite. Dans certains cas très rares, un affrontement entre navires pouvait se solder par un abordage. Dans cette configuration, il était rare comme le dit le ministre qu’une bataille navale soit décisive. Toutefois, les choses commencèrent à changer dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Vue générale de la bataille navale du 20 mai 1756 devant Minorque, peu après le débarquement français. Ce dessin est imaginaire car les deux flottes n'ont pas aligné autant de vaisseaux (12 français contre 13 anglais), Paris, BnF.Le premier et fameux exemple est la bataille de Minorque (Baléares) en 1756, pendant la guerre de Sept ans. Sur le plan tactique, cette bataille suit un schéma classique de bataille en ligne de file. Cependant, la flotte britannique commandée par l’amiral Byng ne réussit pas à briser la ligne française et dut se retirer à Gibraltar, permettant ainsi à la France d’enlever l’île de Minorque aux Britanniques qui l’occupaient depuis 1708.

À la suite de cette bataille, Byng fut traduit en court martiale où il fut établi qu’il avait fait preuve d’un excès de prudence coupable et il fut condamné à mort et exécuté. Un fait si retentissant à l’époque que même Voltaire le mentionne dans son conte philosophique Candide. À part cette victoire française, il faut reconnaître que la guerre de Sept ans fut plutôt une des grandes heures de la Royal Navy, en particulier l’année 1759 qui est parfois décrite comme l’annus horribilis de la France.

Les deux lignes de bataille lors du combat de  Minorque, Paris, BnF. Agrandissement : L'Exécution de l'amiral Byng sur le Monarque, Paris, BnF.

Elle marque deux défaites navales majeures, la bataille des Cardinaux pour la flotte de l’Atlantique et la bataille de Lagos pour la flotte de la Méditerranée. Ces deux batailles ruinèrent le projet de la France de combiner ses flottes dans le but d’une invasion des îles britanniques.

Durant la bataille de Lagos, face au Portugal, les 18 et 19 août 1759, la flotte française de 12 navires de ligne commandée par Jean-François de La Clue-Saban affronta une flotte britannique de 15 navires de ligne commandée par Edward Boscawen. Mais suite à de mauvaises communications, la flotte française se retrouva divisée et la victoire britannique se solda par plus de mille marins français blessés ou tués, deux navires de ligne détruits et trois navires de ligne capturés. La Royal Navy ne perdit aucun navire et eut 250 marins blessés ou tués environ. Le reste de la flotte française fut bloqué à Cadix par la Navy.

Vue générale de la première partie de la bataille de Lagos, le 18 août 1759 au large des côtes portugaises, Thomas Luny, Greenwich, National Maritime Museum. Agrandissement : Vue générale de la bataille des Cardinaux, le 20 novembre 1759, au large des côtes bretonnes, Thomas Luny.

Cette défaite ne fut pas suffisante pour faire abandonner à la France son projet d’invasion. Il s’ensuivit une seconde bataille majeure, la bataille des Cardinaux ou bataille de la baie de Quiberon, le 20 novembre 1759, entre la flotte de Brest commandée par le comte de Conflans avec 21 navires de ligne face à la flotte commandée par Sir Edward Hawke alignant 24 navires de ligne. Les Britanniques perdirent deux navires à cause des conditions climatiques et environ 400 marins. Les Français eurent six navires de ligne détruits, un navire de ligne capturé et plus de 2500 morts.

L’importance de la victoire anglaise fut telle que l’historien Nicholas Tracy la décrit comme l’autre Trafalgar. Elle donna à la Royal Navy la maîtrise des mers et conduisit à la fin du premier empire colonial français. Les Anglais s’emparèrent de la Nouvelle France (Canada) ainsi que de plusieurs îles des Antilles, dont la Guadeloupe et la Martinique ; ils expulsèrent les Français de l’Inde. Par le traité de Paris qui mit fin à la guerre, la France récupéra la Guadeloupe et la Martinique, mais renonça à Sainte-Lucie, Tobago, au Canada et à l’Inde (à l’exception de cinq comptoirs). Elle dut également céder la Louisiane à l’Espagne.

Le vaisseau français le Thésée en train de sombrer lors de la bataille des Cardinaux, Richard Paxton, Greenwich, National Maritime Museum. Agrandissement : Le Jour d'Après, 21 novembre 1759, Richard Wright, Greenwich, National Maritime Museum.

Après la guerre de Sept ans, la France caressa des espoirs de revanche navale face à la Grande-Bretagne. C’est ce qui explique le succès de l’appel au don fait par le duc de Choiseul pour remplacer les vaisseaux perdus pendant la guerre. La France rejoignit la guerre d'indépendance américaine en 1778, deux ans après la Déclaration unilatérale d'indépendance des 13 colonies (4 juillet 1776).

Portrait de l'Amiral Rodney, Jean Laurent Mosnier, 1791, Greenwich, National Maritime Museum. Agrandissement : Combat d'Ouessant, 27 juillet 1778, Theodore Gudin, musée national de la Marine de Paris.Au début de ce nouveau conflit, la Royale fit jeu égal avec la Royal Navy comme le montrent la bataille d’Ouessant, le 27 juillet 1778, qui se traduisit par un match nul, ou encore la campagne de Guichen aux Antilles, où il réussit à faire jeu égal avec l’amiral Rodney, sans doute le commandant naval le plus brillant de sa génération.

Aux Antilles, entre 1781 et 1782, la France réussi à reprendre de nombreuses îles aux Anglais, mais l’heure de gloire la plus probante de la Royale fut sans conteste la bataille de la baie de Cheseapeake ou bataille des caps de Virginie, le 5 septembre 1781. La flotte française interdit aux Anglais le passage vers Yorktown et la Virginie où les troupes de Lord Cornwallis étaient assiégées par les Insurgents et les Français.

La victoire française de l’amiral De Grasse ne détruisit pas la flotte de Samuel Hood et les Britanniques ne perdirent qu’un navire, mais durent se replier sur New York, ne pouvant ainsi pas renforcer ou évacuer Cornwallis, ce qui le força à se rendre. Cette bataille déboucha directement sur l’indépendance américaine.

Les navires Ville de Paris et Auguste, bataille de la baie de Chesapeake, septembre 1781.Virginie, Hampton Roads Naval Museum Agrandissement : Combat naval devant la baie Chesapeake le 5 septembre 1781, Jean Antoine Théodore de Gudin, Château de versailles. À gauche, l’Auguste (80 canons).

Mais la France ne put capitaliser sur cette victoire car, du 9 au 12 avril 1782, elle perdit la bataille navale des Saintes, en Guadeloupe. Cette fois, le comte de Grasse affronta l’amiral Rodney qui effectua une manœuvre peu commune, il brisa la ligne de bataille avec ses navires. Il y a aujourd’hui encore débat parmi les historiens sur la question de savoir si la rupture de la ligne était intentionnelle ou le fruit d’un accident ?

Une chose est sûre, c’est que grâce à cette tactique, Rodney ne perdit pas un seul navire alors que la France eut 1 navire détruit et 4 navires capturés. Le bilan humain est lui aussi assez disproportionné : 243 morts et 816 blessés pour la Royal Navy, 3000 morts ou blessés et 5000 prisonniers pour la Royale.

Explosion du César (74 canons), bataille des Saintes, François Aimé Louis Dumoulin, Suisse, musée historique de Vevey. Agrandissement : Vaisseaux de guerre français capturés à la bataille des Saintes et mis sous pavillon anglais, Dominic Serres, Angleterre, National Trust.

La France et la Grande-Bretagne, deux stratégies opposées

Les différences dans les pertes s’expliquent en partie par les pratiques respectives des deux adversaires. La Royal Navy avait pour habitude de bombarder la coque et le pont des navires pour causer un maximum de dégâts et de pertes, alors que la tactique de la Royale était plutôt de viser les mâts, les câbles et les voiles pour immobiliser les navires.

Les Anglais était également les seuls à entraîner leurs équipages dans des conditions réelles avec de la poudre et des boulets ce qui en général leur donnait un avantage en termes de vitesse de rechargement et de précision de tir.

Portrait de l'amiral Adam Duncan, John Hoppner, Londres, National Portrait Gallery. Agrandissement : Bataille de Camperdown, 11 octobre 1797, Thomas Whitcombe, Greenwich, National Maritime Museum.La bataille des Saintes permit à la Grande-Bretagne de garder la plupart de ses possessions antillaises. Une autre conséquence fut un changement de stratégie navale dans la Royal Navy. Plusieurs amiraux comprirent que la manœuvre de Rodney, même si elle avait été accidentelle, pouvait donner un important avantage tactique.

Pendant les guerres révolutionnaires, l’amiral Duncan utilisa cette tactique contre la flotte hollandaise à la bataille de Camperdown, le 11 octobre 1797. Sa flotte était de taille sensiblement égale à la flotte néerlandaise et pourtant il ne perdit pas un seul navire mais captura 9 navires de ligne et deux frégates, mettant ainsi presque fin aux capacités navales des Provinces-Unies.

Bien sûr la plus célèbre utilisation de cette tactique navale fut celle de l’amiral Nelson à la bataille de Trafalgar, le 21 octobre 1805, l’une des plus grandes heures de gloire de la Royal Navy. Elle aligna 27 navires face à 33 navires de ligne français et espagnols mais n’en perdit aucun, tout en détruisant un navire de ligne ennemi et en en capturant 21 autres, mettant fin d’un seul coup aux capacités navales de la France et de l’Espagne et également au projet de Napoléon d’une invasion de la Grande-Bretagne.

Pour en revenir à la guerre américaine, il faut signaler la superbe campagne de l’amiral français le Bailli de Suffren dans l'océan Indien. De nombreux historiens navals aussi bien en France qu’en Angleterre le décrivent comme sans doute le plus compétent des commandants navals de la France d’Ancien Régime. Il remporta une série impressionnante de victoires face à la marine britannique notamment en Inde. Cependant, un manque d’initiative de la part de la France ne permit pas de transformer ses victoires navales en gain territoriaux.

Ainsi la Royal Navy a-t-elle permis à la Grande-Bretagne de constituer au XVIIIe siècle le plus grand empire colonial qui soit, tout en limitant les conséquences de sa défaite comme dans la guerre d’indépendance américaine. La Royale aura à tout le moins permis aux jeunes États-Unis d’accéder à l’indépendance.

Publié ou mis à jour le : 2022-02-19 15:51:59

 
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