1940-1944 : un historien engagé

Entretiens avec Marc Ferro (4/5)

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Des maquisards dans le Vercors, Association nationale des pionniers et combattants volontaires du maquis du Vercors (ANPCVMV). Groupe de maquisards en armes aux bois des Coulmes qui s’étend sur les communes de Malleval-en-Vercors, Izeron, Rencurel et Presles, vollection ANPCVMV-FA.

« J’ai failli tuer un Français… »

4ème entretien - La Résistance
Au cours de notre précédent entretien, vous décriviez comment Vichy était devenue entièrement inféodée à l’Allemagne à partir de novembre 1943. C’est à cette époque que vous avez rejoint la Résistance, avec comme première mission de reconnaître les accents allemands en vue de faciliter l’entrée des troupes alliées dans Grenoble.

Cette mission m’a occupé pendant plusieurs mois avant que notre groupe ne soit découvert par l’imprudence d’un de nos camarades. Il s’est fait arrêter au cours d’une rafle et dans sa poche figurait la liste des membres du groupe. Aussitôt, ma cheffe Annie Becker est venue m’avertir chez moi, dans la pension de famille où je vivais, et m’a planqué chez un de ses amis, proche des communistes. Cet homme s’appelait Maurice Bertrand, il deviendra par la suite adjoint à Grenoble en charge de la Culture. Il m’a hébergé quelques jours avant qu’un inconnu ne vienne me chercher et me donne l’ordre de le suivre pour rejoindre le maquis. Je me rappelle que j’ai posé des questions, je lui ai demandé par exemple de quel maquis il s’agissait. Vercors ? L’Oisans ? Mais l’inconnu est resté mutique, il m’a fait signe de me taire et m’a simplement répondu : « Tu verras bien »

Un groupe composé de maquisards et de tirailleurs. Les combats de Valchevrière, juin 1944. En agrandissement, Cérémonie du 25 juin 1944 à Saint-Martin-en-Vercors avec remise de décorations, collection ANPCVMV.

Pendant tout le trajet, il ne m’a dévoilé que son prénom, Henri. Ce n’est plus tard que j’apprendrais qu’il s’agissait d’Henri Becker, le frère d’Annie. Sitôt arrivé, il m’a déposé et a disparu. Pour ne pas éveiller les soupçons, il m’avait ordonné de me vêtir comme un étudiant qui préparait sa licence. Avec ma cravate et mes bouquins, le moins qu’on puisse dire est que je n’avais pas l’air d’un maquisard ! Si peu d’ailleurs que, lorsque j’ai croisé un groupe de républicains espagnols engagés dans le maquis, ces derniers m’ont pris pour un milicien ! Ils m’ont arrêté, m’ont enfermé et déjà s’apprêtaient à me fusiller sommairement. Moi, je leur jurais que j’étais envoyé par Henri, que je n’étais pas collabo mais au contraire résistant. Comme le nom d’Henri leur était familier, ils ont accepté d’attendre un peu avant de me fusiller, au moins jusqu’au lendemain matin. J’ai passé la nuit attaché sur le lit et sous bonne garde. Le lendemain matin, Henri est revenu. Ouf ! (rires)

Après cet incident, pouvez-vous relater votre action dans le maquis ?

François Huet, dit Hervieux. En agrandissement, le discours du commandant Huet lors du premier anniversaire des combats du Vercors, Vassieux-en-Vercors, le 6 août 1945, collection ANPCVMV.Dès que les Espagnols m’ont libéré, Henri m’a inscrit au PC civil. Un lieutenant est venu passer en revue les nouveaux engagés volontaires et lorsqu’il a constaté que j’étais géographe, il m’a affecté au commandement. C’est ainsi que j’ai été nommé au pavillon du général Hervieux (de son vrai nom Huet). On m’avait installé dans la baignoire de la salle de bain par manque de place : une planche était posée avec de toutes parts des crayons et des cartes. Le gros de mon travail consistait à suivre l’avancée des unités, à l’étroit dans ma baignoire, un crayon dans une main et le téléphone dans l’autre.

Vous faisiez partie de ceux qui ont attendu l’aide du général de Gaulle en vain ?

Le 13 juillet 1944, je me rappelle avoir surpris des éclats de voix dans la salle à manger. Mes supérieurs s’écriaient : « Le salaud ! Il nous a lâché ! » J’ai compris qu’ils parlaient de De Gaulle et du débarquement qu’ils attendaient pour le lendemain et qui n’aurait pas lieu. Par contre, les armes quant à elles, sont bien arrivées. Je me souviens très bien de ces centaines de parachutes qui tombaient du ciel. J’ai moi-même tenté d’en ramasser un ou deux, mais un avion « mouchard » de la Luftwaffe m’a mitraillé presque aussitôt. En tant que secrétaire à la carte, j’étais au courant de tout, je savais donc que l’ennemi était au moins deux fois plus nombreux que nous et surtout mieux armé.

Sitôt le front percé, les Allemands ont multiplié leurs assauts. Nous avons alors abandonné notre camp de Saint-Martin, devenu vulnérable, et avons pratiqué la stratégie dite du « maquis dans le maquis », le QG était désormais mobile et nous combattions dans les bois. Très peu de traces subsistent de ce moment de l’Histoire.

Saint-Martin-en-Vercors, Drôme, hameau des Baraques. Situé à la sortie des Grands Goulets, sur la pénétrante D538 qui conduit de la vallée de l’Isère au massif par le Royans. Les Baraques-en-Vercors subissent d’important dégâts au cours de l’attaque allemande du 22 janvier 1944, IGN, photo datant des années 1920, collection ANPCVMV.

Mais vous avez tout de même reçu les armes envoyées par De Gaulle ?

On a reçu des armes oui, mais sous le feu ennemi. De plus, nous les jugions mal réparties. Il nous semblait par exemple que de Gaulle et les Anglais évitaient d’armer les FTP communistes. Toutes les questions que vous me posez là témoignent du fait que l’Histoire du Vercors a été écrite par la Résistance. Qui aujourd’hui évoque le rôle du 6ème bataillon de chasseurs alpins ? Il s’agissait de soldats, de militaires réguliers. On prétend depuis que les FTP résumaient à eux seuls toute la résistance mais c’est excessif : l’armée a joué un grand rôle dans le maquis ! Lorsque je combattais avec les chasseurs alpins, j’avais l’étiquette à l’épaule et le béret. Le 17 septembre, après un mois de combats, c’est avec le 6ème bataillon de chasseurs alpins que j’ai défilé dans Lyon libéré. Je me rappelle avoir reconnu mon visage aux actualités.

Maître Isorni, bien qu’il eût été résistant comme vous, n’a jamais fait mystère de son estime personnelle pour Pétain. Dans le maquis, quelle était l’opinion des résistants en ce qui concernait Pétain ?

Eh bien, je vais vous surprendre mais, que ce soit au QG de Saint-Martin-en Vercors ou pendant la période du « maquis dans le maquis », aucun d’entre nous n’a cité une seule fois le nom de Pétain. C’était tabou. Il était fréquent qu’on cite les noms de Pierre Laval ou de Joseph Darnand, le chef de la milice, pour les traiter d’ordures à abattre. Mais Pétain, nous ne l’évoquions même pas, parce que nous avions le sentiment partagé qu’il n’était qu’un pauvre vieux, au fond, étranger à toute cette histoire. Les FTP communistes étaient plus sévères, plus enclins à le condamner. À l’exception de ma femme que je ne devais rencontrer qu’après la Libération mais qui, déjà engagée dans les FTP, imputait toute la responsabilité aux Allemands. Les Allemands, rien qu’eux ! D’ailleurs, elle n’hésitait pas à porter des rafales aux troupes de la Wehrmacht. Moi je n’ai pas tiré sur les Allemands. Mais j’ai failli tuer un Français, par contre… C’est une histoire qui m’a gêné beaucoup. À l’époque, je ne l’avais raconté à personne.

À l'attaque : organe des jeunes Francs-tireurs et partisans français édité par la Fédération des jeunesses communistes de France Francs-tireurs et partisans francais, avril 1944, Paris, BnF, Gallica.

Vous souhaitez la raconter aujourd’hui ?

Pendant la période du « maquis dans le maquis », il était très difficile de trouver une cachette, parce que les sentiers étaient minés, et minés par nous. Pour nous assurer que la voie était sécurisée, une chèvre nous précédait. Mais un jour, la chèvre a sauté, nous n’en avions aucune autre sous la main et nous devions pourtant continuer à avancer… Un lieutenant qui connaissait bien les bois nous a indiqué le chemin d’un endroit où se cacher. Seulement, pour y parvenir, il fallait franchir une clairière, une sorte de creux de trois-cents mètres, découvert entre deux hauteurs boisées. Comme nous étions à peu près certains que les Allemands se trouvaient d’un côté ou de l’autre, l’enjeu était de traverser la clairière sans qu’ils ne nous voient. Ordre a été donné de traverser couchés, alors, la quarantaine d’hommes de ma colonne nous sommes exécutés et avons commencé notre progression en rampant.

Sur le côté, le gradé nous dépassait pour voir si la traversée se passait bien mais devant moi, il y avait un camarade qui tremblait comme une feuille… Je ne l’avais jamais avant vu puisque dans cette situation, les troupes avaient été mélangées. Non seulement cet homme tremblait comme une feuille, mais il avait surtout le doigt vissé sur la gâchette. Je l’ai remarqué et le gradé aussi… Il nous a donné l’ordre de nous arrêter, est remonté en tête de colonne pour prendre ses ordres auprès de l’officier en tête de groupe. Puis il est revenu, m’a donné un couteau, m’a présenté la nuque de l’homme qui tremblait devant moi, m’a indiqué par des gestes très précis l’endroit et la façon dont je devrais frapper et m’a ordonné d’attendre les instructions. Elles étaient simples : il allait remonter la colonne et, une fois arrivé, il me ferait un geste. Si sa main descendait du haut vers le bas, il faudrait frapper d’un coup de couteau la nuque du camarade devant moi ; si la main remontait du bas vers le haut, je devrais au contraire l’épargner. Le camarade tremblait toujours et, bien sûr, il n’avait rien remarqué de notre conversation, menée dans son dos. Une fois que le gradé fut remonté en tête de colonne, j’ai fait attention à son geste. Son bras s’est levé de bas en haut. Je n’ai pas eu à frapper.

Je ne comprends pas bien la raison pour laquelle il aurait éventuellement fallu tuer cet homme…

Parce qu’au moindre appui sur la gâchette, les deux cents Allemands qui étaient cachés nous seraient tombés dessus !

Et pourquoi ne pas lui avoir demandé simplement d’ôter son doigt de la gâchette ?

Il tremblait tellement qu’il aurait appuyé instantanément. C’est du moins ce qu’a pensé le gradé. Il était évident que le camarade devant moi était atteint d’une crise nerveuse, sa peur risquait tous de nous condamner puisqu’il pouvait tirer et donner l’alerte. Voilà comment ça s’est passé. Mais le plus curieux, c’est que je sais qu’à ce moment-là, dans cette situation, si le gradé me l’avait ordonné, je n’aurais pas hésité : j’aurais frappé. Parce que j’avais conscience que s’il tirait, on était tous morts. Vous vous rendez compte : il y a eu plus de huit cents morts au Vercors ! Je n’ai eu aucun cas de conscience. Aucun. Puis je n’y ai plus pensé.

À Saint-Nizier-du-Moucherotte, les corps des maquisards tués lors des combats des 13 et 15 juin 1944 furent brûlés par les Allemands. Avant la construction du mémorial, une croix de Lorraine en bois avait été érigée. En agrandissement, l'inauguration du mémorial de Saint-Nizier-du-Moucherotte le 27 juillet 1947 par le ministre des Anciens combattants, François Mitterrand, collection ANPCVMV-FA.

Mais une vingtaine d’années plus tard, j’ai observé les procès des militaires français qui avaient pratiqué la torture en Algérie, à tort ou à raison, mais sur ordre de leur hiérarchie. Eh bien, ces militaires-là ont été marqués pour toute leur vie. Avec le recul, je me suis fait cette réflexion : si on m’avait effectivement donné l’ordre de tuer le camarade tremblant devant moi d’un coup de couteau dans la nuque, il y aurait forcément eu quelqu’un, probablement un des trente maquisards présents dans la clairière ce jour-là, qui serait apparu un jour dans ma vie pour clamer : « Ferro il n’a pas tué d’Allemands, il a tué un Français ! » C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à avoir peur.

Peur d’être jugé après coup pour des événements sortis de leur contexte ?

Oui ou plus simplement, peur de la rumeur. Cela m’est revenu le jour où Isabelle Veyrat-Masson m’interrogeait dans le cadre d’un livre d’entretien (Mes histoires parallèles, Carnets Nord, 2011). Sur mon action dans la Résistance, elle me lança sur le ton de la plaisanterie : « Mais alors, tu n’as jamais tué d’Allemands ! » Et subitement, l’histoire que je viens de vous raconter m’est revenue. Un résistant qui n’a pas tué d’allemands, cela peut faire sourire mais c’est encore acceptable. Imaginez cependant un résistant qui, non seulement n’a pas tué d’allemands mais qui a tué un Français ! Oui, c’est avec le recul que j’ai eu peur pour cette action que, heureusement, je n’ai pas commise, mais que dans le contexte de l’époque, je n’aurais pas eu la moindre hésitation à exécuter... [Suite et fin des entretiens]

Publié ou mis à jour le : 2021-02-06 18:56:28

 
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