Tous au cirque !

Écuyers et dompteurs en piste

Depuis la haute Antiquité, dans l'arène, sur les marchés et dans la rue, funambules, danseuses et pitres distraient le public comme ils le peuvent. Au XVIIIe siècle, d'aucuns pensent que l'improvisation a assez duré.

G. Engelmann, l'écuyer Andrew Ducrow, ancien élève de Philip Astley, sur ses cinq chevaux, 1827, Paris, BnFIl est temps de changer les choses ! Philip Astley en est convaincu. Fils d'ébéniste, cet ancien dragon, qui vient d'être démobilisé avec le grade de sergent-major, se retrouve donc sans emploi mais pas inactif, au contraire !

Excellent écuyer, il ne manque pas d'idées : pourquoi ne pas mettre à profit son talent, son cheval blanc Gibraltar et les breloques qui lui restent de ses aventures militaires pour en faire un spectacle ?

Début 1768, tout juste âgé de 26 ans, le voici qui s'élance sur une piste hâtivement tracée sur les bords de la Tamise, moulé dans un uniforme flamboyant et aigrette au vent.

Rien d'original en cela : depuis longtemps, le public avait l'habitude d'admirer les tours de force des voltigeurs, même s'ils se contentaient de tenir debout sur leur monture. Lui-même aimait fréquenter ces artistes au point d'épouser la fille de l'un d'entre eux...

Mais aujourd'hui, c'est différent. Notre entrepreneur en herbe ne veut pas se limiter à quelques acrobaties vues mille fois dans un bout de champ.

William Capon, Vue de l'amphithéâtre d'Astley, 1777, Londres, British MuseumAlors que ses concurrents utilisent le pré ou le manège, il a une idée géniale qui peut se résumer en un trait : le cercle. Avec quelques piquets et une corde, il trace un cercle de 42 pieds de diamètre (12,5 mètres), qui est aujourd'hui encore celui de toutes les pistes de cirque. Il entoure son enclos de gradins et le tapisse de sciure pour épargner les sabots de sa monture. 

Jugeant toutefois son lieu de travail trop rudimentaire, il va poursuivre ses innovations en offrant à partir du 8 avril 1768 des spectacles à heures fixes : on ne découvre plus une animation quelconque au hasard d'une promenade, on se rend désormais au Astley's Amphitheatre Riding House en toute connaissance de cause et prêt à payer un droit d'entrée fixe. Les curieux ont droit à des bancs puis se voient même protégés des intempéries grâce à un toit qu'Astley a pu construire sur un coup de chance : une bague en diamant trouvée par terre et jamais réclamée !

La bourgeoisie puis l'aristocratie se laissent tenter par la nouveauté. Celle-ci se fraye même un chemin jusqu'à la cour de George III. Véritables fusions de l'art des saltimbanques et de celui des cavaliers, les démonstrations sont petit à petit théâtralisées pour mettre en valeur le mieux possible leurs vedettes, les chevaux, même si les numéros de jonglage ou d'acrobatie se font de plus en plus fréquents entre les exhibitions équines. Il lui suffit d'ajouter une petite touche de comique, et voici le cirque parti pour la gloire !

August Pugin et Thomas Rowlandson, Représentation d'Astley, 1808, Harvard University

À la conquête du monde

L'Art de la voltige, 1780, Collection Jacob/William, Châlons-en-Champagne, CNACSi Astley est reconnu comme le père du cirque, ce n'est pas lui qui l'a baptisé de la sorte mais un de ses écuyers, Charles Hughes, en référence à l'Antiquité qui affolait alors l'Europe. Ainsi conféra-t-il du lustre et de la respectabilité aux baraquements de l’espace scénique.

Poussé dans les retranchements de l'Europe par la concurrence acharnée de son ancien mentor, Hughes est aussi connu pour avoir introduit le cirque en Russie.

Astley, quant à lui, parvint à installer en 1783 son « Amphithéâtre anglois » au cœur de Paris.

Adolphe Franconi assis sur une chaise sur le dos d'un cheval dans Exercices équestres par les Franconi, 1830, Paris, BnFNotre audacieux ne s'arrêta pas là mais bâtit, avec l'aide de sa femme, célèbre dresseuse d'abeilles, et de son fils, fin écuyer, 19 « amphithéâtres » entre la France et l'Angleterre.

Cette famille de passionnés laissa finalement place à une autre, celle des Franconi qui s'acharna à sortir la profession de son statut de « spectacle de curiosités » auquel les autorités françaises la réduisaient.

À force de persévérance, les Franconi parvinrent à surmonter incendies et faillites pour construire en 1841 un luxueux Cirque des Champs-Élysées de 3000 places.

Il deviendra le Cirque de l'Impératrice, en hommage à Eugénie. Rebaptisé Cirque d'été, il a aujourd'hui disparu.

Toute la haute société succomba au charme de ces spectacles au point que l'empereur Napoléon III en personne exigea d'avoir son propre Cirque Napoléon. C'est l'actuel Cirque d'hiver, à l'est de la capitale.

Cirque Napoléon, Gravure d’Auguste Trichon pour Paris dans sa splendeur sous Napoléon III de Victor Fournel, 1862, Paris, Bnf

L'expansion ne s'arrête pas là : ancien écuyer de Hughes, c’est au tour de John Bill Ricketts de s'embarquer pour les États-Unis où il gère des cirques sous chapiteau, sous la protection du président George Washington.

Gilbert Stuart, Portrait de John Bill Ricketts, 1808, Londres, National Portrait GalleryMais c'est un ancien prédicateur et directeur de musée des merveilles où il présentait de « véritables » sirènes, Phineas Taylor Barnum, qui va faire triompher le genre dans le Nouveau Monde grâce à son génie de la publicité. Comprenant qu'il faut diversifier son public et lui offrir de l'extraordinaire, quitte à aller dans la surenchère, il se fait impresario d'individus hors norme.

Après une soi-disant nourrice de George Washington âgée de 160 ans, il s'entiche d'un petit bonhomme de 60 cm qu'il rebaptise Général Tom Pouce. Quel succès !

Revenu d'un tour d'Europe triomphal, il poursuit dans la démesure dans les années 1880 en adoptant le principe des chapiteaux à trois pistes où les animaux sauvages croisent acrobates, trapézistes et clowns, tous plus chamarrés les uns que les autres. Les familles veulent du spectacle, en voilà !

Charles Mottram, Intérieur du cirque Franconi, d’après un dessin d'Eugène Lami, 1844, Paris, Bnf

Les nouveaux nomades

Mais pour créer du spectacle, il faut de la nouveauté, et les entraînements nécessaires aux numéros ne permettant pas de se renouveler rapidement, les premiers créateurs de cirque ont choisi une autre stratégie : changer les spectateurs. C'est ainsi qu'après avoir testé les premiers établissements « en dur », les troupes se lancent sur les chemins pour aller à la rencontre chaque jour d'un nouveau public, reprenant ainsi la tradition des saltimbanques du Moyen Âge ou encore des artistes tziganes.

La première « tente royale » d'Astley laisse place aux États-Unis dès les années 1820 au chapiteau, héritier de la tente des pionniers. Il est transporté d'abord en roulotte puis en caravane avant d'être chargé dans des trains, voire des paquebots pour les plus globe-trotteurs.

L'appel de l'ailleurs sévit particulièrement en Europe d'où part Louis Souiller. Après avoir ébloui le sultan turc, il entraîne sa troupe jusqu'en Orient d'où il ramène des acrobates chinois.

Les Allemands du cirque Hagenbeck gardèrent le souvenir d'une représentation à Calcutta, dans une salle vide ou presque, puisque réservée au maharadja et à ses femmes que seuls les trapézistes eurent la chance d'apercevoir !...

En France, on se souvient encore du passage en 1889 de la troupe du colonel William Cody, ex-tueur de bisons et d'Indiens, plus connu sous le nom de Buffalo Bill, qui prit d'assaut le Champ-de-Mars avec ses Sioux, Bédouins et Cosaques !

Buffalo Bill's wild west, 1899

L'homme obus, affiche pour un spectacle aux Folies Bergères, XIXe siècle, Paris, BnFQuel que soit le gigantisme de ces troupes, le rituel est le même. Il faut d'abord être bon tacticien pour ne pas arriver dans une ville en même temps qu'un concurrent et ne pas relancer la guerre des cirques, toujours prête à se rallumer à coups d'affiches méchamment collées sur celles de l'adversaire.

Ce bout de papier, généralement œuvre anonyme et très coloré, devenu la marque de fabrique du cirque, joue un rôle capital dans le succès des spectacles au point que le cirque Ringling, né de la fusion des troupes de Barnum et Bailey, n'hésita pas à disperser 10 000 affiches par jour pendant sa tournée de 1910.

Deuxième étape publicitaire, la parade rappelle l'origine militaire de ce type de spectacle tout en marquant l'entrée du rêve dans la cité.

Au son des trompettes, héritier du clairon d'Astley qui allait lui aussi à la rencontre du public, certaines processions américaines se sont déroulées sur plus d'un kilomètre pour exhiber devant les badauds les richesses plus ou moins clinquantes du spectacle à venir.

Affiche du cirque Forepaugh et Sell, vers 1899, Washington, Bibliothèque du Congrès

Les artistes de l'arche de Noé

L'attrait majeur de la parade qui précède le spectacle est assurément le défilé des animaux !...

C'est une résurgence des processions qu'admiraient déjà les Égyptiens ou encore les Grecs, non sans démesure. On dit ainsi que sous Ptolémée Ier, au IIIe s. av. J.-C., pas moins de 96 éléphants avaient été réunis pour célébrer Dionysos !

Amateurs d'exotisme, les souverains ont toujours aimé s'entourer de bêtes sauvages ou d'origine lointaine, comme les Médicis qui purent présenter à Vinci un modèle vivant de lion pour agrémenter ses tableaux.

Bien plus tard, au XVIIIe siècle, les promoteurs du cirque ont à leur tour vite compris l'intérêt d'exposer des espèces rares dans des ménageries qui servent de « produits d'appel ».

Petite dompteuse faisant sauter un tigre, projet de vignettes publicitaires des magasins du Louvre destinées aux enfants, 1888, Paris, BnFC'est ainsi que deux boas firent la fortune d'un épicier anglais futé, vite reconverti en gérant de ménagerie itinérante, tout comme l'Allemand Gottfried Hagenbeck, modeste poissonnier d'Hambourg, qui eut l'idée de génie en 1848 de faire payer le public pour admirer trois phoques, pris par erreur dans les filets de ses fournisseurs.

Mais entasser les bêtes ne suffit pas. Il faut créer un spectacle autour d'elles et donc les dresser. Hagenbeck, toujours lui, lança en 1879 une méthode de dressage par la douceur, appelée « pelotage », fondée sur l'observation et la sélection des plus dociles.

On ne se montre plus au milieu des fauves par bravade mais on les accompagne dans une grande cage centrale pour leur faire exécuter des numéros et montrer la supériorité de l'homme ou, encore plus extraordinaire ! de la femme.

Les dompteuses ne sont en effet pas en reste et certaines, comme « la fiancée des lions » Claire Hériot, sont entrées dans la légende.

Mais ces nouveaux gladiateurs sont loin de la réputation d'un dénommé Jumbo dont la taille n'avait d'équivalent que le bon caractère ! Acheté pour 10 000 dollars par Barnum au zoo de Londres en 1882, le départ de cet éléphant de 4 m de haut est vécu comme un scandale par les Britanniques et sa mort, à la suite d'une collision avec une locomotive, comme un drame par les Américains.

Jumbo, après 1882

Hippopotames dans une roulotte-piscine, girafes crevant le plafond des wagons, gorilles logeant dans un wagon blindé... Tout est bon pour transporter ce petit monde, bien plus encombrant que quelques puces savantes ! Celles-ci ont fait la joie de certains bijoutiers du XIXe siècle qui aimaient montrer leur dextérité en fabriquant de minuscules harnais pour guider les insectes.

De nos jours, il n'est plus question d'élargir la gamme des animaux-artistes puisque de plus en plus de voix s'élèvent contre la présence des bêtes sauvages dans les cirques. Le géant Barnum a dû ainsi mettre fin en 2016 à ses spectacles d'éléphants, avant de baisser définitivement le rideau en 2017. En pleine crise d'identité, l'art du cirque va certainement devoir apprendre à survivre à la disparition de ces numéros animaliers qui ont longtemps fait sa réputation.

« Jeune lion en cage »

Captif, un jeune lion grandissait et plus il grandissait, plus les barreaux de sa cage grossissaient, du moins c’est le jeune lion qui le croyait… En réalité, on le changeait de cage pendant son sommeil. Quelquefois, des hommes venaient et lui jetaient de la poussière dans les yeux, d’autres lui donnaient des coups de canne sur la tête et il pensait : « Ils sont méchants et bêtes, mais ils pourraient l’être davantage ; ils ont tué mon père, ils ont tué ma mère, ils ont tué mes frères, un jour sûrement ils me tueront, qu’est-ce qu’ils attendent ? » Et il attendait aussi. Et il ne se passait rien.
Un beau jour : du nouveau… Les garçons de la ménagerie placent des bancs devant la cage, des visiteurs entrent et s’installent. Curieux, le lion les regarde. [...]
Le lion trouve que c’est très amusant et croit que les hommes sont devenus plus gentils et qu’ils viennent simplement voir, comme ça, en passant :
« Ça fait bien dix minutes qu’ils sont là, pense-t-il, et personne ne m’a fait de mal, c’est exceptionnel, ils me rendent visite en toute simplicité, je voudrais bien faire quelque chose pour eux… »
Mais la porte de la cage s’ouvre brusquement et un homme apparaît en hurlant :
« Allez Sultan, saute Sultan ! »
Et le lion est pris d’une légitime inquiétude, car il n’a encore jamais vu de dompteur.
Le dompteur a une chaise dans la main, il tape avec la chaise contre les barreaux de la cage, sur la tête du lion, un peu partout, un pied de la chaise casse, l’homme jette la chaise et, sortant de sa poche un gros revolver, il se met à tirer en l’air.
« Quoi ? dit le lion, qu’est-ce que c’est que ça, pour une fois que je reçois du monde, voilà un fou, un énergumène qui entre ici sans frapper, qui brise les meubles et qui tire sur mes invités, ce n’est pas comme il faut ». Et sautant sur le dompteur, il entreprend de le dévorer, plutôt par désir de faire un peu d’ordre que par pure gourmandise…
Quelques-uns des spectateurs s’évanouissent, la plupart se sauvent, le reste se précipite vers la cage et tire le dompteur par les pieds, on ne sait pas trop pourquoi ; mais l’affolement c’est l’affolement, n’est-ce pas?
Le lion n’y comprend rien, ses invités le frappent à coups de parapluie, c’est un horrible vacarme.
Seul, un Anglais reste assis dans son coin et répète : « Je l’avais prévu, ça devait arriver, il y a dix ans que je l’avais prédit… »
Alors, tous les autres se retournent contre lui et crient :
« Qu’est-ce que vous dites ?… C’est de votre faute tout ce qui arrive, sale étranger, est-ce que vous avez seulement payé votre place ? » etc.
Et voilà l’Anglais qui reçoit, lui aussi, des coups de parapluie…
« Mauvaise journée pour lui aussi ! » pense le lion.
Jacques Prévert, Histoires (1943)

Raoul Dufy, Le Cirque, s. d., Valenciennes, musée des Beaux-Arts

Entre frissons et fous rires

Oublions tigres et chimpanzés pour revenir à la première vedette des cirques, le cheval. Au XVIIIe siècle il permet à d'anciens militaires de se recycler, à d'anciens acrobates de devenir voltigeurs et à de belles écuyères de se faire remarquer sous les feux de la rampe. On retiendra le nom d'Andrew Ducrow, ancien employé d'Astley devenu le chouchou de ces dames grâce à ses prouesses équestres et qui mourut fou après l'incendie de son cirque.

Emile Lévy, affiche pour la pantomime Néron, 1885, Paris, BnFPour satisfaire un public amateur de sensations fortes, on fait vite appel aux baladins les plus casse-cou, ces athlètes qui jouent avec le danger depuis l'Antiquité. Codifiée en Asie pour associer force, agilité, rapidité et souplesse, l'acrobatie est un art qui s'est développé en Europe à partir du XVe siècle avec l'arrivée des Tziganes. Elle rassemble jongleurs et écuyers, funambules et trapézistes, tous ces audacieux qui savent jouer avec les limites de l'équilibre pout triompher de l'instabilité.

Mais lancer des balles ou marcher sur un fil ne suffit pas, le public du XIXe siècle veut des histoires !

On lui propose donc des pantomimes, saynètes souvent inspirées de faits divers ou historiques qui peuvent devenir de véritables fresques vivantes avec la participation d'une bonne partie de la troupe, animaux compris.

On recrée ainsi les aventures de Vercingétorix ou en 1889, avec près de 1000 figurants, l’incendie de Rome.

... Et le clown vint !

On admire aussi les performances moins ambitieuses mais tout aussi efficaces de certains cavaliers maladroits, prompts à tomber de leur monture à la moindre occasion.

Présents dès les premières années du cirque, ces « clods » (paysans balourds en anglais) devenus « claunes » puis clowns à leur arrivée en France avec Astley finissent par descendre définitivement de cheval pour détendre l'atmosphère en enchaînant les cabrioles et les discours philosophiques à l'intention de leur chien.

Comme dans les intermèdes burlesques du théâtre élisabéthain, ils bousculent les habitudes et les convenances, se montrent ingérables et ridicules, donc moqués...


Publié ou mis à jour le : 2020-03-25 10:19:01

 
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