Élections présidentielles

Étoiles filantes (1981-2017)

Le journaliste Éric Zemmour, candidat aux élections présidentielles des 10 et 24 avril 2022, a connu un début de campagne enflammé. Surgi sur la scène politique à la fin de l’été 2021, il a été crédité jusqu’à 19% d’intentions de vote à la mi-novembre ! C'est un phénomène dont les élections présidentielles sont coutumières sous la Ve République...

Sondages Harris Interactive du 6 décembre 2021.Dans les quatre dernières décennies, les exemples abondent de ces «  étoiles filantes » qui ont animé les débuts de campagne. À l’automne 1980, la réélection du président Valéry Giscard d’Estaing paraissant quasi-certaine, l’humoriste Coluche avait annoncé dès le 20 octobre 1980 qu’il se présenterait à la présidentielle du printemps suivant. Il avait atteint 16% des intentions de vote en décembre en s’affirmant comme le porte-parole «  des revendications des abstentionnistes ».

Dans son langage fleuri, il appelait «  les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux… » à voter pour lui. Avec pour slogan de campagne : «  Tous ensemble pour leur foutre au cul »

Coluche en campagne, automne 1980.Mais doutant d’obtenir les 500 parrainages d’élus, se disant la cible de menaces de mort et de pressions et soucieux de ne pas faire obstacle au candidat de l’opposition de gauche, il jetait l’éponge le 16 mars 1981, et encourageait ensuite à voter Mitterrand.

Pour l’élection de 1995, le président sortant François Mitterrand ne pouvant plus se représenter pour des raisons de santé, deux personnalités qui ne passaient pas pour des candidats antisystèmes émergèrent très vite jusqu’à devenir les coqueluches des sondages : à gauche, l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors, à droite le Premier ministre sortant Édouard Balladur. Un an avant l’élection, le premier recueillait 30% des intentions de vote, le second était placé en tête d’un sondage TNS-Sofres avec 33%, quand le chef de la majorité parlementaire (droite) Jacques Chirac n’était qu’à 14%.

Au mois de décembre 1994, Jacques Delors déclarait finalement forfait par manque de motivation ; Lionel Jospin reprenait alors le flambeau socialiste. Le 12 janvier 1995, le sondeur et politologue Jérôme Jaffré publiait un article dans le Monde intitulé : «  Pour l’opinion, l’élection présidentielle est déjà jouée ». Il y expliquait que «  l'analyse des études d'opinion montre qu'Édouard Balladur exerce une domination sans partage sur tous ses concurrents pour l'élection présidentielle. » Il indiquait que «  toutefois, un élément interdit de tirer des conclusions définitives. Moins de la moitié du corps électoral (48 % exactement) déclare que son choix pour l'élection présidentielle est déjà fixé. »

Cette prudence est passée inaperçue à l’époque. À tort. Car c’est précisément à partir de janvier 1995 que Jacques Chirac a commencé sa «  remontada » dans les sondages qui lui a permis de se qualifier pour le second tour de la présidentielle avec 20,8% des suffrages, derrière Jospin (23,3%) mais devant Balladur (18,6%), avant de l’emporter au deuxième tour sur le candidat socialiste.

Un cas similaire s’est produit à l’approche des présidentielles de 2012, quand Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre socialiste et président du Fonds monétaire international, faisait figure de grand favori à la succession de Nicolas Sarkozy. On sait ce qu’il en advint : la rencontre brutale d’une femme de ménage dans une chambre d’hôtel de New York, l’effondrement instantané de ses espoirs et l’improbable victoire de François Hollande.

En 2002, le maire de Belfort Jean-Pierre Chevènement, en rupture de ban avec le Parti Socialiste, s’est présenté à la présidentielle afin de faire «  turbuler le système », à la recherche d’une alliance des « souverainistes des deux rives », hostiles à la monnaie unique et au néolibéralisme prôné par les instances européennes.

Il a grimpé dans les sondages jusqu’à 14% au début de l’année 2002 avant de n’obtenir que 5,3% des voix au premier tour de scrutin, parvenant tout juste à se faire rembourser ses frais de campagne. C’est finalement Jean-Marie Le Pen, le président du Front National (extrême-droite), qui a fait «  turbuler le système » en se qualifiant pour le second tour face à Chirac.

Des primaires détonantes

Les primaires inspirées de leurs homologues étasuniennes et destinées par certains partis à désigner leur candidat semblent un terrain encore plus difficile à mesurer pour les enquêtes d’opinion. Encore convient-il ne pas confondre les électorats.

Selon un sondage Ifop du 2 avril 2011, Nicolas Hulot était préféré par 60 % des Français pour représenter Europe Ecologie Les Verts (EELV) à l’élection présidentielle de 2012, loin devant sa concurrente la magistrate Eva Joly qui ne recueillait que 28 % de soutiens. Mais lors de la primaire des Verts, ce sont les militants qui ont voté et non les Français. Résultat : Eva Joly a été élue trois mois plus tard par 58% des voix contre 41,34% pour Hulot.

Un cas de figure similaire s’est produit avec la primaire LR (Les Républicains, droite), la semaine dernière (2 décembre 2021). Alors que Xavier Bertrand était en tête des sondages parmi les éventuels candidats de droite pour les présidentielles de 2022, il n’est pas parvenu à se qualifier pour la finale de la primaire de son parti, battu par Éric Ciotti et Valérie Pécresse qui sera finalement investie. La logique des militants n’est pas forcément celle de l’ensemble des Français.

En 2016, la surprise est venue de la primaire de la droite ouverte à tous les électeurs dans la perspective de la présidentielle de 2017. Alain Juppé a longtemps fait la course en tête dans une compétition qui l’opposait à six autres candidats dont Nicolas Sarkozy et François Fillon. Au début de l’année 2016, selon un sondage Ifop, il recueillait 38% des intentions de vote parmi les personnes se déclarant sûres d’aller voter. Il distançait largement Sarkozy (29%) et François Fillon (12%). Mais lors du deuxième tour du scrutin de la primaire quelques mois plus tard, il échouait face à François Fillon.

Les candidats auraient donc tort de se fier aux sondages réalisés plusieurs mois avant l’échéance électorale. Pour obtenir une perception plus fine de l’opinion, il faut attendre que tous les candidats soient déclarés, que les Français s’intéressent de près aux enjeux et que la dynamique de la campagne, avec ses rebondissements ou ses coups de théâtre, produise ses effets. Autant dire que c’est seulement dans les dernières semaines que les lignes commencent à bouger en profondeur.

Jean-Pierre Bédéï
Publié ou mis à jour le : 2021-12-08 14:33:05

 
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