Après la relative libéralisation de la presse à la fin du Second Empire, les années troublées de 1870 et 1871 plongent les journaux dans des difficultés de fabrication et de diffusion ainsi que dans des phases de répression visant tour à tour ceux qui sont opposés à la Commune puis ceux qui lui ont été favorables.
La liberté à l'épreuve
La Troisième République naissante qui se cherche sur le plan politique commence donc dans un climat dégradé. La loi du 6 juillet 1871 rétablit le cautionnement pour les feuilles paraissant plusieurs fois par semaine.
Puis, le papier et la taxe postale de ces publications voient leur prix augmenter. Sale temps pour la liberté de la presse ! Et la période de l'Ordre moral (1873-1875) ne lui est guère plus favorable, surtout lorsque les journaux se revendiquent du courant républicain.
Mais cette politique répressive n'empêche pas la défaite des conservateurs aux élections de 1877. « Aucun gouvernement, même avec des mesures contraignantes, n'est plus en mesure d'enrayer ce qui est devenu un véritable besoin social et l'attribut du nouveau citoyen de la démocratie : la liberté de choisir son journal », écrit Christophe Charle (note).
De 1867 à 1880, le nombre des quotidiens bondit de 78 à 250, de même que leur tirage de 963 000 à 2 750 000 exemplaires ! Croissance spectaculaire que va conforter la grande loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. Elle est votée à la quasi-unanimité.
Les Républicains l'inscrivent dans la prolongation du suffrage universel et y voient un nouveau progrès de la démocratie. Quant à l'opposition de droite, elle espère bien profiter de cette liberté pour repartir à la reconquête du pouvoir.
Cette législation supprime enfin le cautionnement, elle ne conserve que très peu de délits de presse qui sont strictement définis, allant même jusqu'à ne pas sanctionner les injures et la diffamation. La France se montre en pointe par rapport aux autres pays européens.
Mélange des genres
Mais cette liberté pratiquement totale provoque des excès qui enflamment la vie politique. Le 22 juillet 1894, Zola écrit dans les Annales politiques et littéraires : « Mon inquiétude unique devant le journalisme actuel c'est l'état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la Nation. Un peuple y perd son calme… et l'on arrive à se demander si dans des circonstances véritablement décisives nous retrouverions le sang-froid nécessaire aux grands actes. »
La loi de 1881 ne subira que deux restrictions, l'une en 1882 pour endiguer la prolifération de la presse pornographique, l'autre une dizaine d'années plus tard pour contrer la propagande anarchiste à l'issue d'une série d'attentats.
Dans un climat politique passionné, exacerbé par une presse très virulente, la dénonciation des « affaires » est un argument de vente.
En 1892, le scandale de Panama dévoilé par La Libre Parole, relayé par La Cocarde, révèle la corruption d'hommes politiques mais aussi l'implication de journalistes. Car dans la presse, la déontologie n'a pas encore été érigée en principe cardinal.
La presse sent le soufre
Anatole France peut ainsi affirmer en 1908 que « la France est soumise à des compagnies financières qui disposent des richesses du pays et, par les moyens d'une presse achetée, dirigent l'opinion ». Les scandales ne se limitent pas à celui de Panama.
En 1904, Le Matin révèle que le ministre de la guerre, le général André, a établi des fiches sur les opinions politiques et religieuses de nombreux officiers. Le ministre et le président du Conseil sont obligés de démissionner.
Plus grave, début 1914, le ministre des finances, Joseph Caillaux, qui s'apprête à remporter les prochaines élections législatives, est violemment pris à partie par Le Figaro.
Son épouse, troublée, assassine Gaston Calmette, le directeur du quotidien. Caillaux démissionne. Des va-t-en-guerre entrent au gouvernement à sa place…
La presse sent le soufre ! Zola ne se trompait pas en pointant ses excès. Il en fait la douloureuse expérience.
Car il est la cible d'une campagne haineuse lors de la grande affaire qui place la presse au centre du jeu politique et de la vie publique, à savoir l'affaire Dreyfus.
De 1894 à 1906, elle divise le pays ; elle est relatée comme un feuilleton et met la France à vif. Journaux dreyfusards et anti dreyfusards s'affrontent violemment à chacun de ses épisodes.
Avec comme point d'orgue le fracassant « J'accuse » de Zola publié dans L'Aurore auquel collabore Clemenceau, et dont les ventes grimpent à 300 000 exemplaires ce jour-là contre 30 000 d'ordinaire.
La presse est actrice de la politique. Nombre d'hommes politiques sont propriétaires ou directeurs de journaux ; ils voient en elle un vecteur pour diffuser leurs idées, conquérir ou garder le pouvoir. « La carrière de beaucoup d'entre eux, de Jules Simon à Gambetta, de Clemenceau à Briand, de Rouvier à Méline, de Millerand à Caillaux, de Freycinet à Ribot, de Floquet à Yves Guyot, de Paul de Cassagnac à Barrès…, ne peut s'expliquer sans référence aux feuilles qu'ils ont dirigées ou inspirées » (note).
Jaurès et Clemenceau écrivent dans La Dépêche de Toulouse. La Libre parole de l'antisémite Édouard Drumont (100 000 exemplaires lors de ses campagnes les plus dures), L'Action française de Charles Maurras, Le Figaro de Calmette, L'Intransigeant de Rochefort, L'Humanité de Jaurès, puis Le Populaire de Blum, marqueront la presse d'opinion de la Troisième République et fidéliseront leurs clientèles respectives qui donneront une belle vitalité à ces journaux.
Caisse de résonance
Si la presse participe à la construction tumultueuse de la Troisième République, elle a une influence limitée sur le vote de ses lecteurs. Mais elle n'en sert pas moins de caisse de résonance aux campagnes électorales, y compris en province, et contribue à politiser les Français (...).











Vos réactions à cet article
Recommander cet article
Philippe (17-10-2016 09:01:54)
Un ensemble d’articles intéressants, l’auteur, bien évidemment ne pouvait citer tout le monde ; il me semble que Octave Mirbeau y aurait eu sa place. On commémore le centenaire de sa mort... Lire la suite