Rien n'échappe à l'Histoire

Dans l'atelier des historiens

12 mars 2023 : Ambroise Tournyol du Clos est professeur agrégé depuis une quinzaine d’années et enseigne l’histoire-géographie au lycée de Saint-Chamond (Loire) après l’avoir enseignée à Bangui (Centrafrique).

Il n’a pas écrit de livre d’histoire, du moins pas encore. Mais dans cet essai : Rien n’échappe à l’histoire (Salvator, 2023, 208 pages), guidé par sa passion pour cette matière et par sa connaissance très étendue des auteurs et de leurs œuvres, il s’interroge sur l’utilité sociale de cette discipline et la manière de l’aborder.

Rien n'échappe à l'histoire (Ambroise Tournyol du Clos, Salvator, 208 pages, 18,90 euros)Sur un ton vif et agréable, il s’adresse à tous les publics, en premier lieu à la confrérie des historiens et des enseignants ainsi qu’aux parents et aux amateurs. Et ne craint pas d’afficher ses inquiétudes quant à certaines orientations actuelles de l’enseignement et de la recherche historique.

À quoi sert donc l’histoire ? « D’abord, l’histoire est une plaisante distraction », dit Ambroise Tournyol du Clos, et les lecteurs et Amis d’Herodote.net n’en disconviendront pas. Mais l’histoire participe aussi à la construction de notre identité culturelle, politique et spirituelle, que nous le voulions ou non. Un troisième motif d’intérêt pour l’histoire est le désir de comprendre la marche du monde, « remonter aux causes, saisir des filiations, réaliser des correspondances ou établir au contraire des distinctions ».

Veillons toutefois à ne pas demander à l’histoire plus qu’elle ne peut donner. Ambroise Tournyol du Clos dénonce le « sens de l’histoire » que l’on n’a jamais autant invoqué qu’à l’époque contemporaine pour justifier toutes les dérives. « Les apôtres du transhumanisme s’en drapent habilement pour justifier leurs transgressions morales », comme avant eux les grands croque-morts du XXe siècle, Lénine, Hitler, Staline et consorts.

Depuis un demi-siècle aussi, en Occident, « le sens rêvé de l’histoire nous a vendu à moindre coût, parmi d’autres, le mythe du sans-frontiérisme », écrit Ambroise Tournyol du Clos, qui y voit « un refus du drame de l’histoire (…) et un contresens majeur, voyant dans les frontières la cause absolue des conflits, quand elles en sont bien plus souvent le résultat ».

Croire que l’histoire a un sens, une direction qu’il convient de suivre, c’est tout au contraire une faute au nom de laquelle on s’autorise à faire table rase du passé. Verdun, Auschwitz, Hiroshima, etc. « Nous savons désormais combien l’idée de Progrès est une vieille lune et qu’elle a fait long feu. Plus personne, à moins d’être naïf, ne prend Condorcet au sérieux et les outrances modernistes du XIXe siècle nous semblent à juste titre hors de saison ». Et l’auteur d’ajouter : « Qui peut dire que notre course folle au dernier iPhone soit un progrès pour l’environnement ? »

Faisant allusion au pharmacien Homais croqué par Flaubert dans Madame Bovary et à sa profession de foi scientiste, il note avec ironie : « Homais, aujourd’hui, serait partisan du pédagogisme ambiant et du développement sans entraves de l’intelligence artificielle. (…) Le malentendu progressiste tient moins à la réalité de nos progrès techniques qu’à la confiance aveugle et idolâtre avec laquelle nous nous en remettons à eux ».

Est-ce à dire que l’histoire serait absurde et erratique ? En aucune façon. Elle est le produit de nos origines, nos traditions, notre passé et de tout cela, nous ne pouvons nous défaire… En cela, nous pouvons dire que l’histoire a du sens et elle nous aide à nous mieux connaître et mieux agir.

Rappelons le propos de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss dans Race et Histoire (1952) : « Les grandes déclarations des droits de l’homme ont cette force et cette faiblesse d’énoncer un idéal trop souvent oublieux du fait que l’homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures traditionnelles ».

Dans cet universalisme que conteste Lévi-Strauss lui-même, Ambroise Tournyol du Clos voit « un solide alibi moral à l’uniformisation du monde produite par le capitalisme libéral et dont nos grandes institutions internationales sont les garantes ». Nous croyons agir et penser en hommes libres et nous sommes à notre insu les jouets de forces supérieures mais éphémères qui ont nom Marché, Consommation, Profit, etc.

Les historiens au travail

Cette ambivalence ressurgit périodiquement depuis que l’Histoire est devenue un objet d’étude à l’Université, il y a près de deux siècles, avec la création de l’agrégation d’Histoire en 1830.

Mais dès l’origine, cette discipline mêle des prétentions scientifiques, littéraires et politiques à l’invention du « roman national ».  On l’observe tout particulièrement avec le plus grand de ces premiers historiens, Jules Michelet (1798-1874). « L’histoire qu’il écrit n’est pas encore l’histoire savante des historiens professionnels de la fin du XIXe siècle. Il prend de grandes libertés avec les sources qui lui servent surtout d’illustrations, » écrit notre essayiste.

Une première révolution a lieu en 1929, quand Marc Bloch et Lucien Febvre, professeurs à l’Université de Strasbourg, fondent la revue des Annales d’histoire économique et sociale, en rupture avec l’histoire événementielle et « l’histoire-bataille ».

Après la Seconde Guerre mondiale et la victoire de l’URSS sur le nazisme, les universitaires, massivement ralliés au marxisme-léninisme, accentuent les travers de cette nouvelle approche de l’Histoire et « s’efforcent de dévoiler les rapports de force économiques sous-jacents à toutes les questions sociales et politiques ».

Dans les années 1980, l’écriture de l’Histoire s’est soustraite aux grands modèles explicatifs et s’est appliquée à donner du sens à la micro-histoire et à la biographie. Elle a consacré le retour des acteurs dans l’Histoire. Aujourd’hui, à rebours de cette approche, se développe aussi une « Histoire globale » venue du monde anglo-saxon et représentée par exemple par Patrick Boucheron et Sanjay Subrahmanyam, professeurs au Collège de France.

Quelle que soit l’approche, il ne faut pas y chercher une vérité définitive. Ambroise Tournyol du Clos, observateur attentif de tous ces courants, attend de l’historien qu’il fasse preuve d’humilité, par rapport au choix et à l’interprétation des sources comme par rapport à ses convictions personnelles : « Son geste relève davantage de l’artisanat, qui connaît des limites et s’efforce de s’adapter aux irrégularités de la matière, que de l’expertise s’étourdissant de procédures standardisées et s’aveuglant face au réel. »

L’auteur donne comme exemple d’humilité honnête et courageuse les analyses à fronts renversés de l’historien agnostique Paul Veyne et de l’historienne catholique Marie-Françoise Baslez. Se penchant l’un et l’autre sur la manière dont l’empire romain a basculé dans le catholicisme au IVe siècle, le premier a donné la primeur à la conversion personnelle de l’empereur Constantin, touché par la grâce ; la seconde a préféré mettre en avant un mouvement de fond dans la société, par lequel s’est construit l’Église.

Ainsi va l’Histoire et c’est ce qui fait son attrait et son intérêt. N’y cherchons pas de certitudes définitives et encore moins une justification des errances politiques de l’heure.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2024-09-20 18:34:58
Marcel (12-03-2023 14:21:16)

Pourquoi cette manie de faire croire à " la victoire de l’URSS sur le nazisme" alors que les russes ne furent qu'un des alliés et pas le plus honnête cette attitude en ces temps-ci sent mauvais ... Lire la suite

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