19 juin 2022

Crise de régime : 2022 comme 1877

Les Amis d’Herodote.net ont pu entrevoir dans notre éditorial du 19 janvier 2022 le séisme politique qui secoue la France. Herodote.net avait alors pressenti l’élection d’une Assemblée sans majorité. Cinq mois plus tard, cette Assemblée est en place. Il s’ensuit de facto la fin du régime présidentiel instauré par le général de Gaulle. Cette situation est comparable à celle de la IIIe République après la « Crise du Seize-Mai » (1877) qui a vu le président Mac-Mahon renoncer à ses prérogatives au profit de la Chambre des députés...

Rappelons l'Histoire : en 1876, les Français portent à l'Assemblée une majorité républicaine ; cela ne fait pas l'affaire du président Mac-Mahon, ardent monarchiste ; le 16 mai 1877, il renvoie ses ministres puis dissout l'Assemblée, mais c'est pour se retrouver face à une opposition encore plus forte. On peut y voir une similitude avec l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence en 2017 et sa réélection par défaut en 2022 face à la candidate d'extrême-droite. Son programme, de plus en plus décalé par rapport aux attentes de la population (« promouvoir la start-up France dans le cadre d'une souveraineté européenne »), lui vaut aujourd'hui une Assemblée majoritairement hostile...

La présidence Macron comme la présidence Mac-Mahon?Le 19 janvier, j’écrivais : « Il n'est pas du tout certain que le président retrouvera une majorité parlementaire car il ne bénéficiera plus d'un quelconque état de grâce et les candidats de son parti seront jugés sur leur bilan et celui du précédent quinquennat. »

Je concluais l’analyse par ces mots : « Après des présidentielles qui promettent d'être des plus ennuyeuses, un réveil de la démocratie n'est pas à exclure en juin avec des débats enflammés dans chacune des 577 circonscriptions. La comparaison entre Emmanuel Macron et son lointain prédécesseur Patrice de Mac-Mahon prendrait alors tout son sens si, d'aventure, le président devait composer avec une Assemblée moins conciliante que l'actuelle. »

Nous y sommes. La situation qui se profile a plus à voir avec celle de 1877 qu'avec les précédentes cohabitations de la Ve République. Celles-ci se traduisaient par une opposition entre deux blocs bien structurés : gauche et droite, avec des chefs affirmés à leur tête : Mitterrand et Chirac, Chirac et Jospin. Rien de tel aujourd’hui. Aucun chef de parti ne fait figure de leader. Jean-Luc Mélenchon, habile tacticien, a dédaigné de se faire élire à l’Assemblée et il risque d’être rattrapé par l’âge (70 ans). Quant à Marine Le Pen, chef du Rassemblement National, son trait le plus marquant n’est pas la rage de vaincre malgré le soutien indéfectible des classes populaires. 

Aucune coalition de gouvernement à l'allemande ou à l'italienne n'est envisageable non plus. À gauche, la Nupes (142 sièges) agglomère des partis qui n’en finissent pas de s’écharper (socialistes, communistes, écologistes, nouvelle gauche racialiste) ; à droite, Les Républicains (64 sièges), trop peu nombreux pour gouverner, sont divisés sur l’attitude à adopter face au président.  À l'extrême-droite, le Rassemblement national, avec ses 89 sièges, sera en position d'arbitre sur des projets de loi sensibles.

L’alliance centriste Ensemble ! (246 sièges) elle-même demeure loin de la majorité absolue (289 sièges). En son sein, le parti présidentiel LREM (170 sièges) devra compter avec ses alliés, le Modem de François Bayrou et Horizons d’Édouard Philippe. Pour ne rien arranger, ce parti est voué à disparaître à l’issue du quinquennat, quand son chef Emmanuel Macron se retirera de la compétition comme l’y oblige la Constitution. Cette perspective n'est pas de naturer à motiver ses députés...

Ces différents groupes parlementaires peuvent difficilement trouver des points de convergence. Les uns dénoncent le coût de l'État social, les autres préconisent le renforcement des services publics ; les uns veulent poursuivre le démantèlement d'EDF et s'aligner sur les directives de Bruxelles, les autres souhaitent renforcer la souveraineté énergétique du pays et mener une politique industrielle autonome ; les uns veulent une école inclusive, les autres veulent redresser le niveau éducatif des jeunes Français, etc. Impossible dans ces conditions et pour longtemps de composer une majorité autour d'un pacte de gouvernement. La France va devoir être gérée à la petite semaine, sans vision ni perspective (on n'ose imaginer ce qui serait advenu avec un scrutin à la proportionnelle).

Le président Macron n’aura d’autre choix que de « se soumettre » comme avant lui Mac-Mahon et tous ses successeurs de la IIIe République. Ainsi, sans qu'une virgule soit changée à la Constitution, la Ve République pourrait, comme la IIIe, basculer d'un régime présidentiel à un régime parlementaire dans lequel le président ne fera plus qu'« inaugurer les chrysanthèmes »... Dans la crise actuelle, c’est une configuration périlleuse. La France, faute de gouvernement stable, pourrait se montrer aussi impuissante que sous la IVe République face à la guerre d’Algérie. Que ce soit face aux défis extérieurs - en particulier la guerre d'Ukraine et ses conséquences économiques -, ou face aux défis intérieurs : effondrement des systèmes de santé et d’éducation, communautarismes, violences.  Mais ce n'est qu'une éventualité. L'Histoire, heureusement, n'est jamais écrite à l'avance...

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-06-24 12:44:22

 
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