Après le succès de La Langue géniale consacré au grec ancien, l’helléniste Andrea Marcolongo se lance sur les traces de Philippidès. Ce messager entra dans l’histoire en 490 avant notre ère pour avoir parcouru à toute vitesse la quarantaine de kilomètres entre Marathon et Athènes afin d’annoncer la victoire remportée sur les Perses… et paya de sa vie sa course effrénée. Cet épisode relaté par plusieurs auteurs, notamment Plutarque et Lucien de Samosate, donna au philologue Michel Bréal et à Pierre de Coubertin l’idée de créer une course de longue distance lors des Jeux Olympiques d’Athènes de 1896.
Tout en s’entraînant pour participer à un marathon moderne (en choisissant bien évidemment le parcours historique menant de Marathon à Athènes), Andrea Marcolongo explore les textes antiques, des ouvrages de Platon au traité de gymnastique de Philostrate. Nourrie par son expérience de la course à pied, elle montre dans son ouvrage, Courir. De Marathon à Athènes, les ailes aux pieds (Gallimard, 2024), comment la pensée grecque a développé une réflexion théorique et philosophique autour du sport, étroitement liée à la notion de citoyenneté. Et s’interroge également sur la spécificité de la pratique sportive féminine, dans l’Antiquité comme de nos jours.
Dans la Grèce antique, le sport ne constituait ni une profession, ni un loisir, mais faisait partie intégrante de la vie civique. Il était considéré avant tout comme un entraînement à la guerre. Et dans la mesure où chaque citoyen devait être capable de combattre pour sa cité, une pratique régulière était nécessaire et encouragée.
« Ils faisaient de la guerre un exercice pour la gymnastique, et de la gymnastique un exercice pour la guerre », écrivait Philostrate, philosophe et orateur né sur l’île de Memnos vers 170 et mort à la fin des années 240, qui faisait partie du cercle lettré réuni autour de l’empereur Septime Sévère et de son épouse Julia Domna. Il rédigea tout un traité consacré à la gymnastique qui apporte de précieuses informations sur la pratique sportive dans la Grèce ancienne.
Les athlètes qui concourraient lors des grandes compétitions panhelléniques, c’est-à-dire les Jeux Olympiques, les Jeux Pythiques (à Delphes), les Jeux Néméens (à Nemée) et les Jeux Isthmiques (près de l’isthme de Corinthe), étaient des citoyens aisés qui pouvaient se permettre de consacrer beaucoup de temps à l’entraînement.
Toutefois, au fil des siècles, se développa une pratique professionnelle, en particulier pour les sports de combats. Car certaines compétitions de lutte (considérées comme les moins importantes) étaient récompensées par des prix en numéraire, à la différence des concours les plus prestigieux où les vainqueurs ne recevaient que des couronnes de feuillage (d’olivier à Olympie, de laurier à Delphes, de céleri sauvage à Némée…).
La gloire de la victoire était considérée comme la plus belle des récompenses pour un athlète car elle rejaillissait sur sa famille et sa cité. Sans compter qu’elle pouvait aussi s’accompagner de privilèges ou d’avantages matériels, attribués par ses concitoyens.
Les victoires sportives étaient également célébrées par des poèmes, ce qui donna naissance au genre poétique des épinicies (ou odes triomphales) porté à la perfection par Pindare. Elles illustrent aussi l’importance de l’esprit de compétition qui animait toute la culture grecque, souvent qualifiée d’agonistique. La notion de concours (agôn) se retrouve dans bien d’autres domaines : la politique, la rhétorique, les arts, le théâtre,… et montre le lien permanent entre le corps et l’esprit dans la Grèce antique.
« Mens sana in corpore sano »
La célèbre formule de Juvénal, « un esprit sain dans un corps sain », résume la conception antique du sport qui s’élabora en Grèce et se répandit dans tout le monde gréco-romain. Elle s’incarnait dans un lieu emblématique de la culture grecque : le gymnase, structure servant à la fois pour l’entraînement sportif et la formation philosophique fréquentée par tous les citoyens au point d’être désignée comme une « seconde agora » par l’épigraphiste Louis Robert.
L’éducation devait en effet être à la fois physique et intellectuelle. Les exercices sportifs étaient considérés comme une condition essentielle pour renforcer ses capacités intellectuelles, et réciproquement.
Selon Platon, dans le Timée, « il faut donc que celui qui veut s’instruire ou qui s’applique fortement à n’importe quel travail intellectuel donne en retour de l’exercice à son corps par la pratique de la gymnastique, et que, de son côté, celui qui façonne soigneusement son corps donne en compensation de l’exercice à son âme, en étudiant la musique et la philosophie dans toutes ses branches, s’ils veulent l’un et l’autre mériter qu’on les appelle à la fois beaux et bons. »
Cette notion fondamentale dans la pensée grecque du kalos kagathos (littéralement « beau et bon ») désigne l’idéal de perfection civique : l’homme de bien par excellence, le parfait citoyen, capable de maîtriser tous les domaines essentiels de l’esprit et du corps. Platon déclare dans La République : « santé, beauté et aptitude à courir sont les caractéristiques d’un homme de bien. »

Les Grecques et le sport
Intrinsèquement lié à la citoyenneté (masculine), le sport n’était toutefois pas complètement absent de la vie féminine. En tant que futures mères de citoyens, les femmes étaient encouragées à veiller à leur santé et à pratiquer certaines activités physiques. Dans de nombreuses cités grecques, les jeunes filles s’exerçaient à la course et à différents jeux de balle (mais de manière beaucoup moins intensive que les jeunes hommes).
L’éducation physique des jeunes filles était en revanche particulièrement stricte et encadrée à Sparte. La cité lacédémonienne était célèbre (et moquée par les autres cités grecques) pour la rigueur de l’entraînement sportif des jeunes filles comme des jeunes hommes.
Xénophon en explique la raison dans La Constitution de Sparte : « Lycurgue se montra convaincu d’une chose : c’est que la première et la plus noble fonction de femmes libres était de mettre au monde des enfants. Aussi commença-t-il par instituer l’éducation physique aussi bien pour le sexe féminin que pour le sexe masculin. Ensuite, à côté des concours de force et de vitesse réservés aux hommes, il en créa de tout semblable pour les femmes, persuadé que l’enfant, issu de père et de mère vigoureux, ne pourra qu’être lui-même plus vigoureux. »
Des femmes aux Jeux Olympiques ?
Les femmes ne pouvaient pas participer physiquement aux grandes compétitions sportives, comme les Jeux Olympiques. Par contre, elles pouvaient, comme les hommes, y faire concourir leurs chevaux. Or, dans les concours hippiques, la victoire revenait au propriétaire des chevaux, et non au cavalier ou au conducteur de l’attelage.
Cette règle permit en 336 avant notre ère à une femme, Cynisca, fille du roi Archidamos de Sparte, de remporter pour la première fois une victoire aux Jeux Olympiques, lors de la course de char à quatre chevaux (tethrippon).

Des courses en l’honneur d’Héra
Si elles étaient exclues des grands jeux panhelléniques, les femmes, ou plus exactement les jeunes filles, pouvaient participer à des compétitions sportives (exclusivement féminines) lors de fêtes religieuses consacrées à des divinités liées au mariage.
Une course féminine en l’honneur d’Héra se déroulait ainsi dans le stade d’Olympie. Selon la tradition, elle aurait été fondée par Hippodamie pour remercier la déesse de son union avec Pélops (fondateur mythique des Jeux Olympiques qu’il aurait créés en mémoire de la course de char qu’il avait remportée contre son futur beau-père, le roi Oinomaos).
La première gagnante aurait été Chloris, la seule survivante des enfants de Niobé massacrés par Apollon et Artémis. Cette origine mythique prestigieuse prouvait la valeur accordée à la compétition féminine.
D’autres mythes grecs mettent en scène les prouesses sportives de jeunes femmes, comme Atalante, capable de l’emporter à la course sur tous les hommes jusqu’à ce que Hippomène (ou Mélanion ou Milanion, selon les nombreuses versions de cette légende) détourne son attention en jetant trois pommes d’or et parvienne à la dépasser. Elle aurait aussi remporté le prix de la lutte en affrontant Pélée lors des jeux funèbres en l’honneur de Pélias.

Pausanias dans sa Description de la Grèce relate le déroulement des courses en l’honneur d’Héra. Comme lors des compétitions masculines, les concurrentes étaient réparties selon leur âge :
« Les plus jeunes courent en premier, puis, après elles, les filles d’un âge plus avancé, et enfin, en tout dernier, vient le tour des plus âgées. Voici comment elles courent : leur chevelure est dénouée, leur tunique s’arrête juste au-dessus du genou et elles dévoilent leur épaule droite jusqu’à la poitrine. On leur réserve à elles aussi le stade olympique mais, pour elles, la course du stade est raccourcie d’un sixième environ. On remet aux lauréates des couronnes d’olivier et une part de la vache sacrifiée à Héra. »
Une statue conservée dans les collections du Vatican, qui semble être la copie d’une statue honorifique réalisée pour célébrer une victoire lors de la course en l’honneur d’Héra, correspond parfaitement à la description donnée par Pausanias.












Vos réactions à cet article
Recommander cet article
Aucune réaction disponible