La fabrique du chef-d’œuvre

Comment naissent les classiques

13 avril 2022 : comment sont nés les grands classiques de la littérature française ? La réponse se trouve dans La fabrique du chef-d’œuvre (Perrin, 419 p, 23 euros,), ouvrage collectif sous la direction de Sébastien Le Fol, directeur de la rédaction du Point, qui réunit vingt-trois universitaires, écrivains, journalistes révélant les coulisses de l’accouchement (souvent difficile) d’ouvrages phares.

La fabrique du chef-d’œuvre (Perrin, 2022)Forcément, le choix est subjectif et ne saurait être exhaustif. Mais la sélection est alléchante. De Gargantua aux Mémoires de guerre, en passant par Les Essais, Les Fables de La Fontaine, Les Pensées, Le mariage de Figaro, Candide, Le contrat social, le Mémorial de Sainte-Hélène, De la démocratie en Amérique, le Rouge et le Noir, Voyage au bout de la nuit, entre autres, la palette est suffisamment large pour que le lecteur y trouve son bonheur.

Les secrets de fabrication de ces chefs-d’œuvre nous en apprennent beaucoup sur leurs auteurs, leurs techniques et leurs difficultés d’écriture ainsi que les contextes dans lesquels ils ont été conçus, parfois de manière très surprenante. Ainsi comment publier un livre que son auteur n’a pas rédigé ? C’est le cas des Pensées, consignées par Pascal de manière fragmentaire, sans plan, au moment de sa mort.

Sa famille s’est heurtée à un casse-tête à l’idée d’organiser la mise en forme de ces textes épars, d’une écriture difficile à déchiffrer, classés en liasses. Sa sœur et son beau-frère n’imaginaient pas faire un ouvrage de cet « amas de pensées détachées ». Ils s’y résolvent afin de prévenir une éventuelle édition pirate.

Mais « Les Pensées naissent dans la discorde », souligne l’auteur Laurence Plazenet. La famille de Pascal ne veut en rien modifier le texte original et s’oppose aux « pascalins », amis du savant, qui souhaitent en alléger le style. À l’issue d’une âpre bataille entre les deux clans, l’ouvrage est publié enfin le 2 janvier 1670, avec une stricte sélection de 406 pensées alors que le manuscrit original en comportait près de 800.

Des corrections de style et de vocabulaire ont été apportées, et des idées ont été atténuées. « Cette édition dite de « Port-Royal » sera la base de toute édition des Pensées lue et traduite jusqu’au milieu du XIXè siècle. Or elle invente très largement un livre que Pascal n’a pas écrit, ni même conçu, sous la forme où il est présenté », souligne Laurence Plazenet.

Les éditions suivantes, tout au long du siècle dernier, s’efforceront de retrouver le texte authentique. Mais l’auteur s’interroge : « Est-il certain que les Pensées avaient vocation à paraître ? (…) Le classement en liasses correspond à une technique d’archivage utilisées par les banquiers où les hommes d’affaires de l’époque moderne, non par les écrivains. Les Pensées ne sont-elles pas ainsi un livre ni inachevé ni introuvable, mais structurellement impossible ? »

Tous les chefs-d’oeuvre ne sont pas aussi énigmatiques. Certains reflètent la personnalité même de leurs auteurs. « Pour comprendre Le mariage de Figaro, il faut regarder de près Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Car Figaro EST Beaumarchais (…) vif comme lui, intrépide, talentueux, ambitieux : rien ne lui résiste », constate Héléna Marienské.

Sybarite virevoltant au milieu de ses mille vies, Beaumarchais « entre deux affaires d’importance, vente d’armes aux insurgents américains et négociations secrètes avec le chevalier (ou la chevalière) d’Eon, pondit dans la douleur le Mariage de Figaro ». Surtout, il entra en conflit avec la troupe des Comédiens-Français qui ne voulaient guère partager les recettes avec lui à une époque où les droits des auteurs n’existaient pas.

La désillusion de Tocqueville

Qu’importe ! Beaumarchais créa la Société des auteurs -même si elle ne fut reconnue que sous la Révolution-, avant de vaincre un ultime obstacle : la censure royale. Sous la pression de l’opinion, Louis XVI finit par autoriser cette pièce imprégnée d’effronterie vis-à-vis de l’arrogance et des privilèges de la noblesse. « Figaro, c’est déjà la Révolution en marche », dira Napoléon.

le Mémorial de Sainte-Hélène, c’est Napoléon immobile, en exil. « Cette œuvre passa immédiatement comme étant la voix de l’Empereur mort deux ans plus tôt », souligne Thierry Lentz. Pourtant elle a été écrite par son secrétaire Emmanuel de Las Cases à partir des conversations quotidiennes avec Napoléon exilé. Le manuscrit a été confisqué par le gouverneur de Sainte-Hélène lors de l’expulsion de Las Cases de l’île en novembre 1816.

Napoléon Ier dictant ses mémoires aux généraux Montholon et Gourgaud en présence du grand-maréchal Bertrand et du comte de Las Cases, École française, XIXe siècle, musée napoléonien de l'île d'Aix.Le livre n’a été publié qu’en 1823, après la restitution du manuscrit à son auteur qui le réaménagea et l’augmenta. Le succès fut tel que plusieurs éditions modifiées se succédèrent avant que le texte ne soit « stabilisé qu’avec l’édition de 1840 ». Si bien « qu’il était difficile, voire impossible, de déterminer ce qui, dans le Mémorial, relevait de la parole de Napoléon et ce qui n’était qu’une extrapolation ou-pourquoi pas ?- une invention de son secrétaire », écrit Thierry Lentz.

Les mystères de l’œuvre ont été enfin percés en 2005 lorsqu’un historien découvrit à la British Library une copie manuscrite des notes confisquées à Las Cases lors de son expulsion. « Le texte du manuscrit retrouvé est sensiblement différent de la version imprimée en 1823 », constate Lentz. Il permet de mieux discerner les propos véritablement tenus par Napoléon des recompositions et des considérations ajoutées postérieurement par Las Cases.

Alexis de Tocqueville, juge auditeur au tribunal de Versailles, trouva un « prétexte » pour écrire De la démocratie en Amérique : l’étude du système pénitentiaire aux États-Unis. Durant son séjour de dix mois (1831-1832) dans le Nouveau Monde, cet intellectuel, qui tentait de combiner les idées et l’action politiques, multiplia les visites et les contacts, au-delà des centres pénitentiaires. Car c’est bien la démocratie en Amérique qui l’intéressait depuis longtemps.

À son retour, son objectif était « d’écrire un livre majeur qui lui ouvrira les portes du monde intellectuel et politique par l’intermédiaire d’un débat public sur le modèle démocratique à partir du seul pays qui a su l’établir sans sombrer dans la violence révolutionnaire », estime Laetitia Strauch-Bonart. Ce but sera atteint puisque le succès de cet ouvrage, qui paraît en 1835, lui permet d’acquérir une renommée éclatante. Mais il souhaite donner un prolongement à ce premier tome.

Ce second livre, Tocqueville mettra cinq ans à l’écrire, étendant son sujet à « l’influence de la démocratie sur la pensée, le cœur et les habitudes ». Il le corrigea, le réécrivit sans cesse, jeta cent pages au feu, rédigeant dans un isolement total. Tocqueville ou la souffrance au travail. « Le sujet est d’une difficulté qui me désespère », écrit-il à Royer-Collard. À l’un de ses amis, il confie, épuisé : « Voyez-vous, il faut à tout prix que j’achève ce livre. Entre lui et moi c’est un duel à mort ; il faut que je le tue ou qu’il me tue : je ne peux plus vivre ainsi que je fais depuis que je l’ai entrepris. »

Si Tocqueville fut autant à la peine, c’est parce que son entrée dans la vie politique durant la monarchie de Juillet lui fit toucher du doigt la dégradation de l’esprit public et la montée de l’individualisme des Français, ainsi que le conservatisme du pouvoir. « Ce second tome sera ainsi et aussi le fruit de la désillusion de l’homme politique », constate Laetitia Strauch-Bonart.

La douleur d’écrire

Albert Camus aussi a éprouvé de la souffrance en écrivant La Peste, autre best-seller mondial publié en 1947. Il jugeait avoir écrit un livre « totalement manqué ». « J’ai eu toutes les peines du monde à finir mon livre sur la peste. Il est terminé maintenant, mais je suis plein de doutes à son (et à mon) égard », écrit-il à un ami. Ce livre qu’il avait en tête depuis la fin des années 1930 lui a demandé un travail de documentation considérable qui a contribué à son découragement.

Mais « c’est dans le roman lui-même qu’il faut chercher les causes de cet abattement. Un livre écrit à même son expérience de la maladie (il en entame l’écriture en pleine rechute de tuberculose), de la guerre, de l’exil, de l’horreur et de l’impuissance devant une époque où la polémique l’emporte sur le dialogue (…) où la raison s’est mise au service du meurtre et où les bourreaux réclament la Légion d’Honneur », estime Marylin Maeso. Un contexte qui ne pouvait que peser sur le tourmenté Camus.

Céline, lui-aussi considéra l’écriture de Voyage au bout de la nuit comme un pensum. Docteur au dispensaire de Clichy, il le rédigea de manière acrobatique : « Je m’y suis collé un bon coup, confiera-t-il. Une heure par-ci, une demi-heure par-là, en fin de journée. A cette époque, je m’appuyais le service de nuit, pour les Rouges de Clichy. A l’aube, je rentrais chez moi, je dormais tout mon soûl. Ensuite, c’était la petite corvée d’écriture. »

« Des conditions d’écriture qui expliquent peut-être, en partie, le ton haché, haletant, saccadé de cette prose volée aux gardes de nuit », se risque à expliquer Jérôme Dupuis. Après un refus de Gallimard, c’est Denoël qui publie Voyage au bout de la nuit. Mais Céline n’est pas un auteur facile et son style déroute les typographes qui tentent de rétablir une ponctuation classique.

Sacrilège ! Céline s’indigne : « Ils veulent me faire écrire comme Mauriac ! » Et de rage, il s’adresse à Denoël pour lui demander de ne pas toucher à une syllabe de son texte : « J’ai l’air baveux mais je sais à merveille ce que je veux. » C’est le début d’une œuvre littéraire atypique qui versera dans un antisémitisme stupéfiant au fil des romans.

Pétri de littérature, le général de Gaulle, lui, écrit dans un style beaucoup plus académique. Il commence à jeter les bases de ses Mémoires de Guerre dès 1946 avant qu’il ne soit accaparé par le lancement du RPF. C’est donc au début des années 1950 qu’il reprend plus assidument la rédaction de son ouvrage. Mais il juge alors avoir peu de temps pour conduire cette œuvre à son terme car en 1953, à l’âge de 63 ans, il commence à être hanté par la vieillesse.

« Quoi qu’il arrive, il doit donc écrire, mais écrire vite, en un temps où il se demande à chaque instant si son œuvre sera seulement son testament ou le ressort d’une nouvelle et vaste entreprise », explique Arnaud Teyssier. De Gaulle écrit dans le calme de sa propriété de la Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises, entre deux promenades dans son parc.

Quelques collaborateurs dévoués, dont Georges Pompidou, lui fournissent la documentation. Il apporte un soin méticuleux à l’écriture, biffant son texte, le corrigeant, recopiant des parties illisibles, en retranchant d’autres. On comptera quatre états du manuscrit et davantage pour certains chapitres… Peut-être pour se rassurer, de Gaulle ne se privait pas de lire certains passages à ses proches. Et lorsque le premier tome paraît en 1954, les lecteurs découvrent un de Gaulle inédit : un écrivain.

Publié ou mis à jour le : 2022-06-18 08:36:20

 
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