Grande Guerre

Après l'Armistice, les femmes vont-elles rentrer à la maison ?

Avec le retour des soldats démobilisés à partir de la fin de l’année 1918, les femmes vont retrouver l'ordre existant avant le conflit : les hommes qui ont la chance de revenir souhaitent reprendre la place qui était la leur avant leur départ, au sein de leur foyer tout comme dans les emplois qu’ils occupaient avant la guerre.

Toutefois, les effets du premier conflit mondial sur le travail féminin sont en réalité plus profonds que les contemporains n’en ont eu conscience.

Catherine Valenti

Aux Invalides, le général Parreau décore de la légion d'honneur madame Charlotte Maître, infirmière, Rol, agence photographique, Paris, 1914, Paris, BnF.

Après la guerre, le retour au « temps d’avant » ?

D’abord majoritairement soutenues par la population, les grèves du printemps 1917 ont fini par inquiéter, car elles renvoyaient d’une part à la crainte d’une pénurie de munitions, plus que dommageable évidemment en temps de guerre, mais aussi à l’angoisse d’une forme de prise de pouvoir par les femmes, qui n’avaient pas hésité à se lancer dans un mouvement social teinté de revendications politiques.

Les marraines de guerre, cartes postales.La peur de l’inversion des genres est cependant plus fantasmée que réelle, car la guerre a eu plutôt tendance à renforcer les rôles sexués, comme le montre l’existence de figures féminines traditionnelles : ainsi celle de l’infirmière, le fameux « ange blanc » des soldats, ou celle encore de la marraine de guerre, créée dès 1915 pour apporter du réconfort aux soldats originaires des département occupés coupés de leur famille, puis à l’ensemble des poilus souhaitant obtenir leur dose de réconfort et de douceur féminine.

Dans certains cas cependant, la période de la guerre a effectivement été pour les femmes synonyme de liberté, et certaines ont pu être grisées par les responsabilités nouvelles qui leur étaient offertes. C’est ce qui ressort en tout cas des témoignages recueillis par les historiens et historiennes dans les années 1960-70, quand on s’est préoccupé de recueillir la parole de ces femmes désormais âgées qui avaient une vingtaine d’années au moment du premier conflit mondial.

Il est vrai qu’en 1914-1918 semblent se dessiner pour les femmes des opportunités nouvelles, avec par exemple l’ouverture aux femmes de bastions masculins : ainsi à partir de 1918 l’École centrale accueille-t-elle des femmes.

Portrait de Jeanne Chauvin, début du XXe siècle, première femme à prêter serment comme avocate au barreau de Paris le 19 décembre 1900, Ordre des avocats de Paris. Agrandissement, un extrait du journal Le Gaulois, 28 octobre 1917, @memoire.avocatparis.org.En réalité, à quelques exceptions près la situation que l’on observe pendant la guerre n’est que la poursuite d’évolutions entamées avant le conflit, à partir du dernier tiers du XIXe siècle : c’est depuis cette époque que les « services » – ce qu’on appellerait aujourd’hui le secteur tertiaire – ont commencé à se féminiser, tandis que se dessinait une très timide ouverture aux femmes de certaines professions comme celles de médecin ou d’avocat.

Dans beaucoup d’autres domaines en revanche, les femmes n’ont été considérées que comme des remplaçantes temporaires, ce que résume parfaitement une formule britannique de l’époque tout à fait transposable au cas français : en 1914-1918, les femmes ont remplacé les hommes « only for the duration of the war »« seulement pour la durée de la guerre ».

Il s’agissait donc d’un intérim, et pas d’un changement structurel : une fois le conflit terminé, les femmes sont priées de regagner leur foyer, ou en tout cas de quitter le secteur de l’armement. En France, dès le 13 novembre 1918, une circulaire gouvernementale démobilise les ouvrières des usines de guerre : une prime d’un mois de salaire est proposée à celles qui auront quitté leur emploi avant le 5 décembre 1918.

Entre 500 et 600 000 ouvrières sont ainsi remerciées par l’État. Si elles veulent continuer à travailler, ces femmes devront réintégrer des secteurs considérés comme plus féminins, comme celui de l’industrie textile. La guerre est finie, les hommes vont rentrer – certains d’entre eux en tout cas –, et chacun doit pouvoir reprendre la place qui était la sienne avant le début du conflit.

Usines textiles en 1920.

En France, la Première Guerre mondiale n’a finalement pas bouleversé en profondeur les structures du travail féminin : pendant les quatre années de guerre, c’est moins le nombre de femmes actives qui a augmenté, que la répartition des actives qui a changé : à la fin de l’année 1917, il y avait 40% de femmes employées dans les industries d’armement alors qu’elles en étaient absentes avant 1914 ; mais la proportion de femmes dans la population active pendant la guerre est restée en revanche sensiblement la même, aux alentours de 38%.

Un philosophe favorable au travail des femmes

À l’issue du conflit, rares les voix qui s’élèvent pour réclamer un changement structurel du travail féminin. Le philosophe féministe Léon Abensour est l’un des seuls à proposer dès janvier 1919, dans un article de la revue Pages libres, de continuer à faire appel à la main-d’œuvre féminine pour combler les vides laissés par les hommes qui ne reviendront pas :
« La plupart des femmes que la guerre a jetées dans les immenses fournaises de l’industrie métallurgique ou chimique, contraintes aux durs travaux du fer, de la pierre ou du bois, fixées dans les gares bourdonnantes, lancées sur les machines, peinaient déjà à d’autres tâches, en théorie mieux adaptées à leur faiblesse et souvent, d’ailleurs, à peine moins rudes. La guerre terminée, non pas sur le papier, mais réellement, c’est-à-dire le pays tout entier ayant retrouvé, dans l’équilibre de la santé reconquise, le jeu normal de tous ses organes, on s’apercevra bien vite que pour combler les vides creusés par le canon dans l’élite masculine, c’est aux femmes qu’encore une fois il faut faire appel. »
Sa proposition ne sera pas entendue.

Affiche pour la journée des mères, 1918, Paris, BnF, Gallica.Les contemporains sont pourtant douloureusement conscients de la saignée démographique opérée par la guerre. Mais c’est d’une autre façon que les femmes sont invitées à combler ce vide : non pas en prenant la place des hommes sur le marché du travail, mais en contribuant au repeuplement de la France par la maternité, plus que jamais considérée au sortir du conflit comme la vocation féminine traditionnelle.

Pour pallier la chute de la natalité qui s’est produite entre 1914 et 1918, et compenser le déficit de naissances – estimé par les historiens démographes à un peu moins de 1,4 million, sensiblement le même chiffre que celui des morts au combat –, la « Chambre bleu horizon », assemblée conservatrice élue en 1919, adopte un certain nombre de mesures destinées à favoriser la natalité, et notamment la fameuse loi du 31 juillet 1920 qui réprime la « propagande anticonceptionnelle » et la « provocation à l’avortement ».

Affiche de 1922, Paris, Bibliothèque Marguerite Durand.Ce renvoi des femmes au foyer et à la maternité est cependant contrarié par les réalités démographiques de l’après-guerre. L’hécatombe de 1914-1918 a fait naître en effet un profond déséquilibre entre les sexes : les femmes sont désormais beaucoup plus nombreuses que les hommes, en particulier dans la catégorie des 20-40 ans, celle qui est en âge de fonder un foyer et de faire des enfants.

Aussi le célibat féminin est-il très important au début des années 1920 : ainsi que l’écrit Geneviève Duhamelet dès 1919 dans son ouvrage Les inépousées, « les garçons de mon âge sont morts presque tous. Génération sacrifiée, a dit quelqu’un en parlant d’eux. Eh bien, nous autres, les jeunes filles, nous sommes la génération du sacrifice. Celui qui m’aurait aimée est tombé au champ d’honneur. Nous serons, ainsi, une légion de veuves qui n’auront jamais été fiancées. »

Parfois, ce sont les conséquences économiques de la guerre qui privent les filles de mari : dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir a raconté comment son père, ruiné par la Première Guerre mondiale, avait dû se résoudre à voir ses filles travailler, faute de pouvoir les doter. Ainsi, dans l’entre-deux-guerres, davantage de femmes de femmes travaillent, y compris dans la bourgeoisie, ce qui est un phénomène nouveau.

On voit ainsi se développer des « métiers de femme seule », en liaison avec le fort taux de célibat féminin et le fait que beaucoup de femmes doivent désormais subvenir elles-mêmes à leurs besoins. Certains métiers avaient déjà commencé à se féminiser dans les premières décennies de la IIIe République, d’autres sont féminins dès le départ, comme celui de professeur, d’assistante sociale ou d’infirmière : le premier diplôme français d’infirmière est créé en 1922, tandis que le métier d’assistante sociale est fondé par un décret de 1932.

Cantine ouvrière à la Courneuve, oeuvre de Mme la baronne de Gunzbourg, vers 1920, Agence Meurisse, Paris, BnF, Gallica. En agrandissement, Amphithéâtre de cours des sages-femmes, vers 1930, Archives AP-HP.

Ces emplois sont d’autant mieux tolérés pour les femmes qu’ils correspondent aux fonctions traditionnelles qu’on attribue aux femmes – materner, soigner, assister – et qu’ils sont donc acceptables même pour la bourgeoisie. Le travail des femmes se généralise et devient progressivement moins inhabituel, y compris dans les milieux sociaux favorisés.

Marquée par une saignée démographique qui l’a privée d’1,4 million d’hommes et de presque autant de naissances, la France de l’après-guerre cherche à panser ses plaies et à remplir les berceaux restés vides pendant le conflit. Les femmes, qui avaient participé à l’effort de guerre en remplaçant les hommes mobilisés, sont dorénavant sommées de regagner leur foyer et de faire des enfants.

Mais le déséquilibre des sexes engendré par la guerre oblige un grand nombre de femmes, restées célibataires, à embrasser une profession pour subvenir à leurs besoins, en l’absence du soutien d’un mari. Ainsi, si la Première Guerre mondiale n’a sans doute pas totalement émancipé les femmes, elle a créé en tout cas des conditions socio-économiques favorables au développement du travail féminin.

Publié ou mis à jour le : 2021-03-07 12:34:01

 
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