Les leçons d'une pandémie

1820-2020 : la fin d'un monde

La nouvelle administration de Joe Biden se met en place à Washington. Comme en 2008, lorsqu’Obama fut intronisé, les communicants et les médias rivalisent d’ingéniosité pour mettre en valeur les innovations « révolutionnaires » des choix présidentiels : pour la première fois un service de presse entièrement féminin, le premier Afro-Américain secrétaire à la Défense, le premier Hispanique…, la première transgenre… La fin de la phrase compte à peine. C’est le mot « premier » qui prévaut, c’est l’idée d’une nouvelle avancée qui s’impose.

Le conservatisme fait de la résistance

En vérité pourtant, le nouveau président a 78 ans, et fréquente les allées du pouvoir depuis un demi-siècle. Il prend enfin, à l’ancienneté, la tête d’un pays dont le système de santé, le plus cher du monde, a réussi à mettre au point en quelques mois un vaccin efficace et novateur contre la Covid, mais n’a pas pu prévenir, parmi ses populations trop âgées et malades, des pertes humaines beaucoup plus considérables que les plus pessimistes ne le prévoyaient au printemps.

¨Portrait officiel de Joe biden à la Maison-Blanche.Il affronte les conséquences d’une puissante vague de chômage qui s’abat sur les États-Unis et le monde, et dont il faudra sans doute des années à une économie anémiée pour réparer les dommages.

Sa candidature victorieuse enfin, loin de promettre du neuf, a rassemblé toux ceux qui ne voulaient ni du « socialisme » de Bernie Sanders, ni surtout du souffle révolutionnaire du populisme de Trump, dont la prise du Capitole a confirmé la force et le danger.

Il n’est sans doute pas de présidence plus réellement conservatrice que celle qui s’annonce, et d’abord conservatrice des valeurs fondatrices de la génération des années 1960 et 1970 – les droits civiques, l’antiracisme, le mouvement des femmes, la libération et le questionnement de la sexualité, le « progrès des mœurs » - sur lesquelles vit toujours l’Amérique, tout comme nous [voir la chronique de Michel Guerrin].

En cela, paradoxalement, l’Amérique de Biden rejoint celle de Trump. Pour l’un comme pour l’autre, l’Amérique a été construite pour travailler, bâtir, aller de l’avant, créer du progrès et de la richesse, chercher le bonheur…et rester jeune.

En 240 ans, de 1780 à 2020, la population du pays a été multipliée par 75 – il n’existe évidemment aucun exemple comparable dans l’histoire, aucun autre sur quel que continent que ce soit, et sans doute n’en verra-t-on plus jamais l’équivalent. La Révolution industrielle, agricole, sanitaire et médicale a doublé le nombre des hommes au XIXe siècle, presque quadruplé au XXe siècle…

Le Voyage de la vie : la vieillesse, Thomas Cole, 1842, Washington, D.C., National Gallery of Art.

Le vieillissement emporte tout

Mais ce temps s’achève. La croissance démographique mondiale ne devrait pas même atteindre 40% entre 2020 et 2100. Entre 2050 et 2100, elle se limitera en moyenne, au mieux, à 0,2% par an, nettement moins que la France d’aujourd’hui. Et surtout, la quasi-totalité de l’augmentation du nombre des humains (87%) reviendra aux « seniors » (de plus de 60 ans). En pourcentage de la population mondiale, ils sont aujourd’hui trois fois moins nombreux que les « jeunes » (de moins de 25 ans) : 13,5% contre 41%. En 2100, les deux groupes s’équilibreront : 29,5% pour les jeunes, 28,2% pour les seniors.

Un grand-père et son petit-fils, photographie de Dorothea Lange prise à Nara (Japon) en 1942, Maryland, Archives nationales de College Park.En bref, la croissance démographique culminera vraiment vers 2050. Dans la deuxième moitié de ce siècle, c’est le vieillissement qui prolongera pour un temps sa courbe. Au-delà de 2100, la population mondiale commencera à diminuer (note).

L’Afrique est désormais l’exception qui confirme cette règle ailleurs presque générale (note). La population de la Chine devrait décliner après 2028, et l’Asie Orientale (Chine, Japon, Corées, Vietnam, Taiwan, Singapour…) s’est substituée à l’Europe comme région de plus faible fécondité du monde dans la dernière décennie.

L’Amérique latine est passée sous la barre du renouvellement des générations (2,1 enfants par femme) vers 2015. L’Inde devrait franchir ce seuil avant 2025 – dès 2020-2022 sans doute -, tout comme la moitié des populations de l’Islam (Indonésie, Malaisie, Bangladesh, Ouzbékistan, Iran, Azerbaïdjan, Turquie, Tunisie…) l’ont déjà fait.

L’économie épouse ce mouvement déclinant. Au moment où la crise du coronavirus nous a frappés, le taux de croissance était sur le point de passer en dessous de 1% en zone euro, de 2,5% aux USA, de 6% en Chine. L’Inde, l’Asie du sud et l’Afrique restent les dernières grandes régions dont on puisse attendre, pour quelques dizaines d’années, une économie en net essor.

Les « Deux-Cents Glorieuses » sont terminées

Globalement, les Deux-Cents Glorieuses, entre les débuts de la modernité, voici deux siècles, et nos jours, sont terminées. Le Covid-19, qui emporte des dizaines de milliers de nos anciens, remue le couteau dans notre plaie : l’humanité vieillit, et nous menons contre la mort un combat que nous ne pouvons pas gagner à terme, à mesure que l’âge de nos populations s’élève – et il s’élèvera inéluctablement.

On comprend l’incrédulité, la détresse même, des dirigeants de « pays neufs », comme le Brésil et les États-Unis, dont l’histoire tient toute entière dans ces Deux-Cents Glorieuses, et qui n’ont rien connu de la stagnation démographique et économique de l’essentiel des temps historiques.

Les temps de repli qui s’ouvrent infligent un démenti douloureux à ces identités conquérantes. Ce n’est pas le Coronavirus que Trump et Bolsonaro niaient ; c’était la vieillesse. Tout indique que l’Amérique de Biden refuse elle aussi de s’incliner sous le poids des ans.

À l’autre extrémité de l’éventail politique, chez les plus attentifs aux problèmes écologiques, et dès la révélation de la gravité de la pandémie en mars 2020, Jared Diamond et Nathan Wolfe ou Ibrahim Thiaw exigeaient qu’on mette fin à la chasse et au commerce des animaux sauvages (note).

Les uns et les autres ne plaidaient pas, comme le faisait jusque-là l’écologisme conquérant, pour la protection de la biodiversité, mais pour que l’homme se garde de la biodiversité. Des centaines de milliers d’espèces de virus encore inconnues, plusieurs millions d’espèces de bactéries peut-être, dont 10 000 à peine sont reconnues, débordent nos capacités de prévision et de prévention.

Il nous faut reculer devant la vie, abandonner le terrain, construire des murs de défense, élever et contrôler tout ce que nous mangerons ou fréquenterons. La forêt amazonienne doit rester vierge, parce qu’elle est dangereuse.

 Une grand-mère et sa petite-fille regardent la cérémonie « Nowruz » (nouvel an du calendrier persan) dans un village du Kurdistan.

À la croisée des chemins : Empire ou démocraties nationales ?

C’est le début de la fin d’un monde, ce n’est pas la fin du monde. Mais il est vrai que ce rabougrissement nous place à la croisée des chemins politiques (note).

La première voie est celle de l’empire, telle qu’on peut la déduire de la lecture d’Ibn Khaldoun (1332-1406), historien et penseur du temps de la peste des XIVe-XVe siècles, mais dont le raisonnement s’étend à toutes les sociétés étatisées depuis la formation des premiers empires.

L’historien prend acte de la difficulté de mobiliser la richesse et de la faire croitre dans des sociétés agraires de très faible expansion. Il faut donc provoquer artificiellement la concentration première du capital par un coup de force, l’impôt, qui est la tâche principale de l’État.

Cette mobilisation forcée de la ressource ouvre la voie à des gains de productivité et à une spirale ascendante de prospérité. Mais la contrepartie en est le désarmement des populations, l’interdiction des solidarités et des résistances qui mettraient en cause la levée de l’impôt.

Désarmement et réduction à l’individualisme des producteurs impliquent que l’État fasse appel à d’autres pour assurer les fonctions de violence qu’il interdit à ses sujets. Elles sont assurées par des tribus des marges de l’empire, les Germains par exemple dans l’empire romain finissant dont la « peste antonine » de 165 de notre ère (peut-être la première pandémie de variole) a brisé la lente croissante.

Cette solution a l’avantage d’étendre à l’envi la taille des entités politiques et économiques, puisque le consentement des populations n’est pas requis. Elle permet donc d’amortir les effets d’un appauvrissement global par des économies d’échelle, l’intensité des échanges et des synergies.

Les libéraux et « mondialistes » d’aujourd’hui soulignent à juste titre ces avantages. Ils n’insistent guère en revanche sur l’indifférence de ce schéma politique à « ce que pensent les gens ».

L’agacement devant la « montée des populismes », inexorable malgré tous les avertissements dont le bon peuple est pourtant nourri tous les jours, est le premier signe d’un questionnement profond sur la pertinence de la démocratie chez nos élites.

Ajoutons qu’à terme, le système impérial est profondément anxiogène. La domination d’une soldatesque tribale et les constants besoins d’argent de l’État y généralisent les confiscations et découragent l’initiative (note). Les plus brillants vizirs abbassides, finissent sous la torture, volés de ce qu’ils ont volé aux contribuables.

L’autre voie revient au contraire à privilégier l’approbation des peuples, quitte à accepter de moindres bénéfices de l’économie, à un moment pourtant où elle donne déjà des signes de faiblesse. Ce schéma privilégie les solidarités. Mais il implique des unités politiques beaucoup plus réduites que l’empire. Car les solidarités réelles, nous le voyons bien dans la crise du Covid-19, ont une extension limitée.

La crise regroupe les familles, réveille les méfiances régionales, les oppositions nationales en Europe, entre le nord, l’est et le sud. En Espagne, durement touchée, les « Autonomies » préservent soigneusement leurs ressources au détriment de leurs voisines. En France, spontanément, Emmanuel Macron fait appel au sentiment national. Il est clair que c’est encore une de nos forces, et qu’il y aurait beaucoup de légèreté à la sacrifier à l’abstraction d’une « circulation universelle ».

Gabriel Martinez-Gros
Publié ou mis à jour le : 2021-03-16 10:32:13

 
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